Nicolas Aubin : « La course au Rhin » (Economica)

– Agrégé, contributeur régulier à la revue « Guerres & Histoire » et co-auteur, avec Jean Lopez, Vincent Bernard et Nicolas Guillerat, d’une « Infographie de la Seconde Guerre mondiale » (Perrin), Nicolas Aubin s’est imposé comme l’un de nos historiens militaires les plus prometteurs. Spécialiste de la logistique du Second conflit mondial (domaine assez négligé sinon méprisé des rayons de librairie et des éditions), Nicolas Aubin vient de publier une histoire d’une partie très méconnue de la Libération de l’Ouest de l’Europe : « La course au Rhin (25 juillet – 15 décembre 1944). Pourquoi la guerre ne s’est pas finie à Noël » aux éditions Economica.
La Course au Rhin
– Comme Nicolas Aubin l’avoue lui-même dans les premières pages, la gestation de cet ouvrage a pris du temps. Mais étant donné la qualité de la recherche et celle du traitement du sujet, la Patience n’était que vertu. Lors des commémorations des évènements de la Libération en 2014, le grand public retînt les commémorations sans doute les plus médiatisées : Débarquement du 6 juin 1944, massacre d’Oradour-s/-Glane, débarquement de Provence (phase largement méconnue), libération de Paris et – peut-être – libération de Strasbourg.

– Or, beaucoup de phases intéressantes de la (reconquête) de la France par les alliés ont été largement occultées pendant plusieurs décennies par l’Historiographie : la bataille de Normandie dans son ensemble (qui s’étend jusqu’au franchissement de la Seine et la libération des ruines du Havre), la poursuite vers la Belgique, la poursuite dans la Vallée du Rhône, la campagne de Lorraine, etc.  Ici, Nicolas Aubin nous propose d’analyser ces différentes phases à la lumière de données encore trop occultées qui permettent de comprendre pourquoi ce qui apparaissait comme une chevauchée triomphale s’est émoussée au pied de Metz et un pont trop loin en Hollande. Le livre met ainsi en évidence les

ressorts stratégiques, opérationnels, logistiques mais aussi, politiques, culturels et psychologiques pour expliquer l’enlisement de l’automne 1944.

–  Premièrement, l’auteur démontre à quel point les querelles d’ego entre les deux têtes du SHAEF (Eisenhower et Montgomery), de même que l’esprit de coterie inhérent l’US Army sont des raisons – psychologiques et culturelles – qui expliquent la mésentente entre états-majors. Ensuite, Nicolas Aubin montre comment les différents généraux alliés, notamment les plus célèbres, font preuve d’inconstance sinon d’hubris opérationnel. Premièrement, après avoir fait sauter le verrou normand, le SHAEF, comme les états-majors du GA et d’Armées, mal renseignés, pensent que l’Armée allemande est sur le point de s’effondrer.  Bradley en premier qui laisse s’échapper les unités mécanisées de la Poche de Falaise. Puis, malgré l’obstination d’Hitler et de Walter Model à lancer des contre-attaques (réelles ou restant au stade de la conception), les Allemands ne se laissent pas complètement piéger et réussissent à rétablir une situation désespérée. Ensuite, Nicolas Aubin montre que, contrairement à une idée reçue (à laquelle j’ai adhéré pendant plus d’une décennie), les poches de l’Atlantique (notamment les ports bretons) n’ont pas été inutiles, puisqu’elles ont fixé tout le VIII US Corps qui a manqué comme réserve à Patton en Lorraine. Et celles tenues par les Allemands sur la Manche privent Montgomery de plusieurs divisions qui auraient été plus utiles sur l’Escaut. Ensuite, à partir de septembre, Montgomery veut jouer de sa partition en Belgique et en direction du Rhin, pendant que Bradley souhaite déboucher sur Aix-la-Chapelle et Francfort, pendant que Patton s’imagine percer dans la Sarre pour planter le Stars and Stripes en Allemagne et contraindre une Allemagne démoralisée à capituler. De son côté, Montgomery néglige les Bouches de l’Escaut pour tenter d’aller voir au-delà du Rhin. Cette vision aura de nettes répercussions par la suite. Ainsi, dès septembre, la stratégie alliée perd en cohérence et les épées s’émoussent. Ensuite, l’auteur montre comment l’esprit de coterie d’Eisenhower le pousse à mépriser le professionnalisme dont fait preuve le Général Jacob L. Devers lors de la campagne des Vosges. Enfin, un chapitre à l’analyse très poussée sur l’échec de « Market-Garden » en Hollande, montre combien les Alliés surestiment leurs unités parachutistes qu’ils considèrent comme des armes pouvant offrir la décision stratégique par un « enveloppement par le haut ». Or, Nicolas Aubin montre comment cette vision – partagée par Montgomery, Eisenhower, Browing, Marshall et Arnold – met sous le boisseau la complexité de mener une opération aéroterrestre en donnant le rôle principal aux parachutistes, alors que les moyens de transports manquent.

– Nicolas Aubin montre ensuite les raisons structurelles qui minent la stratégie alliée de la poursuite, notamment la logistique. Ainsi, avec malgré les efforts de la ComZ qui a mal anticipé les besoins, l’intendance est incapable de fournir assez de carburant et de ravitaillement aux forces de l’avant. Eisenhower se montre aussi inconstant en fixant plusieurs divisions en Bretagne pour prendre Brest… et ne pas utiliser son port par la suite. D’autre part, le « mythique » Red Ball Express – idée déjà pétrie de défauts dans sa conception – ne suffit absolument pas. Pour faire simple, les lignes alliées s’étirent sensiblement et l’intendance ne peut suivre des divisions (notamment les formations blindées américaines) qui chassent à l’avant. Nicolas Aubin montre aussi comment ravitailler les troupes franco-américaines dans les Vosges pose problème quand les dépôts sont à Marseille ou dans la Vallée du Rhône. Ensuite, des lignes intéressantes sont consacrées aux problèmes que représentent l’intégration de FFI (souvent inexpérimentés) une Ire Armée française (de Lattre) qui est assujettie aux Américains pour ses fournitures.

– Enfin, Nicolas Aubin casse des mythes en revoyant les compétences de certains généraux et leur conduite des opérations. Déjà auteur d’une biographie bienvenue de Sir Bernard Montgomery, il réévalue son rôle de stratège et très bon administrateur qui facilite grandement le travail de « Cobra » mais se montre inflexible quant au bien-fondé de « Market Garden », voire impossible pendant l’automne. En revanche, l’historien souligne très bien le rôle de logisticien du maréchal anglais. Concernant Omar N. Bradley, après des débuts prometteurs lors de l’Opération « Cobra », le commandant du XIIe GA allié se perd dans des plans inconstants avec pour objectif de pénétrer au cœur de l’Allemagne. Il désobéit sciemment à Eisenhower qui lui demande de soutenir les efforts de Montgomery au nord des Ardennes, tout en favorisant la I US Army de Courtney H. Hodges. Le tout en déshabillant Patton qu’il soutient quand même dans sa poussée vers la Sarre. C’est notamment Bradley qui avalise la sanglante attaque de la Forêt de Hürtgen tout en négligeant l’importance des barrages de la Ruhr. Hodges est décrit comme un chef d’armée assez médiocre, notamment pour coordonner des opérations complexes et dans un environnement difficile. Patton n’est guère épargné non plus tant il se montre aussi enthousiaste que sans prévoyance durant la campagne de Lorraine, bloquant tout son XX Corps (Harris W. Walker) sur Metz pendant plusieurs semaines. En revanche, Nicolas Aubin réévalue – à juste titre – le rôle de Jacob L. Devers (VI Army Group) et celui d’Alexander M. « Sandy » Patch (VII US Army). Les deux généraux faisant preuve d’un grand professionnalisme. Devers coordonne très bien l’action de Patch et de Lattre lors de la campagne des Vosges et montre de réelles qualités de diplomates. Et Patch, qui bénéficie de son expérience de maniement de grandes unités dans l’environnement difficile de Guadalcanal, conduit très bien la campagne des Vosges. Sans être un stratège original et génial, Patch coordonne très bien l’action de ses deux Corps en insistant sur le choc et la manœuvre en profondeur. Nicolas Aubin souligne d’ailleurs que Patch peut compter sur l’excellent binôme formé par Wade H. Haislip et Philippe Leclerc. Occasion de rappeler que l’histoire de la chevauchée de la 2e DB ne se limite pas à la libération de Paris. Entre Alençon et Strasbourg, il y a aussi les chefs d’œuvres tactiques de Leclerc que sont Dompaire, Baccarat et la trouée de Saverne. Enfin, Nicolas Aubin souligne les rôles joués par les commandants de Corps américains. Si certains n’ont qu’un bilan mitigé (Walker), d’autres se détachent par leurs compétences en matière de tactique et de coordination, même s’ils font preuve d’erreurs de jugement ou d’excès de prudence. C’est le cas de Manton S. Eddy (auteur d’une belle manœuvre pour libérer Nancy), Joseph L. Collins (qui piège magnifiquement plusieurs divisions allemandes dans le secteur de Mons mais montre trop de précipitation par la suite), Lucian K. Truscott, Edward H. Brooks et Wade H. Haislip.

– Pour conclure, le livre bénéficie d’une rédaction limpide, ainsi que de cartes et de schémas pour comprendre les opérations. Les passionnés d’histoire militaire de la Libération ne peuvent que l’acheter ou le commander.

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