Il y a cent ans les alliés évacuaient Gallipoli

– A la fin de l’année 1915, la situation des Britanniques, Français, Australiens et Néo-Zélandais – déjà bloquée – empire en raison des conditions climatiques. En effet, à l’été chaud et sec succède une période de fortes pluies (octobre – décembre) qui ne tardent pas à transformer les lignes alliées et turques en véritable bourbier. Les quelques 100 000 hommes du Corps expéditionnaire allié se retrouvent donc à patauger dans leurs tranchées et les unités médicales – qui avaient déjà fort à faire – se retrouvent vite débordées en raison de l’afflux de nouveaux malades.

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– Devant cette situation, les hauts-responsables civils et militaires britanniques hésitent sur la stratégie à suivre concernant les Détroits. Nombre de voix plaident pour une évacuation, alors que d’autres comme celle de Lord Curzon (ancien Vice-Roi des Indes) refusent cette éventualité.
Dès le 11 octobre, plusieurs voix au sein du War Cabinet plaident pour une évacuation. Horatio Kitchener demande alors à Ian Hamilton de dresser les premiers plans d’un rembarquement. Mais le commandant du MEF refuse, arguant qu’un rembarquement coûtera cher en hommes. Mais Hamilton paie son obstination et son aveuglement devant la réalité. Le 16 octobre 1915, il est relevé de ses fonctions et rappelé à Londres. Pour le remplacer, Londres envoie à Gallipoli Sir Charles Monro qui se trouve en France occupé à organiser la nouvelle IIIrd Army. Monro fait partie des généraux convaincus que la Guerre ne sera gagnée qu’après avoir vaincu les Allemands en Flandres et en France (« Westerners »). Kitchener est donc assuré que Monro ne discutera pas les ordres de Londres.

– Le 27 octobre, Monro arrive à Gallipoli pour prendre son commandement et consulter Julian Byng (IXth Corps) et William Birdwood (ANZAC). Le 29 octobre, alors qu’il avance dans ses démarches, Monro reçoit un message de Kitchener lui demandant s’il plaide pour « rester ou partir ». Selon Peter Hart, Kitchener oscille entre l’idée d’évacuer Gallipoli ou bien de relancer un nouvel assaut avec Salonique comme base arrière. Mais au vu de la situation précaire de leurs forces, Monro, Byng et Birdwood arrivent très vite à un consensus : il faut évacuer Gallipoli. Comme le relève Kristian Coates Ulrichsen, Monro explique à Londres que « le seul espoir de parvenir à sortir de cette situation est d’évacuer la péninsule ; l’épouvantable coût pour le pays résultant d’une expédition ne disposant pas de base solide pour y transférer le ravitaillement et les hommes ». Ce communiqué vaudra à Monro une remarque particulièrement acide de Winston Churchill dans « The World Crisis » : « Le Général Monro était un homme prompt à prendre des décisions rapides. Il est venu, il a vu, il a capitulé. »
Le nouveau War Commitee décide alors d’envoyer Kitchener inspecter les positions britanniques à Gallipoli. Le 9 novembre, le War Ministry débarque à Gallipoli pour se rendre compte de la situation. Après une tournée d’inspection, il demande à Monro s’il est possible de lancer un nouvel assaut naval. Monro et son Chef d’état-major, Arthur Lynden-Bell lui répliquent que ça serait du suicide. A la mi-novembre, les commandants en chef d’Égypte, de Gallipoli et des forces franco-britanniques de Salonique se réunissent à Mudros pour discuter de l’issue à donner à la tragédie des Dardanelles, tout en considérant les alternatives à écarter la menace germano-turque à l’Est. Sir Henry McMahon, le High Commissioner en Égypte plaide pour une attaque rapide contre le port d’Alexandrette (Iskanderun). Mais cette idée est vite rejetée.

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Sir Charles Monro

– Le 22 novembre, décision est prise d’évacuer Gallipoli. Kitchener plaide une dernière fois pour le maintien de troupes au Cap Helles, tout en évacuant la Baie du Suvla et Anzac Cove. Mais le War Committee se montre favorable à une évacuation totale de la Péninsule de Gallipoli. Le 8 décembre, les états-majors français et britanniques tiennent une conférence qui avalise définitivement le rembarquement. On procédera par étape. Les zones les plus difficiles à tenir (Anzac Cove et Suvla) seront évacuées en priorité durant le mois de décembre (19-20). Le rembarquement des troupes britanniques et françaises au Cap Helles aura lieu au mois de janvier.
Sur le terrain, les plans d’évacuation sont mis directement au point par les états-majors du IXth Corps et de l’ANZAC. Julian Byng propose d’effectuer une retraite en combattant, en reculant pas à pas vers la mer avant de rembarquer. Mais son plan n’est pas retenu car on fait remarquer que les Turcs pourront toujours infliger de lourdes pertes aux Alliés. En outre, l’ennemi s’apercevra du projet de rembarquement, ce qui l’incitera à attaquer davantage.
C’est le plan de Sir Brudenell White, le Chef d’état-major de l’ANZAC qui trouve la faveur de Monro. White préconise trois de rembarquements surprise effectués d’un coup et de nuit. Seront rembarqués en priorité les blessés, les malades, le matériel et l’armement lourd. Des troupes resteront en ligne jusqu’au dernier moment pour faire encore croire à leur présence jusqu’à l’aube. Ordre est donnés aux fantassins et aux mitrailleurs de première ligne de ne faire feu que si les Turcs s’approchent au plus près de leurs lignes. Au Cap Helles, le VIIIth Corps lancera une dernière attaque de diversion le 19 décembre.
Lorsqu’ils apprennent l’ordre d’évacuation, nombre de soldats australiens et néo-zélandais sont frappés de la déception de mission inachevée. Mais nombre d’entre eux prennent un malin plaisir à poser des pièges explosifs dans leurs anciennes positions.

– Paradoxe de cette campagne, le rembarquement des troupes est une très grande réussite. Dans la nuit du 19 au 20 décembre. Les Australiens, Néo-Zélandais, Gurkhas et troupes britanniques procèdent à l’évacuation de leurs positions. Comme il n’y a pas assez d’embarcation, on en construit avec des moyens de fortunes. Malgré quelques difficultés, plus aucun soldat des dominions ou de Grande-Bretagne n’est présent sur les pentes abruptes de la face nord-ouest de la Péninsule. Il en va de même pour la Baie de Suvla, abandonnée en ordre impeccable par la 13th Division du Major.General Stanley Maude.
Du côté, du Cap Helles, des éléments du VIIIth Corps d’Aylmer Hunter-Weston et les Français lancent plusieurs attaques limitées contre le secteur du Ravin de Gully, de Kereves Dere et de Krythia Nullah. Les combats de diversion durent plus d’une semaine, le temps de rassembler le matériel et l’armement lourd sur « W », « Y » Beaches.
Toujours au nez et à la barbe de Liman von Sanders, les VIIIth et IXth Corps britanniques, ainsi que les deux divisions du Corps Expéditionnaire d’Orient du Général Bailloud (qui a remplacé Gouraud blessé et renvoyé en France) rembarquent eux-aussi dans une synchronisation parfaite dans la nuit du 8 au 9 janvier.

– Les troupes rescapées partent ensuite par navires pour le « camp retranché de Salonique » dans le nord de la Grèce (toujours neutre) ou pour l’Egypte.
L’expédition des Dardanelles s’achève donc sur un véritable fiasco stratégique. Les Alliés ne réussiront à récupérer le contrôle des Détroits qu’à la fin 1918. Le prix humain est presque exorbitant. Les Alliés ont perdu 230 000 hommes (tués, blessés, malades, prisonniers et portés disparus) dont 27 000 français (Métropolitains, Légionnaires et Coloniaux). Dans « The World Crisis », Winston Churchill tentera d’expliquer que sa stratégie était bonne mais que l’échec est d’abord imputable aux dissensions entre Français et Britanniques. Mais comme l’expliquent aussi bien Hart et Ulrichsen, la défaite alliée est aussi le résultat des mauvaises décisions d’Ian Hamilton qui ont conduit à une impasse. Mais il ne faut guère sous-estimer l’Armée turque qui – sous la conduite de chefs déterminés et compétents – a fait montre d’une féroce combativité couplée à une excellente mobilité dans un terrain difficile. Cependant, la Ve Armée turque a aussi particulièrement souffert puisque 300 000 hommes ont été perdus, selon les chiffres avancés par Ulrichsen. En outre, malgré cette victoire incontestée, la « Sublime Porte » doit aussi affronter la menace des Russes dans le Caucase et une celle des Anglo-Indiens dans l’actuelle Iraq, même s’ils vont encore remporter une retentissante victoire à Kut el-Amara au sud de Bagdad.
Après Gallipoli, les forces de l’Entente vont revoir leur stratégie. Les Français vont privilégier les Balkans face aux Austro-Bulgares, tandis que les Britanniques, soucieux d’assurer la sécurité du Canal de Suez, vont privilégier le flanc sud de l’Empire Ottoman.
Enfin, Gallipoli va avoir une autre conséquence pour les dominions, politique cette-fois. Les Australiens et les Néo-Zélandais vont s’appuyer sur cette tragédie pour forger leur conscience nationale.
Sources :
– HART Peter : Gallipoli, Profile Books, London
– Ulrichsen Christian Coates : The First World War in the Middle East, Hurst & Company, London

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