Bruyères, (Vosges, 1944) : le « Bataillon perdu » et la gloire sanglante des « Nisei »

En octobre 1944, suivant les plans du General Jacob L. Devers, Alexander M. Patch a déclenché son offensive contre la Vosgens-Stellung. Tenue par les éléments aux effectifs réduits de la 19. Armee (Kurt von der Chevallerie), la « VS » a été constituée pour empêcher les Alliés de déboucher sur la Plaine d’Alsace et donc, sur la rive ouest du Rhin, conformément à la stratégie d’Hitler. La « VS » est constituée de points d’appuis et lignes de tranchées creusés à flanc de monts. Les fortifications allemandes profitent également de l’épais couvert de la forêt vosgienne mais aussi de la météorologie, exécrable en cet automne 1944. Enfin, le terrain difficile nuit à la mobilité de l’armée américaine, handicapée par sa motorisation et sa mécanisation supérieure. L’aviation tactique américaine, très redoutée, est muselée par la pluie et le brouillard. Mais si les mitrailleuses ne manquent pas, l’artillerie a été « vampirisée » pour renforcer le dispositif prévu pour l’Offensive des Ardennes. L’OKH espère retarder suffisamment longtemps le 6th AAG avant de déclencher l’offensive en Belgique.
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Mais comme le signale Nicolas Aubin, face aux forces limitées de la 19. Armee, les Américains alignent plusieurs de leurs meilleures grandes unités, conduites par des généraux de talent. En premier lieu, Alexander M. Patch qui a la charge de coordonner les actions de la Seventh US Army dans le massif vosgien, en coordination avec la Ire Armée française dans les Hautes-Vosges et la région de Belfort – Montbéliard. Rappelons que Patch a dirigé la conquête de Guadalcanal et le débarquement de Provence, ce qui fait de lui un spécialiste des actions opérationnelles dans des terrains difficiles (accentués et clos, notamment). Patch a confié au

VI Corps d’Edward H. Brooks la mission de percer les défenses allemandes dans les secteurs de Raon-l’Etape, Saint-Dié et Gérardmer. Ancien commandant de la très bonne 2nd Armored Division en Normandie, Edward H. Brooks* – réputé pour son sérieux – est encore moins à l’aise dans le commandement d’un corps d’armée, notamment avec un travail d’état-major plus important. Mais Brooks peut compter sur trois divisions aguerries par les combats en Méditerranée (3rd, 36th et 45th). Seul bémol, si les généraux John W. « Iron Mike » O’Daniel (3rd US Division) et William W. Eagle (45th) comptent parmi les meilleurs divisionnaires de la Seventh US Army, John E. Dahlquist, patron de la 36th est moins expérimenté à la conduite d’une division dans des opérations offensives (N. Aubin).

La 36th Division est renforcée en infanterie par le 100/442nd Regimental Combat Team du Colonel Virgil R. Miller, la fameuse unité des Nisei. Ces derniers sont des soldats citoyens américains d’origine japonaise, issu de la seconde génération de migrants venus de l’archipel nippon. Après l’attaque contre Pearl Harbor, un décret du Président Roosevelt ordonne aux autorités d’interner les Nisei par familles entières dans des camps en Californie, en Arizona et au Nouveau-Mexique. Washington craint alors que ces citoyens agissent comme saboteurs, suivant des ordres émis depuis Tokyo. Or, il n’en sera quasiment rien. Malgré leur traitement discriminatoire, les Nisei vont démontrer leur patriotisme envers les Etats-Unis d’Amérique. L’US Navy en recrute très rapidement car elle a impérativement besoin de traducteurs. En 1943, les « Nisei » forment deux unités terrestres : le 100th Infantry Battalion et le 442nd Infantry Regiment. Le 100th Battalion est intégré à la 34thInfantry Division et engagé en Italie, notamment dans les durs combats du front du Garigliano à l’hiver 1944, avant de participer à l’avance sur Rome. La 36th US Division monte donc en ligne dans le secteur de Bruyères – Gerardmer en octobre.

Pendant que les 3rd et 45th Infantry Divisions progressent vers Raon-l’Etape et Saint-Dié, les soldats de la 36th Infantry Division sont chargés de nettoyer la partie sud de la Forêt Domaniale de Champ et la Forêt de Belmont-les-Poulières, tenu par des éléments de la 338. Grenadier-Division (H. Oschmann). On y trouve les monts gréseux nommés Vieille Corre, Het, Tête de Chétimont et Tête de Louvière. Dès le 18 octobre, la division de Dahlquist investit le Massif de Faîte et investit la ville de Bruyères par le nord-ouest et le sud-est, ramassant 143 prisonniers environ. Ils ont la surprise d’y trouver, outre des Polonais et des Yougoslaves, quelques Indiens de la SS-Freiwillige-Legion « Freies Indien ». Toutefois, Bruyères n’est pas entièrement sécurisée car les Allemands contrôlent les sommets de Buémont (Cote A) et Pointhaie (Cote « C »). Le 23 octobre les AJA ou « Nisei » du 100/442nd RCT s’enfonce de quelques kilomètres dans la Forêt de Bruyères et s’empare de Biffontaine par le sud, tout en s’emparant des Cotes « C » et « D », toujours menacées par les tirs allemands. Mais dans la nuit du 19, la Cote D est aux mains des soldats américano-japonais. Mais Dahlquist ordonne aux 1 et 2/442nd RCT de prendre une voie de chemin de fer sans nettoyer les abords de la Cote D. Les Allemands en profitent et reprennent ce sommet le 20 octobre et la Colline « C ». Miller envoie alors les anciens de Cassino du 100th Battalion reprendre la Cote C. La mission est remplie aux prix d’un furieux engagement qui coûte 100 hommes aux Nisei. Mais suite à une nouvelle contre-attaque allemande, le 100th Battalion se retrouve encerclé une fois de plus à l’est de Biffontaine le 24 octobre. Il est heureusement dégagé par l’intervention 3/442nd RCT qui permet de sécuriser définitivement le village.

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Simultanément, en dépit des réserves émises par son état-major et ses Colonels, John E. Dahlquist ordonne au 141st Infanty Regiment (Col. Carl E. Lundquist) de nettoyer les Cotes 624 et 625 au sud-est de Biffontaine, afin d’ouvrir l’accès vers Saint-Dié. Mais les officiers du 141st Infantry ne disposent pas de cartes d’état-major détaillées et les quatre compagnies du 1st Battalion s’égarent sur la Cote 645 et se retrouvent pris sous le feu de 700 soldats du Grenadier-Regiment 933. Le 24 octobre, après un violent tir de barrage, les Allemands lancent une contre-attaque dans les secteurs des Cotes 624 et 625 et isolent le 1/141st que l’on surnomme bientôt le « Lost Battalion » (le « bataillon perdu »), même s’il peut toujours communiquer par radio avec le reste de la Division. Mais 241 autres hommes de la même unité résistent sur la Cote 645. Très vite la presse de guerre américaine en relaie l’histoire qui fait l’objet d’une intervention de Sénateurs qui en réclament le dégagement de l’unité. Mais il semble que les Allemands n’aient pas eu conscience de la situation du 1/141st en raison de l’épaisseur des bois et du terrain. Cela dit, comme l’explique l’historien Nicolas Aubin, la décision de sauver le « bataillon perdu » répond à une volonté démocratique. Aux Etats-Unis, l’abandon de soldats à la merci de l’ennemi est très mal perçu. Cela montre qu’aux Etats-Unis, un soldat est un citoyen qui fait son devoir mais qui a aussi des droits et qui a droit à la considération du pays.

Le 25 octobre, le 2/141st réussit à atteindre de haute-lutte la Cote 645 et y dégage les quelques 200 rescapés du 1/141st. Au nord, le 3/141st tente de chasser les Allemands des Cotes 624 et 625 mais il est lui aussi bloqué par une forte résistance. Du côté du « Lost Battalion », 36 hommes essaient de rallier les lignes de la 36th Division mais il tombe dans une embuscade et seulement 5 soldats réussissent à atteindre la Cote 645. Sans reconnaître sa décision hâtive, Dahlquist décide de relever le Colonel Lundquist par son chef d’état-major, le Colonel Charles H. Owens. Dahlquist décide alors d’envoyer le 442nd RCT de Miller à la rescousse. Bien que fatigués par neuf jours de combats, les « Nisei » repartent au front. Pendant ce temps, le commandant du « Lost Battalion » demandent d’effectuer une sortie en force. Dahlquist refuse. Le 28 octobre, les courageux américano-japonais s’élancent à l’assaut dans les bois et dans un brouillard à couper au couteau. Les combats sont durs et les Nisei ne progressent que lentement contre le Heeres-Gebirgs-Jäger-Bataillon 202. Mais ils réussissent à capturer 90 soldats de cette unité, dont le commandant même. Le 29, des P-47 du 371st Fighter Bomber Group (Colonel Bingham T. Kleine) parachutent des munitions, des batteries de radio, des médicaments et des rations-K au « Bataillon perdu ».

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Du 29 au 30 octobre, le 442nd RCT bataille encore très durement en accusant de lourdes pertes pour dégager le bataillon perdu. Le 30, les Nisei sont à 900 m des 230 derniers soldats du 1/141st alors bloqué sur le flanc de la Colline du Trappin. Le 30 octobre, les Americano-japonais délivrent enfin les derniers soldats du « Bataillon perdu ». Mais Virgil R. Miller doit amèrement faire le décompte de son unité ; 800 hommes sur 4 400 ont été tués ou blessés (soit 1 pour 5.5). Ceci-dit, Dahlquist lui ordonne de sécuriser la Forêt de Bruyères. Neuf jours de combats lui sont encore nécessaires avant d’être relevé par le 143rd Infantry (Col. Paul D. Adams). La situation est pire du côté du 141st Infantry. Son 1st Battalion ne compte plus que 490 hommes sur les 800 réglementaires et 600 autres hommes doivent être renvoyés à l’arrière.

La rancune envers Dahlquist et son commandement expéditif sera longtemps tenace parmi les hommes du 442nd RCT, y compris de la part du Colonel Miller. L’épisode du passage en revue est connu. Dahlquist demande à Miller de rassembler son unité pour la féliciter. Alors, sous la neige et devant les caméras des correspondants de guerre, Miller fait aligner ses Nisei en laissant volontairement les rangs des tués et blessés inoccupés. Furieux devant ce qu’il croît être de l’indiscipline, Dahlquist sermonne Miller :

« – Colonel, je vous ai demandé de réunir tout votre régiment, où est-il ? » Tentant de contenir ses larmes, Miller répond sèchement à son supérieur :
– Mon Général, voilà TOUT CE QUI RESTE de mon régiment ».

Le 100/442nd RCT sera placée en repos durant le mois de novembre. Il quittera les Vosges début 1945 pour rejoindre le Front Italien où il se distinguera encore. Il reste encore l’unité la plus titrée en Purple Hearts de l’US Army. Du côté du VI Corps, Brooks doit alors reconnaître que la percée dans les Vosges va s’avérer beaucoup plus difficile en raison du mauvais temps et des difficultés du terrain.

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* Brooks a remplacé Lucian K. Truscott plus habitué aux manœuvres en montagne. Truscott a pris le commandement administratif de la future Fifteenth US Army.

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