La libération des Flandres (sept.-oct. 1918)

Depuis la fin avril 1918, le Front des Flandres est resté relativement calme. Mais en septembre, Foch décide de déclencher une offensive dans le secteur d’Ypres afin d’y fixer une partie des forces du Heeres-Gruppe « Rupprecht », tandis que le BEF parachèvera la percée de la Ligne « Hindeburg », tandis que Français et Américains poursuivront leur attaque dans les Flandres. Sur ce front, les objectifs sont assez limités, puisqu’il s’agit d’abord de dégager le saillant d’Ypres afin d’appuyer l’offensive britannique contre la Ligne « Hindenburg ».

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– Ceci dit, cette offensive ne se départit pas d’une dimension politique claire (1). En effet, le Roi des Belges Albert Ier souhaite que son armée joue un rôle de plus grande importance aux côtés des Alliés. Il est vrai que depuis la « Course à la Mer » en 1914, la petite armée royale s’est contentée d’un rôle de surveillance de la partie du front des Flandres comprise entre Ypres et la Mer du Nord. En outre, il a fallu rééquiper les divisions belges avec de l’équipement français et britannique, tout en instruisant les volontaires qui se sont engagés lors de l’invasion du pays et qui sont venus remplacer – à la hâte – les soldats d’actives et de réserve, tués blessés ou faits prisonniers. Jusqu’à la fin 1916, l’Armée belge a donc tenu un rôle secondaire mais il aurait été risqué de l’employer à des opérations d’importance et sur une grande échelle. En 1917 toutefois, plusieurs divisions belges ont été engagées dans les combats de Passchendaele, au sein de la Ire Armée française. Et en avril 1918, plusieurs unités belges ont également apporté leurs concours pour bloquer les forces allemandes engagées dans l’Offensive « Georgette » entre Ypres et Armentières. Enfin, les Belges ont également formé plusieurs escadrilles qui ont volé aux côtés des Français et des Britanniques.

– A l’automne 1918, l’Armée belge compte un peu plus de 120 000 hommes disposant d’armes collectives, d’artillerie et de moyens motorisés fournis par la France et la Grande-Bretagne. D’autre part, Albert Ier sait que ses soldats sont particulièrement motivés à l’idée de libérer leur pays. Et à la fin du mois de septembre, la situation se prête à un plus grand engagement offensif de l’Armée belge à cause de l’affaiblissement net des forces allemandes. Le Kronprinz Rupprecht de Bavière a donc dû céder plusieurs de ses divisions aux HG « von Böhn » et « Kronprinz » mais d’autres ont également été saignées lors de l’Offensive britannique contre le Canal du Nord. Le Roi Albert présente son projet à Foch qui donne son accord. S’accordant avec Haig, il décide alors de former un tout nouveau Groupe d’Armées des Flandres (GAF) dont le commandement est confié au Général français Jean-Marie Degoutte, qui s’est distingué sur la Marne durant l’été. Degoutte commande alors à l’Armée belge du Général Cyriaque Gillain, à la Second Army britannique de Herbert Plumer et à la VIe Armée française (Antoine Baucheron de Boissoudy) qui compte 6 divisions (41e, 128e, 164e, 5e, 70e et 77e DI) réparties entre les VIIe Corps d’Armée (André Massenet) et XXXIVe CA (Alphonse Nudant). L’engagement français étant limité, suivant le souhait de Philippe Pétain qui préfère ne pas trop en demander à une armée victorieuse mais fatiguée (2). Ainsi, sur le front des Flandres, les 6 divisions françaises restent en réserve pour le moment.

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Foch et Cyriaque Gillain

– Le plan allié prévoit une double attaque de part et d’autre du saillant d’Ypres, en évitant de frapper contre la Crête de Messines. Au nord, l’Armée belge attaquera contre la ligne Clercken – sud de Broodseinde et s’emparera de la Crête de Passchendaele, dont le nom reste synonyme de sanglant sacrifice pour les Tommys. Au sud, les troupes de Plumer frapperont contre le Plateau de Gheluveld, avant de pousser sur Zandvoorde et Kruiseecke. Mais comme le signale Peter Hart, planification de la « Cinquième bataille d’Ypres » s’effectue dans de bonnes conditions. Britanniques et Belges rencontrent un seul problème : les différences dans les tactiques de bombardement au sein des deux armées. En effet, les Belges prévoient une préparation d’artillerie de trois heures, tandis que les britanniques optent pour un « ouragan de feu » court mais puissant sur l’ensemble du dispositif allemand, suivi d’un puissant tir de barrage. En plus, Plumer mise sur sa puissante artillerie lourde pour remporter un succès contre le Plateau de Gheluveld. Nouveauté chez les Anglais : plusieurs batteries appuieront directement l’Infanterie au fur et à mesure de sa progression, afin de détruire les nids de résistance allemands (3). Mais comme le signale encore Peter Hart, cette partie du front étant restée calme depuis la fin du mois d’avril, les divisions allemandes qui y ont été placées successivement en repos n’ont pas bien entretenu les positions défensives, ce qui facilitera la tâche des Alliés. Seul gros inconvénient, le temps sur les Flandres est exécrable, ce qui peut faire craindre aux généraux alliés un risque de « patauge » (4).

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Albert Ier

– L’Offensive est déclenchée le 28 septembre à 05h30. Le feu de préparation et le tir barrage alliés sont si puissants qu’ils emportent les dernières maisons des hameaux qui tiennent encore debout, de même que des bosquets. Toutefois, grâce aux photos collectées par la RAF, ainsi qu’aux méthodes de repérage éprouvées du Flash Spotting et du Sound Ranging, les Artilleurs britanniques ont connu très vite la position quasi-exacte des batteries allemandes. Résultat, celles-ci sont muselées dès les premières heures de l’offensive et rendues incapable d’une réaction efficace (6). Ensuite, suivant le tir de barrage, les soldats britanniques qui avancent en colonnes ne sont soumis qu’à quelques accrochages. La progression s’effectue dans de bonnes conditions, sans commune mesure avec l’année précédente. En revanche, la coopération des forces terrestres avec la RAF contraint les pilotes à voler à basse altitude, ce qui cause des pertes dans leurs rangs, notamment à cause de la défense aérienne allemande (7). En outre, les attaques à la bombe ne font de gros dégâts humains et matériels chez les Allemands mais accentuent la confusion dans le dispositif de la IV. Armee de von Arnim. Par conséquent, les Britanniques reprennent rapidement Hooge, Stirling Castle, Inverness Copse et en fin de matinée, le II Corps de Sir Claude Jacobs, avec les 9th (Scottish) et 29th Divisions* ont accroché le Plateau de Gheluveld qui est conquis durant l’après-midi. Ainsi, en moins d’une journée, les troupes de Plumer ont repris tout ce qui avait été conquis en plusieurs mois durant la Bataille de Passchendaele.

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Jean Degoutte

– De leur côté, les 7 divisions Belges progressent également très bien, progressant de plus de 14 km dans la seule journée du 28. Les troupes de Gillain reconquièrent ainsi la Crête de Passchendaele et la Forêt de Houthulst. Pour le Kronprinz Rupprecht, c’est la douche froide, puisque la IV. Armee – qui avait fait preuve de solidité en 1917 – a été incapable de tenir un front de plusieurs kilomètres de profondeur en une seule journée. La retraite sera donc la seule option acceptable pour éviter une catastrophe totale. De leur côté, les Britanniques sont vite soumis à une difficulté logistique qui rappelle celles de 1917. En effet, la Second Army ne peut compter que sur un seul axe principal : la vieille route pavée Menin – Zonnebeke. Et par temps pluvieux, le terrain meuble et argileux des Flandres peut très vite devenir impraticable pour les camions qui assurent à l’Armée britannique un puissant flux de ravitaillement. Du coup, comme l’explique encore Peter Hart, la Royal Air Force est mise à contribution pour larguer le ravitaillement nécessaire aux troupes situées en première ligne. Par conséquent, les pilotes de chasseurs et de bombardiers vont larguer 15 000 rations individuelles.

– Le 29 septembre, Degoutte décide d’accentuer la poussée. Il donne l’ordre aux divisions belges d’avancer sur Morslede pendant que Plumer poursuivra son effort le long de la Lys. En dépit d’une pluie battante, l’avance alliée se poursuit avec succès. Le XIX Corps de Herbert Watts (14th, 35th et 41th Divisions) s’empare de Holebeke et atteint la Lys, tandis qu’au sud, le X Corps de Reginald Stephens (30th et 34th Divisions) s’empare de Wijtschaete et libère la Crête de Messines, abandonnée par les Allemands. En fait, Rupprecht décide de se replier sur les positions défensives couvrant Menin et Roulers : la « Flandern-Stellun I » s’étend de Bousbecque jusqu’à Morslede sur la Lys ; l’aiguillage Wervicq – Gheluwe et la « Flandern-Stellung II » qui s’étend depuis l’ouest de Menin (au-dessus de De Ruiter) jusqu’à la (tête) de chemin de fer de Roulers.general-sir-herbert-charles-onslow-plumer-1914-19

Sir Herbert Plumer

– En deux jours de combats, Belges et Britanniques réussissent à percer la « Flandern-Stellung I » mais buttent sur la « Flandern-Stellung II » en raison de l’engagement de renforts allemands et de la résistance de l’aiguillage de Gheluwe. Toutefois, la ténacité des Britanniques, à l’exemple des nord-irlandais unionistes de la 36th (Ulster) Division (O. Nugent) qui perce la seconde ligne allemande. Le terrain ayant été retourné, les soldats britanniques sont particulièrement heurtés de découvrir des cadavres étendus sur le champ de bataille. En cinq jours, les Britanniques et les Belges ont capturé 10 000 Allemands, 300 canons et 600 mitrailleuses. Mais la « Flandern-Stellung II » n’a pas encore sauté. Mais au début octobre, Haig introduit la Fifth Army (nouvellement reformée, avec les I, III et XI Corps) de William Birdwood, entre la Second Army et la First Army de Horne. Birdwood** a pour ordre d’effectuer une poussée vers Lille afin de traverser l’Escaut et appuyer l’attaque de Plumer.

– Foch souhaite ardemment que le front des Flandres soit sécurisé afin de permettre le bon déroulement des offensives sur la Meuse et la Sambre. Du coup, il presse Degoutte, Plumer et Gillain d’accélérer le mouvement. Mais il faut d’abord remédier aux problèmes logistiques afin de relancer le rythme offensif et concentrer les troupes nécessaires. Ainsi, en une semaine, des bataillons entiers de travailleurs s’activent pour remettre en état les routes et les voies ferrées, voire même de réparer les passerelles sur pilotis qui avaient été construites en 1917 pour y faire rouler les camions. Cependant, le GAF est prêt à reprendre l’Offensive le 14 octobre. Degoutte fixe pour objectif aux Britanniques la ville de Courtrai. Parallèlement à l’action de la logistique, la RAF mène une série de raids sur les positions allemandes, comme des actions de repérage pour l’Artillerie. Ceci dit, ces missions révèlent que les positions allemandes n’ont guère été renforcées (9).

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William Birdwood

– Le 14 octobre à 05h30, l’Offensive reprend sur le même mode opératoire, soit une préparation d’artillerie, suivi d’un puissant tir de barrage derrière lequel progresse l’Infanterie. En dépit de quelques tirs effectués par l’Artillerie allemande qui cause quelques pertes, l’avance se déroule bien. Ainsi, la 41st Division (Syd. Lawford) s’empare de Ledward, sans y trouver un seul allemand. De leur côté, les Belges avancent encore de plus de 5 km, appuyés par l’aile gauche de Plumer. Le 15 octobre, les trois Corps de Plumer (XV, X et XIX) reçoivent la permission de tenter de franchir la Lys, mais seulement si cela peut s’effectuer sans de lourdes pertes. Plumer veille toujours à ne pas verser trop de sang. Mais les patrouilles britanniques qui s’aventurent sur la rive sud de la Lys, en bénéficiant d’un puissant appui d’artillerie, ne rencontrent qu’une faible résistance. Très vite, des têtes de pont sont établies et les Britanniques procèdent rapidement au procédé du « Leapfrogging » pour reprendre rapidement leur avance.

– Ensuite, les villes des Flandres (de Belgique et de France) se libèrent dans un enchaînement rapide. Le 17 octobre, la 57th (2nd West Lancashire) Division (Reg. Barnes) entre dans Lille sans tirer un seul coup de feu. La seule difficulté rencontrée par les Britanniques dans leur progression dans la cité, n’est autre que la liesse et l’accueil des Lillois qui se rassemblent par dizaines de milliers pour accueillir leurs vainqueurs, après quatre ans d’occupation et de privatisations. Plusieurs quartiers de la ville ont été sévèrement endommagés et la population lilloise est passée de 215 000 à 127 000 habitants. Les Allemands ayant « mobilisé » les hommes de quinze à soixante ans comme force de travail. Ensuite, la Fifth Army britannique avance rapidement vers l’Escaut, libérant au passage Roubaix et Tourcoing (10).

– Le 19 octobre, Ferdinand Foch modifie ses plans et ordonne à Degoutte de faire marcher les troupes alliées en direction de Bruges, Gand et Bruxelles. Le 20 octobre, Plumer fait passer la majeure partie de son armée au sud de la Lys et marche sur Courtrai, délivrée par la 34th Division (C.L. Nicholson) qui ne rencontre que des enfants, des femmes et des vieillards. (11). Au vu de la situation militaire favorable, Douglas Haig demande à Foch de reprendre le contrôle sur la Second Army de Plumer, qu’il veut voir participer à sa grande offensive vers la Sambre. Mais Foch estime qu’il serait préférable, pour des raisons politiques, de maintenir la Second Army sous le contrôle du GAF jusqu’à ce qu’Albert Ier rentre dans Bruxelles, à la tête d’une Armée alliée et pas exclusivement belge. Cette idée fâche vite le général écossais mais Foch réussit à la convaincre en lui assurant que Plumer repassera sous ses ordres au début du mois de novembre, ce qui sera fait (12). Pour l’heure, les forces alliées se mettent en marche vers Bruxelles. Comme le signale Peter Hart, les soldats britanniques sont étonnés d’avancer facilement en terrain à découvert, dépourvus de lignes de tranchées. Les plus anciens encore présents se rappellent alors l’été 1914 (13).

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Source : http://www.ecpad.fr

– De son côté, l’Armée Belge progresse bien en parallèle de la Côte flamande, libérant Bruges le 19 octobre, Zeebrugge et Ostende, ce qui met définitivement fin à la présence des unités de U-Boote. De toute façon, la « Guerre sous-marine à outrance » s’était révélée un échec stratégique flagrant dès l’année 1917… Et au début du mois de novembre, Gand est libérée. Seule Anvers reste encore aux mains des Allemands. Enfin, les Français de Baucheron de Boissoudy ne sont pas restés inactifs. Engagée comme réserve, la VIe Armée a libéré Tielt, franchi la Lys et atteint l’Escaut à hauteur de Nazareth.

– Le 4 novembre 1918, Albert Ier fera son entrée à cheval dans Bruxelles, dans la liesse générale. Mais la Belgique n’est pas encore complètement libérée, puisque les régions d’Anvers, Namur, Charleroi et Mons sont encore sous contrôle des Allemands. Et Ludendorff n’est pas encore prêt à les céder, afin de protéger encore les frontières du Reich qui n’en finit plus d’agoniser.

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* Commandées respectivement par Henry Tudor et Douglas Cayley.
** Cavalier de formation et fidèle de Haig, William Birdwood a d’abord connu des échecs à Gallipoli. Commandant successivement l’ANZAC et l’ANZAC I en 1916 et 1917, il ne brille pas particulièrement à Bullecourt et Passchendaele.


(1) HART P. : « The last battle. Victory, defeat and the End of World War I », Oxford University Press, 2018
(2) GOYA Col. M. : « Les vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande Guerre », Tallandier, 2018-10-21
(3) HART P., Op. Cit.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.

 

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