Salonique et la naissance de l’Armée d’Orient

– Depuis quelques années, l’histoire de l’Armée d’Orient connaît un certain intérêt. Mais l’histoire des « Jardiniers de Salonique » reste encore méconnue. Même si l’on doit à Roger Vercel, le très beau « Capitaine Conan », très bien adapté au cinéma en 1995 par Bertrand Tavernier. Il faut dire qu’à la même époque, la presse se concentrait sur Verdun et les offensives à l’ouest, ne laissant que peu de place aux soldats métropolitains, coloniaux mais aussi aux troupes alliées (Italiens, Britanniques, Serbes, Russes et Grecs dès 1917) qui ont combattu sur le front des Balkans. Les soldats français ayant connu tout autant le froid qu’en France, avec en prime le paludisme et différentes maladies contractées sur place. Sa formation doit répondre à plusieurs impératifs stratégiques pour la continuation de la Guerre : menacer les Empires Centraux par le sud de l’Europe et inciter les Roumains à entrer en guerre aux côtés de l’Entente.
Cependant, la mise en place de la future Armée d’Orient a été sujette à un débat particulièrement ardu entre Français et Britanniques, tout en faisant l’objet d’une féroce rivalité chez les généraux français.

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– L’idée d’une intervention dans les Balkans circule déjà dans les allées du GQG de Chantilly dès 1915. On l’a mise un temps sur le compte d’Aristide Briand (Président du Conseil d’octobre 1915 à mars 1917) et de David Lloyd-George (le successeur d’Asquith au 10th Downing Street). Mais il semble davantage, comme le signale le Colonel Rémy Porte, que son origine revient à Louis Franchet d’Espèrey comme à son chef d’état-major de la Ve Armée, le Colonel de Lardemelle. Celui-ci rédige en novembre 1914 un dossier complet dans lequel il conseille d’entreprendre un débarquement d’une importante force expéditionnaire à cinq corps d’armées à Salonique. Son but, se joindre aux Serbes pour attaquer l’Autriche sur son sol et contraindre les Bulgares à entrer dans l’alliance de l’Entente. Le dossier de Lardemelle est présenté au Président Poincaré et fait l’objet de discussions au Conseil des Ministres. Mais le projet est abandonné car Joffre et ses adjoints estiment déraisonnable d’amputer le front français d’une partie des troupes, alors que le GQG prépare les offensives d’Artois et de Champagne.

– En octobre 1915, l’offensive combinée germano-austro-bulgare sonne le glas de la Serbie dont l’armée ne peut résister longtemps. Pour les Alliés occidentaux, il faut lui porter secours en catastrophe. Le Premier ministre grec pro-Entente Eulefthérios Venizéloz, ayant autorisé, sans l’accord du Roi Constantin Ier (beau-frère du Kaiser), leur débarquement à Salonique, les premières divisions françaises et britanniques retirées de Gallipoli (et déjà fatiguées) débarquent en Grèce du Nord, territoire théoriquement neutre, à partir du 3 octobre 1915. Les Français alignent les rescapés du Corps Expéditionnaire des Dardanelles commandé par le Général Maurice Bailloud (57e, 156e* et 122e Division d’Infanterie) L’ensemble des forces alliées est confiée au Général Maurice Sarrail qui doit quitter son commandement de la IIIe Armée en Argonne. Général républicain de tendance radicale-socialiste et franc-maçon, Sarrail est l’une des bêtes noires de Joffre au sein de l’Armée française. Mais il a le soutien de Briand. Comme le signale Yannis Mourélos, les Britanniques font un geste de bonne volonté afin de ne pas fractionner l’Entente. Ainsi, Kitchener accepte d’envoyer 4 Divisions en Orient en soulignant à Joffre qu’elles rempliront un objectif limité, soit assurer la sécurité du secteur Salonique – Krilovac et donc, la liaison entre les troupes françaises et l’Armée serbe. Mais  la prise d’Uskub et de Nis le 5 novembre anéantit tout espoir de maintenir ouverte la liaison avec les Serbes. Dans le nord de la Grèce, Sarrail tente de rejoindre les restes de l’Armée serbe en maintenant le Haut-Vardar ouvert. Mais les Bulgares du Général Todorov, mieux préparés et plus rapides, parviennent à fermer les cols de la frontière gréco-serbe. La décision du Roi Pierre, du Régent Alexandre et des principaux chefs serbes d’évacuer soldats et les civils qui les suivent vers la côte albanaise sonne le glas de ses opérations décidées avec précipitation. Pire encore, Allemands et Bulgares sont à 70 km de distance de Salonique. Les alliés de l’Entente envisage même un temps le ralliement de Constantin Ier à la cause des Empires Centraux.

– Les troupes alliées sont stationnées de facto dans le nord de la Grèce. Mais où les employer ? Les Britanniques se montrent d’abord très peu enthousiastes à l’idée d’engager une partie de leurs troupes dans les Balkans afin d’aider les Serbes. Pour Londres, l’urgence est d’abord de protéger le Canal de Suez des Turcs. Après l’échec de Gallipoli, Kitchener souhaite d’abord redéployer les 5 divisions britanniques et de l’ANZAC sur l’Égypte. A Paris, les partisans de la stratégie indirecte plaident pour le maintien du dispositif allié dans le secteur de Salonique. Selon eux, cela permettrait d’exercer une pression sur la Grèce et la Roumanie pour que ces deux jeunes royaumes entrent en guerre au plus vite. L’objectif est également d’empêcher les puissances centrales de former un axe uni qui intégrerait la Turquie. Et pour empêcher cette éventualité, il faut obtenir le ralliement de la Grèce à la cause de l’Etente.
Mais les adversaires de l’expédition, menés par Georges Clémenceau, estiment qu’un engagement prématuré ne permettra pas d’obtenir le ralliement d’Athènes. A Chantilly, des officiers de liaison serbes tentent d’obtenir l’aide de la France. Mais le Général Maurice Pellé, Major-Général pour les Théâtre des Opérations Extérieures ne peut rien faire sans l’aval de Joffre et du Gouvernement. Toutefois, la chute du Gouvernement Viviani et l’arrivée d’Aristide Briand aux affaires fin 1915, permettent aux partisans de l’intervention dans les Balkans d’espérer un renforcement du dispositif allié.

– Mais il faut compter avec Londres qui ne joue pas la même partition que la France. Après l’échec de Gallipoli, le War Office et l’Etat-major impérial ne sont guère enclins à miser sur les slide shows (théâtres secondaires). Le Premier Ministre Herbert Asquith est de cet avis et Lord Horatio Kitchener plaide en faveur d’un repli sur l’Egypte. Seule une minorité menée par le travailliste David Lloyd-George se prononce pour le renforcement du dispositif allié à la frontière gréco-macédonienne. Mais après la décision des Serbes de se retirer vers l’Adriatique, Londres se prononce en faveur d’un rembarquement de ses forces le 1er novembre 1915. Asquith et Sir Edward Grey, le chef du Foreign Office, se rangent du côté des autorités militaires.
Le désaccord entre Britanniques et Français sur la question de la Grèce est alors profond. Le 4 décembre 1915, Lord Kitchener et Arthur Balfour (First Sea Lord) pour les Britanniques, Joffre et Aristide Briand pour la France, se rendent à Calais pour tenter de trouver un accord. Joffre estime que l’on peut maintenir sur place 150 000 hommes, qui peuvent défendre un camp retranché dans le secteur de Salonique contre les 400 000 austro-germano-bulgares. Mais Balfour réplique que maintenir une force aussi importante sur une position défensive ne pourra réellement influencer l’attitude de la Roumanie et de la Grèce en faveur de l’Entente. En outre, il faut persuader l’Armée grecque d’évacuer la place de Salonique, ce qui nuira à l’organisation défensive. Kitchener se fait l’écho de Balfour, contraignant Briand à s’incliner. Si la Grande-Bretagne rappelle son contingent, la France en fera autant. Briand tente de négocier un délai plus long au regard de l’évolution des événements mais les Britanniques refusent net. Sauf que Briand réussit à s’en sortir par la dimension diplomatique. Alors que le War Office vient de lancer l’ordre de suspendre tout débarquement à Salonique, le Président du Conseil français obtient de Grey que Rome et Saint-Pétersbourg soient aussi consultés. Devant cet argument solide, Londres doit s’incliner à son tour et Grey promet de discuter de cette option au War Committee. Mais en attendant, il faut obtenir d’Athènes l’abandon des positions nécessaires à la défense de Salonique. Pour Grey, l’idée avancée par Joffre se heurte à des difficultés plus politiques. Mais les Français veulent également obtenir des garanties de sécurité de la part de la Grèce mais pour renforcer le dispositif du camp, alors que les Britanniques souhaitent d’abord assurer la sécurité de leur rembarquement. Ils disposent alors sur place des 10th (Irish) et 22nd Divisions, présentes dès octobre et rejointes en novembre par les 27th et 28th Divisions. Le tout est alors regroupé sous le commandement du Major.General Bryan Mahon.

– Le 5 décembre 1915, les Alliés se réunissent à Chantilly, en présence des délégations russe et italienne. Sir John French, commandant du BEF et Lord Murray (chef de l’État-major Général Impérial) plaident pour le maintien du maximum de troupes britanniques sur le front occidental, comme pour le maintien d’effectifs réduits sur les slide shows. Après l’échec de l’expédition de Gallipoli – soutiennent les généraux britanniques –, il ne reste plus que l’éventualité d’attaquer depuis l’Égypte sur le flanc sud-ouest de l’Empire Ottoman. Mais les Français finissent par piéger les Britanniques. Joffre réussit à faire dire à Murray que défendre un périmètre restreint barrant l’entrée de la Chalcidique est possible. Murray donne alors dans le panneau en émettant l’hypothèse de fortifier Salonique. Joffre présente ensuite le danger des batteries côtières helléniques dont il faudrait obtenir l’évacuation par une pression énergique sur Athènes. Quand Murray avance encore l’idée d’évacuer Salonique, il dit tenir compte de la question des canons. Mais il est trop tard, les Russes et les Italiens se montrent déjà en faveur d’un maintien des positions défensives dans le nord de la Grèce.
La bourde de Murray contraint alors Asquith à dépêcher d’urgence Kitchener et Grey à Chantilly du 9 au 11 décembre, afin de fixer les mesures à prendre pour la retraite des forces alliées de Salonique.  Un accord est néanmoins trouvé pour occuper les positions stratégiques autour de la ville « sans préjuger de la durée, plus ou moins longue de l’occupation ».
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– Une fois l’accord trouvé, il faut convenir d’une unité de commandement. En théorie, ce commandement doit être exercé par le Général commandant en chef de l’Armée d’Orient (Sarrail) et l’Amiral britannique commandant l’escadre de Gallipoli (John de Robeck). Fin 1915, Londres indique à Mahon de déférer aux propositions défensives émises par Edouard de Castelnau, alors en tournée d’inspection dans le secteur de Salonique. Bien que plus nombreux du point de vue des effectifs, les Britanniques sont enclins à laisser le commandement aux Français « en raison de l’influence prépondérante de la France dans les décisions concernant les opérations ». Londres donne ainsi son accord le 23 décembre. Ainsi, comme le souligne Y. Mourélos, les Britanniques laissent les Français prendre l’ensemble de la responsabilité des opérations en vue de leur désengagement. C’est à la fin du printemps 1916 que Sarrail est reconnu commandant en chef des Armées alliées d’Orient par les différents gouvernements de l’Entente. Il a donc autorité sur les troupes françaises et britanniques, ainsi que sur l’Armée Serbe dont les éléments valides commencent à arriver à Salonique depuis Corfou. En outre, une brigade russe viendra renforcer le dispositif allié. Serbes et Russes dépendent bientôt des français pour leur approvisionnement en Artillerie et en munitions.
Mais comme le fait remarquer le Colonel Rémy Porte, il faut bien voir que chacun des pays alliés joue sa propre partition. Ainsi, les Serbes ne peuvent faire appel aux conscrits théoriques en raison de l’occupation du territoire national. Quant à la présence, elle est le signe que Saint-Pétersbourg veut peser dans les négociations concernant les Balkans. Enfin, les Italiens veulent aussi peser dans la balance car les ambitions serbes dans les Balkans ne sont pas sans les inquiéter.

Quid maintenant de la mission réelle des forces concentrées dans le nord de la Grèce  L’objectif est-il de causer une nouvelle inquiétude dans le flanc sud des Empires Centraux en combinaison avec les offensives en préparation à l’Ouest (Somme) et à l’Est (Galicie) ? Ou bien, les forces d’Orient ont-elles un rôle plus politique, à savoir faire basculer Bucarest et Athènes dans le camp de l’Entente. Il est vrai que la diplomatie roumaine engage des pourparlers avec Londres et Paris en janvier 1916. Mais Français et Britanniques ne sont pas d’accord sur la future conduite des opérations. Les Français veulent établir un front continu de Salonique à la frontière russe, tandis que les Roumains souhaitent reprendre la Transylvanie aux Austro-Hongrois. Ce manque flagrant de cohérence fait que l’Armée d’Orient reste l’arme au pied dans des conditions précaires. Erich von Falkenhayn ironise en parlant du « plus grand camp de prisonniers d’Europe ».
Mais l’offensive allemande sur Verdun incite Paris à envisager une offensive vers la Macédoine afin d’y fixer une partie des forces allemandes. Sauf que les Britanniques ne sont guère enthousiastes sur cette question. En effet, le 14 février, le nouveau Chef de l’État-major Impérial, Sir William Robertson – bien moins disposé avec les Français que son prédécesseur Henry Wilson – signifie à Joffre que la Grande-Bretagne donne la priorité à l’expédition de Townshend en Mésopotamie (qui s’avérera un échec particulièrement cuisant). Toutefois, la conférence interalliée de Chantilly du 12 mars confirme bien l’option d’une offensive dans les Balkans pour l’année 1916. Mais c’est un cadeau empoisonné car les Britanniques ne s’y impliquent que peu et laissent Sarrail régler seul les préparatifs offensifs tout en négociant avec les grecs. Robertson se plaint même que le Major.General Mahon ne soit pas assez consulté. Sur place, outre les quatre divisions britanniques, le Corps Expéditionnaire d’Orient (CEO) compte les divisions suivantes : 57e DI (Général Jacquemot), 122e DI (Général Charles Regnault), 156e DI et 17e Division Coloniale** (Général J-M. Brulard, puis Général Auguste Gérôme). Elle compte également une Brigade de Cavalerie (Auguste Frotié). En revanche, ses capacités en artillerie sont particulièrement limitées. L’artillerie lourde est quasi-inexistante et les canons de montagne, indispensables pour les manœuvres dans les chaînes de montagne, manquent également.
Plus grave encore, les soldats peu acclimatés à l’environnement du nord de la Grèce commencent à souffrir du froid (particulièrement rigoureux dans la région du Vardar) mais aussi des épidémies (dysenterie, scorbut et paludisme). Les soldats sont mal nourris, mal ravitaillés et souffrent autant, sinon plus, que sur le front français (R. Porte).

Tous ces facteurs sont aggravés par les difficultés logistiques, qui tiennent à la fois de la disponibilité limitée en bâtiments et donc, en tonnage et à la menace sous-marine que font subir les submersibles allemands et autrichiens. Ainsi, le navire « La Provence » est-il coulé en ravitaillant Salonique. Enfin, les Allemands n’hésitent pas non plus à bombarder Salonique depuis leurs aérodromes disposés en Bulgarie. Aucune offensive ne peut donc être lancée pour le début de l’année 1916. La priorité pour Paris est d’envoyer des unités sanitaires et des vivres.
[Suite]

* Ex 2nde Division du Corps Expéditionnaire d’Orient.
** Ex 1re Division du CEO

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