La Défense française de Verdun en janvier 1916

1 – LES FORTS : UN SYSTÈME IMPRESSIONNANT…

– Verdun possède encore l’un des plus puissants systèmes de fortifications d’Europe. Plusieurs forts possèdent des carapaces renforcées résistant aux obus de l’artillerie lourde allemande. D’importants travaux ont débuté dès 1873 (Seré de Rivières) et se sont poursuivis jusqu’en 1913 pour la construction d’ouvrages plus modernes, ou pour la rénovation de certains déjà existants.

– Durant les années 1880-1890, les ouvrages construits sont d’abord maçonnés. Ceux construits ou modernisés à la toute fin du XIXe siècle bénéficient d’une protection en béton armé, beaucoup plus résistant. Certains forts et ouvrages se voient également coiffés de coupoles et de tourelles à éclipse. On fait aussi creuser des abris souterrains et des abris cavernes afin d’offrir une meilleure protection aux hommes comme aux munitions en cas de bombardements massifs. Entre chaque fort, sont creusés 24 abris d’Infanterie (désignés sous l’identification FT). On construit également les nouvelles casemates dite « de Bourges » (car testées au polygone de tir de la ville éponyme). En 1909, un dernier programme de modernisation est lancé après la visite d’inspection du Général Henry de Lacroix (alors Vice-président du CSG) en vue de construire de nouvelles tourelles, ainsi que des « centres de résistance ». Ces derniers consistent à ceinturer un fort d’abris et de batteries bétonnées (Douaumont, Rozelier, Bois-Bourrus). Mais le programme est interrompu par la déclaration de guerre.

verdun-terrain_map_with_forts
La Région Fortifiée de Verdun compte trois puissants secteurs disposés des deux côtés de la Meuse, protégeant les accès de la ville par le nord, l’est et le nord-est. Chaque secteur est formé d’un ensemble comprenant une ligne de surveillance (ouvrages défensifs), une position principale (forts et ouvrages) et une position de soutien (forts et ouvrages). En voici le détail (voir carte) :

SECTEUR NORD-EST
* Ligne de surveillance (nord-est de Douaumont)
– Ouvrages : Lorient, Muguet, Josémont, Bezonvaux et Hardaumont
* Position principale (est – ouest)
– Forts : Douaumont, Vaux
– Ouvrages : Froideterre, Thiaumont et La Laufée
* Position de soutien (ouest – est)
– Forts : Belleville, Saint-Michel, Souville, Tavannes
SECTEUR SUD-EST
* Ligne de surveillance (sud-ouest)
– Ouvrages : Eix, Croix-Brandier, le Manesel, Châtillon, Maubois, Jaulny,
Réunis/Bois-Réunis
* Position principale (nord – sud-ouest)
– Forts : le Rozelier, Moulainville, Haudainville
– Ouvrages : Déramé, Saint-Symphorien
* Position de soutien
– Fort de Belrupt
3 – SECTEUR RIVE GAUCHE
* Ligne de surveillance (sud-ouest – nord)
– Ouvrages : Bois-du-Chapître, Baleycourt, Fromeréville, Germonville
Bruyères
* Position principale
– Forts : Dugny, Landrecourt, Regret, les Sartelles, le Chana, Choisel,
Bois-Bourrus, Marre et Vacherauville.
– Ouvrages : La Falouse & Charny
– Postes : Belle-Epine
* Position de soutien
– Fort de La Chaume

75827489

– Du point de vue de l’armement – sans trop entrer dans le détail de la répartition -, l’ensemble fortifié compte EN THÉORIE : 28 canons de 75 mm M1897 couplés sous tourelle, 6 canons raccourcis de 155 mm sous tourelle, 46 canons Lahitolle de 95 mm couplés sur affût de Côte sous casemate de Bourges, plus de 240 mitrailleuses (dont 29 sous tourelle et 210 de rempart) et 86 mortiers à âme lisse. A cet armement de fortification, peuvent théoriquement s’ajouter 118 batteries d’artillerie comptant des canons de 120 mm L Modèle 1878 et des 155 mm De Bange.

– A l’extérieur de la zone des fortifications (Douaumont, Vaux, Fleury et Souville), les Français ont fait creuser trois lignes défensives dans lesquelles s’ancrent de plus petits forts (Bois des Caures). A l’intérieur de la zone défensive, le Fort de Douaumont représente la structure la plus imposante et possède la réputation d’être imprenable. Mais la réalité est bien moins impressionnante.

ww1_gal20herr_jpg

Frédéric-Georges Herr, commandant de la RFV


2 – … MAIS DÉGARNI

– Tout d’abord, quand on se penche sur l’organigramme et l’organisation du front de l’Armée française au début de l’année 1916, on remarque encore que Verdun n’occupe qu’une place secondaire. La Région Fortifiée de Verdun (RFV) dépend directement du Groupe d’Armées de l’Est que commande le Général Auguste Dubail. En théorie, en termes d’effectifs, une RFV correspond à un Corps d’Armée, avec des unités d’infanterie, d’artillerie, d’appui (téléphonistes, ravitaillement), administratives et médicales. Mais comme nous l’indiquons plus bas, le secteur est dégarni de ses canons. En février 1916, la majorité des artilleurs de la RF sont partis. Le premier commandant de la RFV, le Général Jean-Alexis Coutanceau s’en est ému courant 1915. Ses remontrances lui ont valu d’être mis à la réserve et remplacé par le Général Frédéric-Georges Herr, qui s’en fera vite la même impression. Le secteur est donc occupé par des unités de la Territoriale et deux divisions d’Infanterie du XXXe Corps du Général Paul Chrétien, soit les 37e et 72e DI commandées respectivement par les Généraux Deshayes de Bonneval et Bapst. Toutefois, le XXe Corps d’Armée du Général Balfourier en repos, plus au sud-ouest, dans le secteur de Revigny.

– En ce début 1916, le secteur de Verdun n’intéresse pas réellement le Grand Quartier Général, pas plus qu’il ne l’intéressait en 1914. A vrai dire, la ville et sa ceinture de forts ne représentent plus une grande priorité. D’une part, dépit de sa structure défensive Verdun subit le contrecoup de la destruction des forts de Belgique, du Camp des Romains et de celui de Manonviller. Comme le soulignée le Général Bernède (1), la chute « jugée rapide » de ces ouvrages provoque une crise de confiance envers les fortifications. Ainsi, le 20 octobre 1914 le GQG décide-t-il de « réduire au strict minimum les garnisons des forts ». Pour preuve, à la veille du 21 février 1916, le Fort de Douaumont (alors le point d’appui le plus important) ne compte que 57 Territoriaux d’âge mûr contre 500 hommes de garnison théorique. Le Fort de Vaux (Commandant J-S. Raynal) est mieux loti avec une centaine d’hommes du 142e RI et quelques autres de la 53e Compagnie de Mitrailleuses.

– Plusieurs décennies après la bataille, on a présenté la décision de retirer les canons des forts de Verdun comme néfaste pour les premiers jours des combats. Mais cette idée est moins une lubie du Haut-Commandement qu’une mesure réclamée à cor et à cri par les parlementaires. Le 5 août 1915, l’état-major de Joffre prend le décret de retirer une partie des garnisons des forts, des canons et des mitrailleuses au profit des armées en campagne. Le Général Herr s’entend dire par son supérieur Auguste Dubail que « la victoire dépend exclusivement des armées en campagne. Le désarmement des places, dont le rôle n’est plus acceptable, peut seul nous procurer sans délai l’artillerie lourde indispensable à nos armées ». Néanmoins, Verdun n’est pas sans causer des préoccupations autant dans les instances dirigeantes, militaires et civiles que sur le terrain.
Herr lui-même s’en inquiète mais il ne se heurte qu’à des rebuffades de la part des services de Foch. Ses inquiétudes trouvent l’écho du célèbre Colonel Emile Driant. Laissant son siège de député de  droite de la Meuse et sa plume d’écrivain (Danrit*), Driant a repris du service et se retrouve versé dans la 72e DI à la tête de deux bataillons de Chasseurs à Pied (58e et 59e). A l’automne 1915, Driant et ses deux BCP se retrouvent à surveiller le Bois des Caures, au nord-est de Douaumont. Or, sans envisager que les Allemands ne frappent dans son secteur, Emile Driant s’alarme très vite du trop peu de canons alloué au secteur de Verdun. Le 1er décembre, il passe devant la Commission de la Chambre et ne se prive pas de faire état de ses inquiétudes. Inquiétudes relayées très vite par le Ministre de la Guerre Joseph Gallieni. A ce moment, Verdun devient l’objet d’une courte – mais virulente – lutte entre Gallieni et Joseph Joffre qui se détestent cordialement. Gallieni ne se prive pas d’écrire Joffre sur la situation de Verdun en des termes sans équivoque : « des comptes rendus me signalent des défectuosités dans les régions de Toul et de Verdun ». Pour toute réponse, Joffre provoque une petite crise au sommet et menace de démissionner. Soutenu par son réseau parlementaire, Joffre se voit confirmé dans sa charge par Aristide Briand qui le soutient également. Conforté, Joffre laisse de côté le secteur de Verdun malgré les craintes. Il consent néanmoins à y envoyer plusieurs officiers. Mais lors d’une conférence au GQG de Chantilly, le fis de tonnelier de Rivesaltes déclare que « les défenses de Verdun sont satisfaisantes ».

– Tout ceci ne va pas sans conséquence pour Verdun, traité comme un secteur du front sans grand intérêt. Ainsi, plusieurs projets de renforcement et d’aménagements de la place ont été abandonnés en 1915, en dépit de l’amélioration d’exploitation du chemin de Fer Le Petit Meusien (voie Bar-le-Duc – Verdun). Toutefois, en avril 1915, décision est prise d’élargir la voie ferrée pour permettre aux unités d’Artillerie Lourde sur voie ferrée (ALVF) de circuler (35 km de voies à écartement normal ont été posés). Mais plus grave, plusieurs projets d’aménagement de liaisons entre la RFV vers l’arrière ont été laissés dans les tiroirs des directions d’état-major.

– Mais comme le relève l’historien américain John Mosier, le commandement français avance une autre justification, tactique cette fois. En effet, les premières lignes de tranchées avancées se situent à 10 km au nord-nord-est de Douaumont, donc trop loin pour les canons des forts puissent contrebattre efficacement l’artillerie allemande. Et plusieurs généraux français estiment que les premières lignes françaises ne pourront assurer la coordination avec les tirs de soutien depuis Douaumont (2)

– Le 21 février, les Allemands bombarderont intensément les forts mais n’en viendront pas à bout. Cependant, comme le fait remarquer avec lucidité le Général Edmond Buat, alors aide major-général des TOE au GQG : « quand au Général Herr […] il devient le bouc émissaire et c’est sur lui que vont s’acharner tous ceux qui n’ont pas eu, comme lui, à supporter le choc formidable du boche ». (3)

(1) BERNEDE Général (2S) Allain : « Verdun 1916, autopsie d’une bataille, le point de vue français », in COCHET François (Dir.) : « Verdun. Acte du colloque 23-24 février 2006 », 14-18 Editions
(2) MOSIER John :  « Verdun  »
(3) BUAT Général Edmond : « Journal 1914-1923 », présenté par Georges-Henri Soutou & Frédéric Guelton, Perrin – Ministère de la Défense
 
* Driant était l’auteur de romans d’anticipation militaire à succès.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s