Le projet FCM F1 : gigantisme chez les chars français

On l’a oublié mais, à l’instar de l’Armée Rouge à la même époque (mais avec de nettes nuances) et même de la Grande-Bretagne, le commandement français s’est lancé dans la conception de chars lourds à plusieurs tourelles. Mais ce gigantisme traduit les errements de responsables militaires français qui restaient cantonnés à une l’idée de char comme arme de rupture et d’accompagnement, quitte à le penser comme des sortes de béliers roulants en acier. Et ce, au détriment de chars mobiles, robustes et endurants, mieux adaptés au combat mécanisé. Enfin, ce projet s’avérera symptomatique de la lourdeur de la bureaucratie militaire française de l’Avant-guerre.

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1 – GIGANTISME, QUAND TU NOUS TIENS

A la veille de l’entrée en guerre de 1939, le Commandement Français se penche sur l’idée de créer des chars lourds pouvant neutraliser les défenses de la Siegfried Linie. Une dizaine de chars aussi lourds que lents étaient déjà sortis des ateliers, comme FMC 2C (70 tonnes) à 10 exemplaires. En 1928, on envisage la conception d’un Char d’Arrêt de 50 tonnes et en 1929 les Forges et Chantiers de la Méditerranée (FMC) accouchent même du projet d’un mastodonte blindé de 100 tonnes. En Février 1929, un nouveau projet démarre pour un char de 65 tonnes, mais il est arrêté en mai suivant pour des raisons budgétaires.

Mais le 4 mai 1936, le Conseil Consultatif de l’Armement dirigé par le Général Julien Dufieux décide d’entamer le développement d’un nouveau char lourd, selon de nouvelles 

caractéristiques : poids maximal de 45 tonnes, capacité de résister au tir direct d’un obus de 75 mm à 200 mètres, vitesse de 30 km/h et une autonomie de 200 km. L’armement doit se composer d’un canon long de 75 mm en casemate, ainsi qu’un second de 47 mm en tourelle. Il aurait ainsi fortement ressemblé au char B1, dont la production allait voir le jour. En 1937, trois usines, AMX, ARL et FCM, présentent des plans de prototypes, ARL en exposant même trois d’un coup. Concernant le poids, les trois firmes envisageaient cependant de dépasser les 45 tonnes demandées, chiffre qui pouvait même s’accroître au cas où la production aurait commencée. Le Conseil Supérieur de la Guerre réagit en prévoyant la fabrication d’un petit char fortement blindé, sur le modèle du Matilda I britannique.

A l’issue de la commande d’un armement plus performant, une étude faite par la Section de l’Armement et des Etudes Techniques (SAET) en date du 5 avril 1937, établit que le char doit peser environ 20 tonnes, pendant qu’un autre prototype, le G1, se trouve encore au stade du développement, parmi cette classe. Il en résulta, qu’en février 1938, les caractéristiques s’en trouvent entièrement changée et le modèle reçut la désignation de char « super lourd », avec un canon de 75 mm en tourelle, sans imposer de limite au niveau du poids. Dans tous les projets, les nouvelles caractéristiques restent, pour la plupart, similaires à la proposition d’origine de FCM d’un engin de 60 tonnes, le Haut-Commandement décida de baptiser le nouveau projet Char F1 (6 avril 1938). Le projet ne peut être réellment mené à bien, du fait qu’il représente une étape intermédiaire dans la conception d’un char lourd. Mais une commission se réunit sous la houlette de l’Inspecteur-Général des chars, Julien François René Martin, afin de poursuivre les études quant à l’idée de forcer les défenses du Westwall (Ligne Siegfried), engendrant l’idée du Char d’Attaque de Fortifications.

2 – DE COMMISSION EN RÉVISIONS

Cette commission révise donc tout le concept du char lourd mais conserve la proto-conception du « char de 45 tonnes », tout en le remodelant pour la destruction de fortifications. Cet engin doit disposer d’un canon de tourelle à haute vélocité, ainsi que d’un canon antichar. En revanche, la vitesse passe au second plan. On prévoit même que le Char d’Attaque de Fortifications (CAF) n’atteigne qu’une vitesse maximum de… 10 km/h. Quoiqu’il en soit, les capacités de passage à gué et de franchissement d’obstacles se seraient révélées particulièrement bonnes. On veut même créer un char modulable ou « en kit », dont les composants d’assemblage pourront être acheminés séparément sur le front. Le 4 mai 1938, la Direction de la Fabrication des Armements proposa de baptiser le projet « Char H », afin de le distinguer du Char F. Mais l’idée fut rejetée, car elle aurait prêté à confusion avec le char Hotchkiss H-35.

En avril 1938, le Haut-Commandement français approuva les travaux de la commission du Général Martin en avril 1938 et procéda à la création d’une seconde commission, en vue de plancher sur des travaux plus détaillés. La seconde commission vint à conclure qu’étant donné les demandes tactiques, un canon de 75 mm en tourelle était nécessaire, tout comme une cuirasse de superstructure montant à 120 mm. Obtenir un char d’une masse de 45 tonnes « seulement » aurait été impossible. On planche donc sur un prototype de 65 tonnes. Mais un autre problème et non des moindres, se dessina : le franchissement des ponts. En effet, les structures de l’époque ne peuvent supporter un engin d’un poids maximum de 35 tonnes. On opte alors pour lui faire franchir les cours d’eau grâce à des pontons spéciaux. Mais après une nouvelle étude, il apparaît qu’un blindage de 120 mm n’est pas suffisant pour résister aux canons FlaK de 88 mm. La commission rejette donc l’idée d’un char de 56 tonnes, compte-tenu ses capacités moindres en matière de franchissement de tranchées. Il faut aussi ajouter la proposition de l’Ingénieur Boirault qui envisageait la fabrication d’un char futuriste articulé !

On retient cependant deux options : le Char maximum de 89 tonnes, démontable en deux parties et le Char Squelette de 110 tonnes, doté d’une capacité de franchissement à gué de… 8 mètres ! Le dessin du second modèle rappelait les lignes conceptuelles du  projet Skeleton Tank américain de la Grande Guerre, tout en dotant le corps principal de l’engin de la capacité à bouger en même temps que la structure « en squelette », afin de pouvoir changer son point de gravité. En septembre 1938, le Haut-Commandement ordonne d’entamer les recherches au sein de l’Industrie française quant aux deux possibilités. A la Firme ARL, on octroya le contrat de développement du Char Maximum. ARL présente son premier projet en mai 1939. Celui se présenta sous les traits d’un char de 120 tonnes, constitué de deux modules détachables, chacun pouvant être armé d’un canon ou d’un lance-flamme. La Commission Martin exclut le lance-flamme mais admit qu’une seconde tourelle était nécessaire contre l’infanterie d’assaut. La Commission fit aussi remarquer à ARL que ce projet était quelque peu similaire au Char F1… Dans le même temps, le projet futuriste de « char squelette » fut définitivement abandonné.


3 – LE PROJET COULE

Lorsque la France entre en Guerre, plusieurs mesures furent prises d’urgence afin d’obtenir un char lourd opérationnel et prêt pour une offensive contre l’Allemagne prévue en 1941, même si le Commandement Français n’affiche pas une grande foi dans le projet de char « super lourd » et envisage plutôt de contourner le Westwall en violant la neutralité de la Belgique si nécessaire. Malgré l’urgence, peu de progrès sont réalisés, ce qui indique qu’un prototype ne peut sortir à temps. Trois firmes sont mises à la tâche : ARL, Forges et Chantiers de Méditerranée (FCM) et AMX. Celles-ci reçoivent l’ordre de construire deux prototypes chacune, soit un total de six modèles différents. En même temps, toute idée de char lance-flamme fut abandonnée.
Le 22 décembre 1939, le Haut-Commandement attribua des spécifications plus précises à chaque usine : FCM devait initialement doter le F1 d’un canon de 75 mm mais aussi, fabriquer une structure de F1 avec un canon DCA de 90 ou de 105 mm en superstructure, car le 75 avait de trop faibles capacités balistiques. Le Char F1 devait être aussi protégé d’un blindage de 100 mm sur les flancs, pendant que l’avant devait recevoir une cuirasse de 120 mm. Une seconde tourelle armée d’un canon antichar SA37 de 47 mm devait protéger l’arrière du géant. AMX et ARL devait toutes deux fabriquer des prototypes équipés d’une tourelle avec un canon de 90 ou de 105 mm et d’une seconde armé d’un calibre de 47.
Par la suite, FCM et ARL font savoir au Haut-Commandement qu’elles étaient en mesure de démarrer les travaux à l’été 1940 et d’engager une production en série pour la fin 1941. En AMX jette l’éponge, en raison de des délais. Le 17 janvier 1940, ARL passe commande de quatre tourelles aux Usines Schneider, celle-ci demandant toutefois qu’à fabriquer les tourelles équipées du canon de 105, précisant qu’elle n’avait pas les capacités de fabriquer des canons de 90 mm ! Le 4 mars, une nouvelle Sous-Commission, réunie pour superviser le dessin de l’engin, apprit que les lignes des tourelles équipées des canons de 90 – 105 mm étaient prêtes sur plans. D’autre part, les projets d’AMX sont abandonnés, du fait d’un retard sur les délais – le Tracteur C ne pouvant être prêt avant juillet 1941. La Sous-Commission privilégie donc les prototypes FCM F1 et ARL. Bureaucratie française oblige, le projet est transmis à une nouvelle Commission d’Etudes, devant laquelle FCM présenta sa maquette en bois. La Commission d’Etudes se rend compte que le projet de FCM reste le plus avancé et décide donc d’abandonner le projet d’ARL

Le dessin du FCM présente un blindage aux lignes inclinées à l’avant, une tourelle haute à l’arrière, capable de loger un canon de 90 mm en lieu et place du 75 mm. Ses dimensions devaient être les suivante :  longueur : 10.53 m, largeur : 3.10 m et hauteur : 4.21 m. Son poids doit atteindre les 140 tonnes pour une vitesse de 24 km/h, honorable compte-tenu de la taille et de la masse. Il doit être propulsé par des moteurs Renault V12 KGM de 550 Cv couplés, d’une puissante massique de 7.9 Cv/tonne et dotés d’une transmission électrique. FCM prévoit ainsi de sortir ses premiers engins en mai 1941. D’autre part, la Commission d’Etudes demande à ce que FCM soit doté d’un blindage latéral à 120 mm, ce qui aurait cependant contraint à une augmentation du poids de 140 tonnes, pour une diminution de la vitesse à 20 km/h. Sauf que le 28 février 1940, une nouvelle Commission d’Etudes des Chars est établie, afin d’apporter la cohérence nécessaire pour la production des engins ; ce qui vient alourdir le poids déjà conséquent du mécanisme bureaucratique. Cette nouvelle instance planifie donc la production de trois « classes », chacune catégorisée selon le poids. Ainsi, le « Super Char B », doit recevoir un blindage compris entre 100 et 120 mm sur toute la superstructure et armé d’un obusier de 135 ou de 155 mm en casemate et d’un canon de 75 ou de 90 mm en tourelle. Son moteur devait développer 1 000 Cv ! Toujours en février 1940, la Société d’Etudes et d’Application Mécanique (SEAM) propose un char dessiné par l’Ingénieur polonais, le Prince André Poniatowski. Il s’agit d’un engin tout bonnement gigantesque et ceux, au bas mot. Son poids – quasi surréaliste –  aurait été de 220 tonnes et il aurait été propulsé par deux moteurs Hispano, couplés et développant pas moins de 952 Cv chacun. Pour le déplacer, Poniatowski émet l’idée purement surréaliste de fendre littéralement l’engin en deux sur toute sa longueur ! Sans surprise, le 20 avril 1940, le Ministère de la Guerre rejette le projet fantaisiste.

Bien entendu, la défaite de la France ne permit pas à ce projet, en somme toute ambitieux et anachronique, de voir le jour.

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