L’emploi des chars et canons d’assaut en Normandie – 1/3

Les exemples d’engagements blindés – dans le cadre d’opérations offensives ou défensives – ne manquent pas, même si le plus récurrent dans les récits reste le succès tactique localisé de Michael Wittmann à Villers-Bocage. On peut également souligner l’emploi des chars, avec plus ou moins de succès lors des Opérations « Epsom », « Goodwood », « Cobra » et « Bluecoat ». Pourtant, les deux camps ont utilisé leur parc blindé suivant des logiques stratégiques, opérationnelles et tactiques différentes. Ayant engagé davantage de Panzer-Divisionen que sur le Front de l’Est au même moment, la Panzerwaffe a perdu une bonne partie de son potentiel blindé en s’efforçant de tenir la ligne de front, avant d’engager des retours offensifs locaux ou tactiques, tels Mortain, avec l’insuccès que l’on sait.

S’autre part, il faut s’entendre sur le domaine sémantique. Le terme générique « blindé » se confond encore souvent avec « char d’assaut ». Or ça n’est pas tout à fait la même chose. Il faut, en effet, distinguer les termes de « chars », « tanks », « canons d’assaut » (Sturm-Geschützt en allemand), canons antichars et canons automoteurs (« self-propelled guns » pour les Anglo-Saxons). En fait, la définition de chaque engin peut se confondre tant ils peuvent être employés de la même sorte suivant les besoins. Ensuite, dans la gamme des véhicules il faut compter la gamme des canons automoteurs (dont l’emploi est différent de celui des canons d’assaut). Plutôt qu’une simple liste des engins et de chaque division engagée en Normandie, cet article propose de revenir sur l’emploi des unités blindées de chaque camp en Normandie, avec forces, limites, succès et échecs.

Dg8mOoNXUAIS48W
1 – LES ALLEMANDS : PRIORITÉ A LA DÉFENSE. RETOURS OFFENSIFS SANS LENDEMAINS

A – UNE ARME FRAGILISÉE…

Au moment du 6 juin, le Panzer-Gruppe West (Geyr von Schweppenburg) regroupe l’ensemble des Panzer-Divisionen stationnées en France et en Belgique. Il intègre également les bataillons de chars « Tiger » indépendants (schwere-Panzer-Abteilungen), ainsi que les unités indépendantes de chasseurs de chars (Panzerjäger). La création du PzGrpe West est symptomatique de la structure quasi-féodale et concurrentielle imposée par Hitler, avec en prime le sérieux manque de vue stratégique que l’on connaît. Ainsi le Panzergruppe « West » (qui deviendra 5. Panzer-Armee* fin juin 1944) voit ses unités blindées réparties dans les zones des Heeres-Gruppen « B » et « G » alors qu’il dépend directement de l’OKH puisqu’il forme la réserve mécanisée qu’Hitler entend employer pour contrer le débarquement attendu dans le Pas-de-Calais. Du coup, Rommel n’a pas tout pouvoir sur les divisions de von Schweppenburg, lequel ne peut agir sans l’aval du Führer. A cette « usine à gaz » s’ajoutent des problèmes plus structurels. Les Panzer-Divisionen sont des unités lourdes et lentes à déplacer, malgré leur mécanisation et leur

Continuer à lire … « L’emploi des chars et canons d’assaut en Normandie – 1/3 »

Publicités

Défendre et percer le bocage : la Bataille des Haies (juillet 1944)

Après la conquête de Cherbourg, Omar Bradley décide de passer à la phase suivante de la conquête de la Normandie : saisir la route Saint-Lô – Périers, avant de prendre Saint-Lô, clé de voûte qui permettra de s’enfoncer vers le centre de la Normandie.  Mais les généraux américains vont se montrer particulièrement optimistes. En effet, ils vont découvrir à leurs dépens que les Allemands ont transformé le bocage du Cotentin en une véritable forteresse. Par conséquent, la First US Army va être contrainte de mener une guerre d’usure épuisante, avec une nette dimension poliorcétique mais dans une nature cloisonnée. Les Allemands vont ainsi se montrer particulièrement savants et coriaces, tenant la dragée haute à la machine de guerre américaine. Seulement, l’épuisement des forces de la 7. Armee, couplé à la capacité d’adaptation des américains auront raison de la « forteresse » du bocage.

Bataille_des_haies_18

1 – LA PUISSANCE DE FEU AMÉRICAINE « NEUTRALISÉE »

Le plan d’Omar N. Bradley n’est pas original. Il s’agit d’une série de puissants engagements d’infanterie contre la longueur du front du LXXXIV. Armee-Korps (Dietrich von Cholditz), avec appui des chars, de l’artillerie et de l’aviation tactique du XIX US Tactical Air Force (Elwood R. « Pete » Quesada). Nouvellement engagé, le VIII US Corps de Troy H. Middleton doit faire sauter le verrou représenté par La Haye-du-Puits, avant de progresser vers Lessay. Middleton engage 3 

Continuer à lire … « Défendre et percer le bocage : la Bataille des Haies (juillet 1944) »

Grumman F6F « Hellcat » : attention, chat très méchant !

En France, tout le monde (ou presque) connaît la série télévisée « Les têtes brûlées » dans laquelle Greg « Pappy » Boyington et ses indisciplinés pilotes de l’USMC pilotent le célèbres Chance Vought F4U « Corsair ». Mais, excepté le public de l’aéronautique, on oublie le Grumman F6F « Hellcat », chasseur-bombardier de l’US Navy, rapide, robuste et bien armé, qui a incontestablement dominé le Ciel du Pacifique de 1943 à 1945. Retour sur un redoutable outil de l’aéronavale américaine dans le Pacifique.
F6f-hellcat
1 – DÉVELOPPEMENT : L’AMÉLIORATION DU « WILDCAT »

Le développement du Hellcat est lancé avant l’attaque japonaise sur Pearl Harbor par un contrat signé le 30 juin 1941 entre Grumman et l’US Navy. Mais cette signature intervient opportunément afin de répondre à l’agilité et la maniabilité des Mitsubishi A6M « Zero », notamment dans le « combat tournoyant ». Grumman dispose déjà du chasseur F4F « Wildcat », un appareil particulièrement robuste et solide mais pas assez agile. Pour échapper aux « Zero », les pilotes de « Wildcat » doivent appliquer la tactique dite du « Yoyo », à savoir plonger en piqué – ce dont l’appareil est amplement capable – avant de remonter. Enfin, il faut bien noter que le « Hellcat » doit répondre aux besoins de la guerre aéronavale dans laquelle le porte-avion est devenu la pièce maîtresse, supplantant les cuirassés et croiseurs lourds. L’US Navy cherche ainsi un appareil capable d’attaquer des cibles lointaines à partir de porte-avions, notamment dans les bases japonaises installées sur des îles du Pacifique. A l’inverse, compte-tenu des tensions avec la Navy et de son statut de force combinée quasi-autonome, l’US Marine Corps continuera à utiliser – sur des aérodromes terrestres – les Chance-Vought F4U « Corsair » qui ne peuvent être embarqués en mer à cause de leur empennage et inadapté.  Continuer à lire … « Grumman F6F « Hellcat » : attention, chat très méchant ! »

L’aviation tactique alliée en Normandie : emploi, succès et limites

« Achtung Jabos ! » C’est par ce cri le troupier allemand, suant de long des routes normandes, alertait ses camarades d’une attaque aérienne effectuée par des chasseurs-bombardiers alliés. « Jabos » étant l’abréviation de « Jäger-Bomber », soit « chasseur bombardier ». Si les Britanniques et Canadiens avaient la hantise des fauves blindés allemands (le « Tiger » en particulier), les soldats allemands (Waffen-SS) compris ont été vite atteints de la peur de voir surgir les « Jabos » à tout moment. L’histoire de la Bataille de Normandie fourmille de récits d’attaques à l’issue desquelles des colonnes de véhicules allemands ont été transformés en tas de ferraille calcinés dégageant une odeur âcre d’acier et de caoutchouc brûlés. Cependant, les exploits des pilotes de toute la gamme de P-47 « Thunderbolt », P-38 « Lightning », P-51 « Mustang », Hawker « Typhoon » et autre DH « Mosquito » ont été soumis à la critique depuis plusieurs années. La plus sévère survient après la Guerre. Le Brigadier-General Mann (ancien chef d’état-major de la First Canadian Army) clame que la RAF s’est montrée aussi intransigeante qu’inefficace dans le soutien aux troupes au sol. On tombe ici dans une querelle « Terriens – Pilotes » mais qui trahit les tensions existantes entre les deux armes. Mann ira plus loin en affirmant que l’action des forces terrestres canadiennes a été « entravée » voire « sabotée » par l’inaction du RAF 2nd Tactical Air Force. Ensuite, des historiens britanniques ont vite embrassé la thèse de l’efficacité limitée de l’aviation tactique. Chester Wilmot estime qu’elle a été « surestimée » et Max Hastings estime qu’elle n’a été qu’un « cliché » de la campagne de Normandie. De son côté, Anthony Beevor défend Arthur Conningham (le commandant du RAF 2nd TAF), accusant « l’incapacité » de Montgomery à donner aux aviateurs assez de terrains plats pour frapper les Allemands. Dans cet article, nous tâcherons de revenir en détail sur l’arme aérienne tactique tout en montrant ses succès et ses limites durant la Bataille de Normandie.
Royal_Air_Force-_2nd_Tactical_Air_Force,_1943-1945._CH13240
1 – RETOUR EN ARRIÈRE

– Contrairement à une légende tenace longtemps restée ancrée dans l’esprit du public, l’aviation tactique n’est pas née avec les sirènes hurlantes des Junker Ju-87 « Stuka » en 1939 – 1940. D’ailleurs, le « Stuka » est un bombardier en piqué et n’a jamais été conçu comme un chasseur (même s’il servi de chasseurs de chars). Peu armé pour le combat en altitude et lent, il se fait tailler en pièces par les Hawker « Hurricane » et Supermarine « Spitfire » durant la bataille d’Angleterre. Les origines de l’aviation tactique remontent à la Première Guerre mondiale quand Britanniques, Allemands et Français décident d’employer des chasseurs pour attaquer des cibles précises dans la profondeur du dispositif ennemi. Le RFC (devenu RAF en avril 1918) et les forces aériennes françaises s’en font une spécialité en concevant des appareils spécialement dédié à ce type de missions (Breguet Br. XIV, Caudron Cdr. XI, De Havilland DH.4 Airco) même si les excellents chasseurs SPAD XIII se montrent également adéquats. Ainsi, côté anglais, les futurs Air Marshal Hugh Trenchard et Air Vice-Marshal John Salmond encouragent le développement de Continuer à lire … « L’aviation tactique alliée en Normandie : emploi, succès et limites »

Etat du Mur de l’Atlantique en Normandie à la veille du 6 juin 1944

Au début de 1944, la propagande allemande proclame encore que le « Mur de l’Atlantique » (« Atlantikwall ») est infranchissable aux Armées alliées, protégeant ainsi la « Forteresse Europe ». Mais sur le terrain, la réalité est moins reluisante. En effet, la « forteresse » n’est pas encore achevée et manque de moyens, même si les Blockhäuse érigés entre le Cotentin et Dunkerque ne manqueront pas d’impressionner. Ainsi, sur le littoral du Calvados et du Cotentin (soit entre l’estuaire de la Seine et Cherbourg), le réseau défensif poliorcétique du Reich n’est pas encore complet. Mais il ne manque pas d’inquiéter les alliés car les défenses de la Basse Normandie restent assez redoutables. Il suffit de se rendre au Mont Canisy, à Juno Beach, à Longues-s/-Mer et à la Pointe du Hoc pour s’en rendre compte. L’objectif de cet article est moins de dresser l’histoire du Mur de l’Atlantique en Normandie que d’en voir la complexité, les forces et les faiblesses.

Longues
Batterie de Longues-s/-Mer (Fonds personnel)

– En 1942, Hitler ordonne à l’Organisation Todt d’ériger un gigantesque réseau fortifié en béton afin de protéger la « Forteresse Europe ». Mais les films d’actualité tournés sous la direction du Ministère de la Propagande du Reich masquent un impératif stratégique plus préoccupant pour l’Allemagne. En effet, en décembre 1941, les Etats-Unis sont entrés en guerre, contrairement aux estimations optimistes de Berlin. Et la machine industrielle américaine commence à tourner à plein régime et sort des centaines de navires de ses chantiers navals. En raison des nettes limites de la Continuer à lire … « Etat du Mur de l’Atlantique en Normandie à la veille du 6 juin 1944 »

Le Sherman V « Duplex Drive » (DD) ou « Donald Duck »

Derrière le sympathique sobriquet donné à cet engin en référence au canard maladroit de Walt Disney, le Sherman DD était une réponse apportée à une nouvelle donne dans la complexification des opérations de grand style, principalement de type amphibie. Les chars amphibies doivent répondre à deux questions : comment fournir au mieux un appui-feu à des fantassins dans des opérations amphibies ? Et comment mettre à terre des chars le plus rapidement possible ?
DD-Tank
– L’idée du char amphibie n’est pas une nouveauté à l’entrée en guerre en 1939. Déjà, dans l’idée de donner un meilleur appui-feu de potentiels raids amphibies, les Britanniques avaient pensé à des Tanks amphibies à la fin de la Grande Guerre. Idée concrétisée par une poignée de prototypes dès 1919 mais le projet n’aboutit pas, faute de

Continuer à lire … « Le Sherman V « Duplex Drive » (DD) ou « Donald Duck » »

Nicolas Aubin : « La course au Rhin » (Economica)

– Agrégé, contributeur régulier à la revue « Guerres & Histoire » et co-auteur, avec Jean Lopez, Vincent Bernard et Nicolas Guillerat, d’une « Infographie de la Seconde Guerre mondiale » (Perrin), Nicolas Aubin s’est imposé comme l’un de nos historiens militaires les plus prometteurs. Spécialiste de la logistique du Second conflit mondial (domaine assez négligé sinon méprisé des rayons de librairie et des éditions), Nicolas Aubin vient de publier une histoire d’une partie très méconnue de la Libération de l’Ouest de l’Europe : « La course au Rhin (25 juillet – 15 décembre 1944). Pourquoi la guerre ne s’est pas finie à Noël » aux éditions Economica.
La Course au Rhin
– Comme Nicolas Aubin l’avoue lui-même dans les premières pages, la gestation de cet ouvrage a pris du temps. Mais étant donné la qualité de la recherche et celle du traitement du sujet, la Patience n’était que vertu. Lors des commémorations des évènements de la Libération en 2014, le grand public retînt les commémorations sans doute les plus médiatisées : Débarquement du 6 juin 1944, massacre d’Oradour-s/-Glane, débarquement de Provence (phase largement méconnue), libération de Paris et – peut-être – libération de Strasbourg.

– Or, beaucoup de phases intéressantes de la (reconquête) de la France par les alliés ont été largement occultées pendant plusieurs décennies par l’Historiographie : la bataille de Normandie dans son ensemble (qui s’étend jusqu’au franchissement de la Seine et la libération des ruines du Havre), la poursuite vers la Belgique, la poursuite dans la Vallée du Rhône, la campagne de Lorraine, etc.  Ici, Nicolas Aubin nous propose d’analyser ces différentes phases à la lumière de données encore trop occultées qui permettent de comprendre pourquoi ce qui apparaissait comme une chevauchée triomphale s’est émoussée au pied de Metz et un pont trop loin en Hollande. Le livre met ainsi en évidence les

Continuer à lire … « Nicolas Aubin : « La course au Rhin » (Economica) »