Le Sherman V « Duplex Drive » (DD) ou « Donald Duck »

Derrière le sympathique sobriquet donné à cet engin en référence au canard maladroit de Walt Disney, le Sherman DD était une réponse apportée à une nouvelle donne dans la complexification des opérations de grand style, principalement de type amphibie. Les chars amphibies doivent répondre à deux questions : comment fournir au mieux un appui-feu à des fantassins dans des opérations amphibies ? Et comment mettre à terre des chars le plus rapidement possible ?
DD-Tank
– L’idée du char amphibie n’est pas une nouveauté à l’entrée en guerre en 1939. Déjà, dans l’idée de donner un meilleur appui-feu de potentiels raids amphibies, les Britanniques avaient pensé à des Tanks amphibies à la fin de la Grande Guerre. Idée concrétisée par une poignée de prototypes dès 1919 mais le projet n’aboutit pas, faute de

 moyens et de volonté. Et durant l’Entre-deux-Guerres, plusieurs autres pays se penchèrent sur la question, comme l’URSS ou le Japon. Mais encore à l’époque, on concevait un char amphibie comme un char dont le châssis était une coque lui permettant de flotter. Mais le développement de tels engins – assez uniques – coûtait cher, ce qui rendait la standardisation quasi-impossible.

– Ce sont les Britanniques qui vont donner une nouvelle impulsion au char amphibie. En 1940, les travaux de l’ingénieur d’origine hongroise Nicholas Straussler, arrivent sur les bureaux du War Office. Straussler décide de répondre à une question complexe par un raisonnement assez simple : si on ne peut pas concevoir des chars à coque de flottaison, pourquoi ne pas prendre des chars existants et leur « ajouter » une sorte de gros flotteur gonflable et rabattable, ainsi qu’une hélice de propulsion. L’idée séduit vite au War Office car considérée comme « raisonnable ». Elle est surtout avantageuse économiquement car elle épargne l’usage d’acier, alors trop précieux pour une industrie de guerre anglaise qui tourne seule face à sa rivale allemande. Ensuite elle épargne des heures de recherche et de développement. Enfin, adapter des chars déjà existants offre une meilleure « durabilité » tactique les engins sont plus à même d’évoluer dans des environnements ruraux et urbains que des engins typiquement amphibies qui y seraient moins à l’aise. On peut objecter que le Corps des Marines américain avait trouvé une forme de compromis avec les LVT « Amtracs » (ou « Buffalo ») mais ceux-ci concernaient davantage le transport de troupes et de matériel et n’ont eu, jusqu’en 1945, qu’une puissance de feu assez limitée en comparaison de chars d’assaut.

– Ainsi, Straussler présente un premier prototype de jupe en caoutchouc gonflable et rabattable, baptisé « Duplex Drive ». Les premiers tests ont lieu en 1941 dans le plus grand secret. Premier succès, les chars (alors des « Matilda ») peuvent avancer dans l’eau à 3-4 nœuds. Seul bémol – mais de taille – le système de Straussler se montre efficace par mer calme. En 1942, l’ingénieur modifie son système pour l’adapter sur un char plus lourd, le Light Tank Mk VII « Tetrarch » (qui sera finalement attribué aux unités aéroportées car transportable par planeur lourd « Hamilcar »). Straussler travaille également, avec succès, sur l’adaptation de son « Duplex Drive » sur un char léger Mk III « Valentine »… même si l’engin coule car sa jupe est percée par un tir fatal de mitrailleuse. 


– En 1943, les essais du « DD » et le système est sélectionné pour l’Opération « Neptune », la composante amphibie d’ « Overlord ». Mais Percy Hobart, patron de la
79th Armoured Division (unité spéciale formée de la ménagerie de chars spéciaux surnommés « Farces et attrapes » de Hobart), estime à juste titre que le Mk III « Valentine » est périmé et sans puissance de feu adéquate pour les besoins du moment. Mais ce besoin traduit également une véritable dépendance de l’armée britannique à l’industrie américaine, processus amorcé depuis 1940. Il demande alors que les jupes soient adaptées sur des chars M4 Sherman, beaucoup plus solides. Ce qui donne les version Sherman V ou Sherman MkII. Pour cela, les ingénieurs britanniques modifient la partie médiane du châssis et de la casemate du char américain en soudant un glacis en forme de coque du même patron que la jupe en caoutchouc. Notons enfin, que la mise à l’eau doit s’effectuer depuis des transports de véhicules Landing Craft Tanks (LCT).

DD Bovington
DD à jupe conflée, Royal Tank Museu de Bovington (Dorsetshire, fonds personnel)


– Outre le glacis en question, d’autres modifications sont apportées : 

 

1 – Ajout d’un système  de propulsion à deux hélices séparé de la partie motrice. Cela implique davantage de complexité car le pilote du char doit jouer avec deux commandes spéciales en plus de celles du moteur. Ainsi, lorsque le char est à flots, le pilote coupe le moteur et actionne le système de propulsion par hélice. Et dès que le char touche le rivage, le pilote coupe le système de propulsion pour enclencher le moteur. En tout cas, le char peut avancer à 4 nœuds (7,4 km/h) à flots. Mais cela impose que les équipages « lâchent » leurs engins à moins de 7 km du rivage car l’autonomie est limitée. Et la mer calme reste l’impératif.
2 – Ajout  d’un système hydraulique de direction permettant au pilote de faire pivoter les hélices.
3 – Ajout de 36 tubes verticaux en caoutchouc qui permettent de maintenir la jupe gonflée tout le temps de la traversée.
4 – Ajout d’un système de bouteilles d’air comprimé qui permet de maintenir la rigidité de la jupe.
5 – Installation d’une plateforme à l’arrière de la tourelle permettant au chef de char de guider (par radio) la direction de l’engin.
DD Bovington.2
– A la veille du Jour-J, près de 300 Sherman V ou Mk II sont disponibles au sein des forces alliées et ventilés en 6 Bataillons et Régiments chargés d’appuyer les premières vagues d’assaut sur chaque plage. Chez les Américains, les 741st, 743rd et 70th Tank Battalions doivent appuyer respectivement les débarquements sur Omah (pour les 1st et 29th Divisions) et Utah (4th Division). Pour Juno, les DD reviennent à la 2nd Canadian Armoured Brigade (1st Canadian Hussars Regiment, Fort Garry Horse et Sherbrooke Fusiliers). Et enfin, sur Sword, c’est le 13/18th Hussars de la 27th Armoured Brigade qui en est équipé. Chez les Américains, 1 troop appuie 1 bataillon, tandis que chez les Britanniques, 1 Tank Battalion doit appuyer 1 brigade d’infanterie, à hauteur d’un Squadron par Battalion.

DD Juno
Char DD avec glacis spécifique exposé à Courseulles-s/-Mer, secteur Juno Beach (Calvados, fonds personnel).

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