Guerre d’indépendance irlandaise : l’IRA contre les forces britanniques

La scène se déroule par une matinée humide et brumeuse. Deux camions transportant 18 membres des Auxiliaries de la Royal Irish Constabulancy roulent sur une route étroite et sinueuse. Soudain, ils sont arrêtés. Soudain, le chauffeur du camion de tête s’arrête au détour d’un virage. Un homme qui semble être un officier britannique leur fait signe de s’arrêter, près d’un side-car, visiblement en panne. Les deux véhicules stationnent quand ils sont pris sous le feu d’un groupe de trente-six paramilitaires l’IRA habillés en civil. Ceux-ci offrent un feu nourri, avec l’appui d’une mitrailleuse Lewis Gun. Les Auxies ripostent en se déployant mais ils ont le désavantage de la surprise et du terrain. En quelques minutes tous les britanniques sont à terre, de même que trois insurgés. La scène décrite est filmée dans – l’excellent – film de Ken Loach « Le vent se lève » (Palme d’Or à Cannes en 2006). En fait, cet épisode de la Guerre d’indépendance a bel et bien eu lieu, plus précisément entre le village de Kilmichael et Macroom, dans le Comté de Cork. Dirigée par Tom Barry, ancien soldat de l’Armée britannique, l’embuscade de Kilmichael est manifeste de la nature d’une guerre d’indépendance qui relevait presque de l’affrontement de David contre Goliath. David ayant préféré opter pour une guérilla qui a imposé à Londres un puissant déploiement de forces au lendemain de la Grande Guerre, sans pour autant avoir pleinement réussi à étouffer la lutte. Ensuite, grâce aux options prises par Michael Collins, le mouvement nationaliste irlandais va imposer aux Britanniques une guerre à laquelle leur armée n’était pas vraiment habituée à l’intérieure même des frontières du royaume : la guérilla urbaine. Cette méthode de guerre (« Warfare ») engendrera un cycle de représailles brutales de la part des forces paramilitaires britanniques, avant la proclamation de l’Etat de Guerre en Irlande. En dépit de cette mesure, comme de l’épuisement de l’IRA, la Grande-Bretagne sera forcée d’engager des négociations avec les nationalistes, avant de parvenir à la partition de l’Île.

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1 – QUELLE INSURRECTION APRES LES « PÂQUES SANGLANTES » ?

Il n’est pas de l’ordre de cet article de relater en détail les combats dans Dublin de « l’Insurrection de Pâques ». Mais il faut convenir que son échec – militaire et politique – a servi de base de réflexion chez les principaux chefs de la Guerre d’indépendance, du moins ceux qui avaient survécu (Michael Collins, Eamon de Valera, Cathal Brugha, Arthur Griffith…). Nonobstant l’échec d’avoir entraîné l’opinion irlandaise derrière eux (en 1916, beaucoup de volontaires irlandais se trouvent sous les couleurs de l’Union Jack* et l’insurrection de Dublin est alors du plus mauvais effet sur une population encore loyale à la Couronne), l’échec des chefs rebelles tient dans leur propre vision de l’insurrection. En effet, Paidrac (Patrick) Pearse, James Connolly, Thomas Clarke, Joseph Plunkett, Eamon de Valera et Constance Markiewicz estimaient possible d’imposer aux Anglais un calquage de la Commune de Paris. Impossible au vu du manque de moyens et d’hommes disponibles. Par la suite, comme l’avait souligné l’historien Charles Townshend, plusieurs responsables du

Sinn Féin** penchent sur un soulèvement dans tous les comtés de l’Île, dans l’espoir d’en contrôler plusieurs le plus rapidement possible. Mais pour se faire, le Sinn Féin doit pouvoir compter sur le soutien d’une large majorité de la population irlandaise. Or, c’est loin d’être le cas en 1918-1919, surtout dans le contexte de la fin de la Grande Guerre. A ce titre, selon Townshend toujours, Thomas MacCurtain, alors « commandant » des rebelles du Comté de Cork, révèle ne pouvoir compter que sur 80 hommes au lieu des 2 000 espérés. C’est bien peu… Surtout s’il faut les armer (1). Toujours est-il qu’en 1916, la fusion entre l’Irish Citizen Army (ICA), les Irish Volunteers et des membres de l’Irish Labour Party donne naissance au bras paramilitaire du mouvement nationaliste : l’Irish Republican Army (IRA – Oglaigh na hEirean en gaélique). Mais très vite, des dissensions apparaissent quant à la nature de la rébellion. Si Arthur Griffith opte pour une désobéissance civile, Eamon de Valera et Michael Collins s’opposent vivement quant à stratégie de guerre. Cette opposition entre les deux hommes ne sera pas la première. Dans le cas nous intéressant, de Valera estime plus utile de déclencher une insurrection armée, alors que Collins prêche pour imposer aux autorités britanniques une guérilla urbaine.

En 1918 et 1919, le Sinn Féin – toujours dans la clandestinité – préfère se doter d’une structure politique, avec un gouvernement clandestin (le Dail Eireann ou First Dail) avant d’envisager des actions militaires. Mais bien renseignée, la police britannique arrête plusieurs membres du Dail à Dublin en 1918, notamment Eamon de Valera, qui sera ensuite libéré lors d’une évasion montée par Collins. Mais comme le reconnaîtront plusieurs de ses responsables, ces deux années furent particulièrement incertaines, avec un mouvement nationaliste dans un état plutôt critique, taraudé par des dissensions internes. Si paradoxalement, le First Dail Eireann n’éclatera pas durant la Guerre d’indépendance, la clandestinité et les divergences de vue conduiront ses chefs à agir de  manière assez indépendante quant aux décisions du Comité du Dail, présidé par Earmon de Valera. C’est le cas des membres de l’Irish Republican Brotherhood (IRB), ancien organe de l’organisation et de renseignement de l’Insurrection de Pâques, dont l’échec est acté. Or, ce sont des hommes n’appartenant pas à l’IRB qui contrôlent le mouvement nationaliste. Revers de la médaille, l’IRB et une partie de l’IRA vont échapper au contrôle du Dail et ce, jusqu’en 1921 (2). Toujours est-il que l’arrestation des membres du Dail et la pression de la police vont pousser l’IRA à passer de plus en plus à l’action, notamment à Dublin sous la direction de Michael Collins. Les premières actions sont d’ailleurs le fait des syndicats de dockers et de cheminots qui déclenchent des grèves dans leurs secteurs respectifs, afin de paralyser l’économie. Mais la violence s’accroît vite quand l’IRA décide de faire parler la poudre, sans avoir pleinement les moyens de se lancer dans une guérilla générale à l’échelle de l’Île.

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Tom Barry, commandant de la 3rd (West) Cork Brigade de l’IRA


2 – L’IRA, SON ORGANISATION ET SES LIMITES

Sur le papier, l’IRA dispose d’une structure avec des commandements locaux, par comté et régionaux. Ces commandements englobent les actions militaires, économiques ainsi que le renseignement. L’état-major de l’IRA décide même de la création de plusieurs divisions, scindées en brigades, calquant ainsi – partiellement – la structure militaire anglaise. L’unité « tactique » de guérilla est le bataillon, lequel regroupe une centaine 
d’homme et s’ancre sur un maillage de villages en campagne ou au sein d’une seule ville (Dublin, Cork, Limerick, Clare, Sligo, Londonderry, Belfast…). Dublin est confiée à une Brigade de 507 volontaires, répartis en 4 Battalions. Mais pour une ville qui concentre 320 000 habitants, ce qui représente une mobilisation basse en proportion du peuplement (3). Mais très vite, cette structure montre ses limites, puisqu’elle repose sur un gouvernement illégal et sans cesse sous le coup d’une action britannique. Par conséquent, le Dail Eireann ne peut établir un contrôle centralisé sur les actions des responsables de l’IRA. Cette situation engendrant un manque de coordination des actions de guérilla, notamment dans les comtés ruraux où les structures et moyens de communication manquent. En principe, les chefs locaux et régionaux de l’IRA sont élus, ce qui implique la tenue de conseils électifs clandestins, ce qui n’est guère chose aisée à moins de se trouver dans des villages isolés. Et encore faut-il s’y rendre. Ce fonctionnement, qui se veut clairement démocratique, est dans bien souvent des cas, remplacé par une désignation des chefs au regard de leur statut local. Mais ce dédoublement du mode de désignation des cadres paramilitaires nuit à la qualité de l’encadrement et du commandement. En effet, plusieurs chefs se montreront incompétents ou prudents à l’excès, ce qui expliquera leur survie à l’issue de la guerre d’indépendance. A l’inverse, les chefs courageux et compétents – tels Tom Barry ou Charlie Hurley – iront au feu, prendront des risques et bien souvent le paieront de leur vie (4).

En ce qui concerne les bases socio-économiques de recrutement de l’IRA, les historiens irlandais se sont livrés à de vastes débats. Pour James O’Connor, on y comptait autant de paysans que d’employés du commerce des villes. A l’inverse, pour W. Allison Philips, les paysans étaient sous-représentés à l’inverse des employés du commerce et des travailleurs urbains. Pour Townshend, dans les campagnes, le recrutement était à base paysanne, en particulier chez les officiers. Mais il s’agissait de la petite classe moyenne paysanne, celle qui possédait 20 à 50 acres de terre (8 – 20 hectares). En revanche, les propriétaires de 50 acres et plus étaient sous-représentés. Bien que souvent catholiques, ils avaient été assez favorisés par les lois agraires du XIXe siècle, ce qui attira sur eux le ressentiment des nationalistes de tendance socialiste. Enfin, dans les villes, si au départ les employés du commerce étaient majoritaires, ils ont été vite rattrapés et supplantés par les travailleurs urbains, notamment à Dublin. Pour cette  même ville, John Dorney  montre que sur les 507 volontaires répertoriés, 46 % sont des travailleurs qualifiés (skilled workers) et 23 % des travailleurs non-qualifiés (unskilled workers). Et les membres de l’Active Service Unit (ASU), du Renseignement et de la Republican Police (200 hommes en tout) sont en très écrasante majorité, des travailleurs qualifiés, payés 4 Livres de l’époque par semaine (5). On remarquera que les volontaires sont en grande majorité des hommes jeunes urbains, ayant un niveau d’instruction correct pour l’époque, avec un meilleur accès aux informations et à la culture que les volontaires ruraux. Dans le cas de Belfast, l’IRA aurait pu, théoriquement, trouver un vivier de recrutement au sein de cette population, rendue fragile par les difficultés économiques propres à la sortie de la Grande Guerre mais aussi, à cause de la politique discriminatoire. Or, il devient vite impossible pour l’IRA de mener des actions dans les comtés à majorité protestante qui dispose d’une solide assise sociale et confessionnelle. Comme l’a montré l’historien John Ainsworth, c’est dans les comtés d’Ulster que l’action des « Black and Tans » s’avérera la plus dure (6).

A côté du recrutement, l’IRA a besoin d’un encadrement, notamment pour le maniement aux armes. Dans un sens, ce besoin est comblé… grâce à l’Armée britannique elle-même. En effet, comme nous l’avons vu, des soldats irlandais catholiques (officiers compris) ont servi – souvent avec courage et honneur – sur les fronts de la Grande Guerre et ce, dans diverses armes. C’est donc tout un vivier de compétences sur lequel peuvent s’appuyer les nationalistes irlandais. L’historiographie irlandaise a longtemps minimisé cet apport, notamment durant les différents mandats d’Eamon de Valera, lequel souhaitait purement couper tout lien historique avec la Couronne britannique. Or, si tous les anciens soldats irlandais de l’Armée britannique non pas rejoints l’IRA – loin de là – il y eut un réel apport venu de ses démobilisés. Tom Barry (encore lui) est un cas emblématique. Soldat et sous-officier dans la Royal Artillery, Barry sert en Mésopotamie (il participe à la tentative de dégagement du siège de Kut al-Amara) en 1916 et 1917, puis en Egypte avant d’être démobilisé. Il se fait néanmoins remarquer par un acte d’insubordination en Irak quand il apprend la répression de l’Insurrection de Pâques. Les motivations de ceux-ci sont très politiques. Beaucoup pensaient qu’après la guerre, leur service sous l’Union Jack, des changements politiques et sociaux se produiraient dans leur île natale. Mais retournés chez eux, ils assistent à la répression des manifestations et des grèves par la Royal Irish Constabulaty. Cela conduit vite une partie d’entre eux à rejoindre l’IRA qui accueille ces nouveaux venus à bras ouverts, d’autant que le besoin de personnes savant utiliser des armes et des explosifs se fait impérieusement sentir. Dès 1919, les anciens soldats reconvertis en insurgés, s’emploient à entraîner les volontaires. L’entraînement se fait généralement au-dehors des villes, en comptant sur le silence et la complicité des civils, des notables (comme Terence McSwiney, le Lord Maire de Cork qui succombera à une grève de la faim) et des membres du clergé catholique, particulièrement des prêtres des paroisses rurales, farouchement hostiles aux Anglais.

A l’instar de n’importe quelle guérilla à ses débuts, l’IRA est vite confrontée à deux problèmes qui se confondent : le financement et l’armement, lesquels sont sous la responsabilité de
Liam Mellows, Director of Purchases de l’IRA. Le financement est d’abord tributaire d’une contribution volontaire versée par les civils et les sympathisants. On sait aussi que Lénine, admiratif de l’organisation mise en place par Collins, enverra des diamants de la couronne des Romanov aux nationalistes irlandais. Mais très vite, le problème économique est supplanté par un problème politique. Les nationalistes de tendance socialiste veulent mettre les propriétaires terriens (catholiques) à contribution, bien souvent contraignante. Or, les modérés du Sinn Féin préfèrent opter pour une politique de ralliement des mêmes propriétaires (c’est d’ailleurs ce que montre très bien Ken Loach dans « Le vent se lève »). Finalement, suivant l’exemple de Connoly, Mellows préfère capter les fonds en mettant en avant une lutte nationale pour « la Liberté de l’Irlande », faisant passer le programme socialiste au second plan. Au moins, pense-t-on, cette option en appelle davantage au rassemblement. La lutte de l’indépendance ne pouvant se charger d’une lutte sociale à dimension agraire.

Pour l’armement, l’IRA réussit rapidement à se doter de pistolets, en raison d’un contrôle assez laxiste des autorités de la Couronne quant à cette arme. Le principal problème concerne la dotation en fusils et, si possible, en armes plus lourdes (mitrailleuses, mortiers) et en explosifs. Avec des moyens limités, les petits groupes de l’IRA (reprenant les techniques de combat des Kommandos boers) s’en prennent d’abord aux grandes propriétés, puis plus audacieusement, aux postes et dépôts de la Royal Irish Constabulancy. Ces actions permettent à l’IRA de s’emparer de très bons fusils Lee Enfield et d’antiques fusils Martini-Henry. Mais la question de l’armement et des munitions restera sensible jusqu’à l’indépendance. Battalions et Brigades de l’IRA conservent jalousement leurs prises de guerre en économisant leurs cartouches. Cela amène des commandants locaux à ne rien au céder au voisin, quand ils ne vendent pas fusils et cartouches ! Dans son étude sur la guérilla de l’IRA, Charles Townshend donne comme exemple accablant celui des deux Brigades du Comté de Clare. La West Clare Brigade ne peut aligner que 74 fusils de tous types et 53 armes de poing pour environ 2 360 cartouches mais aucune grenade. En comparaison, la Mid Clare Brigade est nantie de 279 fusils, 93 pistolets et revolvers, ainsi que 43 grenades mais seulement pour 2 600 cartouches (7). Pour la Dublin Brigade, Dorney avance 10 % de volontaires armés de fusils, 25 % de revolvers et 35 % de bombes, bien souvent bricolés (8). Ce net différentiel entre les effectifs théoriques et l’armement disponible contraindra Cathal Brugha (Ministre de la Défense du Dail) Mulcahy et Collins à n’employer que des petits groupes d’hommes, au maximum des « colonnes » de 30 – 60 volontaires. Après la Guerre d’indépendance, Michael Collins admettra que l’IRA avait surestimé ses forces. Son état-major tablait d’abord sur plus de 100 000 hommes de disponibles. Mais le chiffre chute à 15 000 quand il s’agit de comptabiliser les Fenians pouvant être réellement mobilisés. Chiffre qui tombe ensuite à 3 000 après recensement des hommes pouvant être constamment en armes.

Toutefois, dès 1919, la Royal Irish Constabulary et dans une moindre mesure ; l’Armée britannique, deviennent les cibles des rebelles irlandais. Lesquels s’attaquent de plus aux postes isolés, bien souvent avec des moyens encore limités. Ainsi, à Collinstown, en mars 1945, l’IRA s’empare d’un dépôt de la jeune Royal Air Force (RAF) et met la main sur 75 fusils et 4 000 cartouches, de quoi alimenter tout un groupe local, voire deux ou trois. Encore plus fort, le 16 novembre 1919, un autre groupe de l’IRA s’empare ni plus ni moins d’un petit navire de guerre en baie de Bantry, ramasse les armes individuelles (notamment des fusils canadiens Ross) et les munitions, avant de disparaître dans le littoral. Enfin, comme le souligne Townshend, si l’IRA s’est procurée des explosifs et des mines afin de nuire aux convois ennemis, elle a clairement manqué d’hommes qualifiés pour en dispenser l’instruction nécessaire. Enfin, le dernier élément – et non le moindre –  qui fera défaut à l’IRA reste le Renseignement. En effet, si l’IRA peut compter sur un soutien grandissant au sein de la population, le nombre d’informateurs fiables et d’experts en contre-espionnage vont cruellement manquer. D’autant que la structure clandestine même du Gouvernement nationaliste irlandais (contraint de se scinder constamment), ne permet pas la constitution d’une véritable structure de renseignement. Sur ce point, l’Intelligence britannique avec Ormonde Winter, nous le verrons, marquera de sérieux points face à l’IRA.  cette nuance près qu’à Dublin, Michael Collins réussira à tisser une petite toile  d’informateurs (jusque dans le « Château ») qui lui permettront de lâcher ses « Douze Apôtres » sur des cibles bien identifiées. Notons aussi que Collins réussira à ne pas être reconnu, physiquement parlant, par le renseignement britannique tout au long de la Guerre d’indépendance.

 

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Michael Collins


3 – DEUX GUÉRILLAS

Une chose est certaine, après 1921, l’Etat libre d’Irlande, les écrivains et l’IRA elle-même ont construit une véritable mythologie des combats pour l’Indépendance. Chansons, récits, livres engendre presque une geste héroïque de Fiennan (« guerriers » en gaélique) qui donnaient du fil à retordre à la Couronne britannique, tout en punissant impitoyablement les espions et les traîtres. Mais, en dépit du sujet hautement risqué, les études sérieuses ont nuancé ce portrait par trop héroïque. Toutefois, il faut prendre un  recul nécessaire et admettre qu’en dépit de sa détermination, l’IRA a manqué de moyens (matériels et structurels) pour vaincre les forces britanniques. Mais grâce à un travail de propagande et de journalisme clandestin (là encore grâce à la présence de membres instruits et culturellement formés), elle va gagner une aura de légitimité au sein de la population. Elle va même se payer le luxe de créer des tribunaux – là encore avec une efficacité limitée mais réelle – créant une justice parallèle à celle de la Couronne. Le Dail Eirean s’efforce également de donner une légitimité à la lutte, d’autant que l’IRA (comme force armée) souffre de ses handicaps aggravés par le flagrant manque de soutiens extérieurs. La tournée d’Eamon de Valera en vue d’obtenir le soutien politique du nouveau président Warren Harding a été un échec. Prenant le total contre-pied de son prédécesseur Woodrow Wilson, Harding mène une politique ouvertement isolationniste. Et de fait, n’intervient aucunement dans les affaires internes des pays du vieux continent. En revanche, de Valera a réussi son travail de lobbying auprès de la communauté irlando-américaine, laquelle verse 5 millions de dollars aux nationalistes irlandais. Une aubaine… mais trouve vite ses limites, notamment en matière de fourniture en armement et en équipement. En effet, l’insularité de l’Irlande et le contrôle des ports et des voies maritimes assuré par la Royal Navy prive l’IRA de toute base arrière et d’importants circuits de ravitaillement. En revanche, le Dail Eireann et le Sinn Féin trouveront là de quoi alimenter toute leur propagande politique. Et ils ne vont guère s’en priver. Il n’appartient pas à cet article de détailler chaque embuscade ou accrochage organisée par l’IRA mais d’en montrer les procédés, les réussites et les limites. A partir de 1920, l’IRA privilégie la tactique des embuscades, avec la contrainte de « jouer à l’économie ». Par conséquent, le nombre d’embuscades restera limité et cantonné à plusieurs comtés (ceux qui verront s’appliquer la « Martial Law ») et à Dublin. Les opérations sont, rappelons-le, dirigée par les commandants locaux de manière autonome par rapport aux décisions de l’état-major de l’IRA. Bien des volontaires, peu formés, font preuve d’amateurisme, ce qui leur coûtera beaucoup face à des forces britanniques plus aguerries. La première embuscade est tendue en septembre 1919 à Fermoy par Liam Lynch, patron de la 2nd IRA Brigade à Cork. Ciblant des soldats du King’s Own Shropshire Light Infantry Regiment, elle fait peu de tués. Mais elle constitue un précédent.

Durant l’année 1920, dans la région militaire de Munster (comtés de Cork, Limerick et Tipperary), les colonnes de l’IRA – notamment celles de Liam Lynch, Tom Barry, Sean Moylan, Sean MacEoin et Ernie O’Malley – s’attaquent d’abord aux postes de la Royal Irish Constabulary. Mais en 1920, les volontaires nationalistes doivent affronter les membres de l’Auxiliary Division Royal Irish Constabulary (ADRIC), sur laquelle nous reviendront. Ils essaient de « casser » les communications des forces britanniques dans l’environnement rural. Pour cela, ils coupent les routes à l’aide de troncs d’arbres et d’obstacles en tous genres. Mais le manque criant de mines limite très vite l’efficacité de cette tactique. Il faut donc recourir aux embuscades classiques, avec un armement assez léger. Ce qui explique leur intensité assez faible. En un peu plus de deux ans, par exemple, la 3rd (West) Cork Brigade de Barry s’en prend aux forces britanniques à  Kilmichael, Burgatia House, à la station ferroviaire d’Upton et à Crossbary. Dans tous les cas, les affrontements sont assez courts et font peu de tués, même si à Kilmichael 17 Auxiliaries sont tués pour 3 volontaires irlandais sur 36 engagés. En revanche, Barry et ses hommes sont repoussés à Burgatia House et à Upton, en laissant peu respectivement 11 et 7 tués. En revanche, à Crossbarry, Barry se montre ambitieux. Avec seulement 104 hommes et quelques mitrailleuses, il compte tendre une embuscade géante à 1 000 soldats de l’Essex Regiment et 120 Auxiliaries. C’est risqué, d’autant que les soldats réguliers et paramilitaires britanniques disposent d’une puissance de feu nettement supérieure avec mitrailleuses de qualité (Lewis et Vickers), mortiers (des 3in Stokes) et des automitrailleuses. Le résultat est sans appel : 30 volontaires tués, dont Hurley, contre 3 blessés côté britannique. D’ailleurs les unités de l’Essex Regiment qui font le coup de feu à Crossbarry sont commandée par un Major distingué pour sa conduite au feu sur la Somme et en Picardie mais qui se rendra plus tristement célèbre à Singapour à la fin 1942 : Arthur Percival. A côté des actions de Barry, on peut également souligner les embuscades victorieuses de Hearford près de Killarney (attaque d’un train qui coûte 20 soldats britanniques), Scramogue, Tourmakeady et Carowkennedy. En revanche, celles de Mourneabbey et Clonmult (Cork), Kilmeena (Mayo) et Selton Hill sont de nets échecs, se soldant par la mort et la capture de volontaires. Trop légèrement équipée et trop peu mobile, l’IRA n’était pas en mesure d’infliger des pertes importantes à l’armée britannique, bien armée et bien équipée.

Plus originale reste la guérilla urbaine imposée par Michael Collins aux Anglais à l’intérieur même de Dublin. Collins s’appuie alors sur deux unités, sa « Squad » spéciale d’assassins surnommée les « Douze Apôtres » (« The Twelve Apostoles ») et l’Active Service Unit (ASU), créée en décembre 1920). En premier lieu, les « Douze Apôtres » sont une équipe d’assassins spécialement dévoués à l’exécution des membres de la Police royale irlandaise et à ses informateurs. Travaillant le plus étroitement possible avec l’Irish Intelligence (qui comprends des hommes et des femmes), les « Douze Apôtres » (dont le nombre exact est encore sujet à débat****) exécutent des cadres de la police et de l’administration britannique. Ce qui conduira à des représailles sanglantes de la part des Auxiliaries, notamment le massacre de 65 civils au Croke Park de Dublin, à l’occasion d’un match de football gaélique. En parallèle, l’ASU (50 hommes au total) tend des embuscades dans les rues, avec pour instruction de n’engager les Britanniques que brièvement, avant de décrocher rapidement. Cependant, comme le souligne John Dorney, lors de l’instauration de la « Martial Law », Dublin est quadrillé par 7 000 soldats britanniques et paramilitaires (9). Or, le déploiement des unités d’active de la Couronne permet le quadrillage des rues par des automitrailleuses et même quelques Tanks. Par conséquent, il devient très vite risqué pour les volontaires de l’IRA de s’attaquer aux forces britanniques. Preuve est faite quand, avec un irréalisme consommé, Eamon De Valera décide de frapper un grand coup avec la Dublin Brigade. En effet, le chef du Dail ordonne d’attaquer plusieurs cantonnements de l’ADRIC et de la RIC, tout en s’emparant simultanément de Custom House, bâtiment néo-classique construit en 1781 et siège du gouvernement officiel. De Valera ordonne ni plus ni moins l’engagement de l’IRA dans une bataille rangée en comptant sur l’effet de surprise. En face, c’est un Collins furieux qui crie à la folie pure. Mais en face, les Britanniques disposent de mitrailleuses, de véhicules et d’artillerie. Le 25 mai 1921, l’attaque est déclenchée. D’abord surpris, l’ADRIC et l’Armée britannique réagissent promptement. Un groupe de l’IRA emmené par Tom Ennis réussit à prendre Custom House. Mais l’assaut est vite donné au bâtiment par les paramilitaires et les soldats du Royal Wiltshire Regiment, bien appuyés. En face, les volontaires d’Ennis ne sont armés que de revolvers avec peu de munitions. Résultat, le bâtiment prend feu et les membres de l’IRA survivant en sont chassés et arrêtés dans la foulée. Tom Ennis est tué. Pourchassant les membres de l’IRA, les britanniques en arrêtent 80, ainsi que 70 civils. Le coup porté aux volontaires irlandais est particulièrement dur. De Valera écoutera Collins et l’IRA ne retentera plus d’action de ce type dans Dublin (10).

Enfin, Michael Collins essaiera de porter le fer en Grande-Bretagne, projetant d’incendier des entrepôts à Liverpool. Mais par manque de moyens et de relais en Angleterre, l’opération sera un fiasco. Si en 1921, les violences ne s’arrêtent pas, les premières négociations s’ouvrent entre Londres et le Gouvernement clandestin de Dublin. Notons, comme l’a montré l’historien John Ainsworth, les premiers pourparlers sont conduits par un prélat australien : Mgr. Joseph Clune, Archevêque catholique de Perth. Mgr Clune détient une certaine légitimité. Outre d’être de la même confession que les nationalistes irlandais, il a officié comme General Chaplain (Aumônier général) de l’ANZAC puis de l’Australian Corps durant la Grande Guerre. Dans ce contexte, il peut avoir l’oreille des deux partis. Mais un pic de violence en Irlande viendra compromettre ses « bons offices » (11). En revanche, les négociations ne s’arrêtent pas. Collins troque sa casquette de chef de guérilla contre celle du diplomate et entre en contact avec Churchill. Nous ne détaillerons pas ici les négociations mais à l’aune de l’accord actant de la partition de l’Irlande, l’IRA range ses armes… pour un temps.

 

[SUITE]

* Regroupés dans plusieurs divisions – dont, les 10th et 16th  spécifiquement irlandaises catholiques – les soldats de l’Île combattront à Gallipoli, sur la Somme, en Belgique, en Palestine et en Picardie au printemps 1918. A l’opposé, la 36th (Ulster) Division est quasi-intégralement formée de Protestants d’Ulster, avec un noyau de paramilitaires des Ulster Volunteers.
** D’abord association promouvant la langue et la culture gaéliques à la fin du XIXe siècle, le Sinn Féin s’est mué en un mouvement politique.
*** L’autre grand film sur la guerre d’indépendance irlandaise, « Michael Collins » de Neil Jordan (1996), montre Liam Neeson et un groupe de l’IRA attaquer un poste  de la RIC à l’aide de… mottes de tourbes enflammées.
*** On a parlé successivement de 21 membres, puis de 6.


(1) TOWNSHEND Ch. : « The Irish Republican Army  and the development of guerilla warfare, 1916-1921 », The English Historical Review, pp 318-345, Oxford University Press, Londres, 1979
(2) TOWNSHEND CH., Op. Cit.
(3) DORNEY J. : « The Dublin Brigade IRA 1917-1921 », The Irish History Online (Site web)
(4) TOWNSHEND CH., Op. Cit.
(5) DORNEY J., Op. Cit.
(6) AINSWORTH J. : « British Security Policy in Ireland : a desesperate attempt by the Crown to maintain Anglo-Irish unit by force », School of Humanities & Social Science, Queensland University of Technology, Brisbane, 2000
(7) TOWNSHEND CH., Op. Cit.
(8) DORNEY J., Op. Cit.
(9) Ibid.
(10) DORNEY J. : « The Burning of the Custom House », The Irish History Online (Site web)
(11) AINSWORTH J., Op. Cit.

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