« Midway » par Roland Emmerich. Encore du grand spectacle pétaradant. Mais…

Roland Emmerich a son public, c’est certain. Il faut dire que le réalisateur de films tels « Independance Day » (I et II), « The Patriot » ou encore « 2012 » ne fait pas l’objet de salves favorables de la part des critiques, dont le feu se concentre sur son goût pour une mise en scène spectaculaire, avec l’appui immodéré d’effets spéciaux. Il est également souvent brocardé pour ses opinions sur une hypothétique fin du monde ou encore, sur son fétichisme guerrier (voire militariste pour certains). Toutefois, Acier & Tranchées ne prétend pas se mettre à la place de critiques de cinéma, sûrement bien plus habilités que nous à livrer une critique plus complète du film. Nous nous contenterons de relever les défauts techniques du film qui nous ont paru être soulignés. Cela dit, le propos de cet article est de commenter le film d’Emmerich à travers le prisme de l’Histoire militaire.

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– En cette année 2019, Emmerich a décidé de revenir à une dimension plus historique, avec « Midway ». Cette bataille aéronavale décisive avait déjà fait l’objet d’un traitement cinématographique en 1976. « La bataille de Midway » de Jack Smight, avec Charlton Heston, Henry Fonda, Glenn Ford, Robert Wagner et Toshirô Mifune, reste encore un très bon film de guerre qui s’attache à raconter l’ensemble de la bataille de Midway. Même si le film utilise des « stock shots » d’images d’archives et d’autres films, il reste quand même intéressant à visionner, en dépit de son âge. Avec son « Midway », Roland Emmerich offre, comme l’on pouvait s’y attendre, un film de guerre à grand spectacle et à grands renforts d’effets spéciaux. Mais cette fois, c’est à bien meilleur escient que de précédentes productions.

[NB : les paragraphes qui suivent révèlent des éléments du films.]

– « Midway » s’inscrit dans une tradition précise du Cinéma de Guerre : raconter une bataille, ou un engagement de forte intensité. Si l’exercice n’est pas nouveau dans l’histoire du cinéma, il impose des choix de narration. « Le Jour le plus long » et « Un pont trop loin » étaient basés sur des récits journalistiques signés Cornelius Ryan, avec la forte dose de mythes et de clichés que cela impliquait. Plus proche de nous, pour son superbe « Gettysburg », Ronald F. Maxwell s’était appuyé sur le roman de Michael Shaara, « Killers Angels », lequel était soigneusement documenté. Comme son précédent de 1976, le film d’Emmerich prend le parti de raconter la bataille de Midway par ses acteurs « du bas » et « du haut ». C’est-à-dire, avec les points de vue des pilotes combattant en première ligne (Clarence W. McClusky, Richard « Dick » Best, etc.) et ceux des amiraux et officiers (Nimitz, Halsey et Spruance  d’un côté ; Yamamoto, Nagumo et Yamaguchi de l’autre). Techniquement, cela implique de basculer d’une sale de commandement à une autre et d’un avion à un autre, avec une fluidité sans casser le rythme. C’est le défaut du film. Mais Emmerich a voulu réellement bien faire en faisant en sorte de donner une vision assez complète de la bataille. Malheureusement, on peut regretter qu’en voulant offrir une fresque complète, Emmerich hache quelque peu son récit. Ce qui donne un rythme peut-être trop saccadé par endroits. Durant les séquences de combat, on passe trop vite d’un personnage à un autre. Les séquences avec le sous-marins USS « Nautilus » sont très bien réalisées mais elles s’inscrivent dans le récit de manière trop anecdotique. Le regard du spectateur non averti sur la Campagne du Pacifique peut s’y perdre. Et c’est dommage.

– En revanche, pour ce qui est du propos, Roland Emmerich ne tombe pas dans le piège politique ou moralisateur. On apprécie son attachement aux faits, à mettre en scène les phases de la bataille d’une manière qui se veut assez juste. Comme dans le film de Jack Smight, la caméra d’Emmerich bascule des sales d’état-major et de chiffrage/déchiffrage d’Hawaï, aux passerelles et PC japonais. Le tout filmé « à hauteur d’hommes », chaque scène reflétant les interrogations, les doutes et les angoisses de chaque camp. La présence de personnages féminins – surtout des épouses – accentue le caractère angoissant de l’attente durant les combats au large. Car, comme l’a dit le réalisateur dans une interview à Paris Match, « Midway a été une bataille d’hommes ». Et c’est bien d’hommes qui font la guerre dont il est question dans le film. Que ce soit devant des cartes et des tables d’état-major, depuis le poste de commandement d’un navire et aux commandes d’un « Dauntless ».

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– Cela dit, contrairement à Jack Smight et son scénariste Donald S. Sanford qui faisaient démarrer leur film à la décision d’Isoroku Yamamoto de déclencher l’opération contre Midway, ce qui laissait plus de place aux traitements de détails – bien qu’importants – comme la reconnaissance aérienne ou bien, de destins personnels. Emmerich fait un autre choix très intéressant pour la narration de la bataille, puisqu’il fait démarrer sa fresque au 7 décembre 1941 avant d’expliquer pourquoi le Gouvernement impérial militariste de Toyko a décidé de laisser les mains libres à Yamamoto pour planifier et exécuter l’attaque contre Midway. Pour ce sujet précis, après Michael Bay dans son « Pearl Harbor » (2000), Emmerich prend toute de même un certains plaisir à mettre en scène le bombardement de Tokyo d’avril 1942 par le groupe de James D. Doolittle. Occasion pour l’excellent acteur Aaron Eckhart d’apparaître dans un film de guerre historique. Mais cette partie de l’histoire comporte des scènes en trop qui auraient sûrement pu être « troquées » pour d’autres aspects.
Toujours du côté américain, on pourra y voir plusieurs points intéressants. Emmerich montre que Chester W. Nimitz (Woody Harrelson avec la bonne coiffure) n’a pas attendu l’affrontement de Midway pour s’en prendre aux Japonais. Dans ce cas précis, on appréciera le rôle réévalué du Vice-Amiral William F. « Bull » Halsey (Dennis Quaid très ressemblant) dans les semaines précédant la bataille. Le rôle de Raymond A. Spruance du talentueux et prudent Raymond A. Spruance est aussi mis en valeur. En revanche, contrairement au film de Jack Smight, le Vice-Amiral Fletcher n’apparaît pas et l’attaque fatale du porte-avions USS « Yorktown » n’est évoqué. Ce que beaucoup pourront regretter. Mais nous maintenons, ici, que le choix de mettre plus en avant le rôle de William F. Halsey – personnage longtemps caricaturé en raison de son action imprudente au Golfe de Leyte – reste judicieux.

Du  point de vue plus technique (militairement parlant), les passionnés de l’histoire des combats aéronavals y trouveront leur compte. Premièrement, on retrouve la notable différence culturelle des deux marines : le corsettage idéologique et social des japonais (avec un passage intéressant montrant les rivalités entre Armée et Marine impériales), face à l’action en équipe des officiers américains. Ensuite, les séquences de combats aéronavals sont impressionnantes (particulièrement les attaques en piqué contre les porte-avions nippons) et montrent très bien le chaos dans lequel les équipages de bombardiers en piqué son jetés. Dans ce cas précis, on appréciera grandement les séquences où l’on voit les appareils américains se jeter littéralement à travers les couloirs de feu de la DCA des navires nippons, avant de larguer leur bombe pour virer sec aussitôt. Mais le film souligne d’autres points intéressants qu’on a tendance à oublier : l’inexpérience des jeunes pilotes (ce qui donne lieu à des accidents tragiques) et leur instruction, l’inexpérience des artilleurs navals américains au début de 1942 et enfin, le débat sur l’utilisation des bombes ou des torpilles contre les porte-avions. Débat qui était commun à la Marine impériale nippone et à l’
US Navy. Je soulignerai juste un regret : les génériques de fin sur plusieurs personnages de l’histoire donnent l’impression d’un clip promotionnel des forces armées américaines. Enfin, les cinéphiles seront même ravis de voir apparaître la figure de John Ford.

Comme dit précédemment, nous nous garderons bien de critique la direction d’acteurs, la direction artistique et les questions plus techniques. Mais si vous appréciez l’Histoire militaire, la Campagne du Pacifique et les combats aéronavals, allez voir « Midway » pour vous faire une idée.

Bon visionnage !

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* Fiche technique

– Réalisation : Roland Emmerich
– Production : Roland Emmerich, Mark Gordon et Harald Kloser
– Scénario : Wes Tooke
– Bande originale : Harald Kloser et Thomas Wanker

* Distribution :
– Ed Skrein : Lt. Richard « Dick » Best
– Luke Evans : Cdt. Clarence W. McClusky
– Patrick Wilson : Capt. Edwin T. Layton
– Woody Harrelson : Chester W. Nimitz
– Dennis Quaid : William F. « Bull » Halsey
Jake Weber : Raymond A. Spruance
– Mandy Moore : Anne Best
– Keean Johnson : James Murray
– Aaron Eckhart : Lt.Col. James D. Doolittle
– Esushi Toyokawa : Isoroku Yamamoto
– Jun Kunimura : Chuichi Nagumo
– Tadanobu Asano : Tamon Yamaguchi

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