Saint-Mihiel : les Américains jouent chez les grands – 3/3

PARTIE 3 – LIQUIDATION DU SAILLANT

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1 – L’ASSAUT AMÉRICAIN 

1 – L’automne s’invite à la fête

– Ce 12 septembre 1918, à 03h00, une pluie froide de début d’automne s’abat sur le front de Saint-Mihiel, donnant une ambiance encore plus lugubre. Les soldats américains ont dû se vêtir de leur Trench Coat, repris aux officiers britanniques. Mauvaise nouvelle pour le Colonel Mitchell, la pluie et les nuages bas contraignent les commandants d’Escadrilles et de Squadrons à reporter les missions prévues (1). Pire, la pluie transforme détrempe le sol argileux de la Woëvre en véritable marécage (2). Alors que les Américains s’apprêtent à déchaîner les Enfers, Georg Fuchs a donné l’ordre aux 10. ID et 77. ID de commencer leur évacuation du saillant. Mais à 03h00, plus de 3 010 pièces d’artillerie franco-américaines ouvrent le tir de barrage prévu par Pershing. Pendant que l’Artillerie de campagne pilonne les premières lignes allemandes, les pièces lourdes à plus longue portées canonnent des cibles repérées préalablement (nœuds de communication, zones de concentration de troupes, dépôts, PC, centres téléphoniques…). Violemment secoués, les Allemands connaissent un réveil brutal. Seule la 77. Reserve-Division s’en tire à bon compte, puisque son commandant, Franz Adam a préalablement échelonné ses unités d’artillerie et d’Infanterie. L’Artillerie allemande réplique sporadiquement et sa contre-batterie n’est pas d’une grande efficacité, excepté quand plusieurs obus touchent un convoi de munitions de la 2nd US Division, causant de lourdes pertes dans les unités logistiques. Mis à part ce coup au but, les bouches à feu allemandes ne sont pas d’une grande efficacité.

– Mais les Américains connaissent des difficultés qui leur sont propres. Alors que l’Artillerie accroît son tempo, des centaines de camions acheminant hommes et matériels obstruent les routes, causant d’importants embouteillages et empêchant les chars de monter en ligne à temps, comme c’est le cas pour la 5th US Division. La majeure partie des chars de Patton se déploie avec une lenteur qui a de quoi faire enrager. Les fantassins doivent même gagner leurs positions de départ à pied. Ainsi, le 9th Infantry Regiment* (2nd US Division) doit marcher avec de l’eau jusqu’aux genoux sur plus de 1 km. Cela fait dire à un Lieutenant de la « Rainbow » Division : « cette opération est vouée à l’échec, à moins que le haut-commandement n’emploie des sous-marins à la place des tanks, des canards comme pigeons voyageurs et des alligators comme soldats ». (3)

– Mais le bombardement d’Artillerie a confirmé à Georg Fuchs ses soupçons : son secteur va faire l’objet d’une attaque massive. C’est pourquoi, à 01h30, sans en référer ni à von Gallwitz, ni à l’OHL, il décide de placer les divisions de réserve (123. ID et 31. ID) au nord de Charey et sur Gorze. Craignant le pire, il ordonne également aux 88. ID et 107. ID de se porter respectivement sur Allamont et Buzy. Et il n’hésite pas à prendre le commandement de la 255. ID qui garde la Moselle au nord de Pont-à-Mousson (4).
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1 – Assaut du IV Corps

– A 05h00, après deux heures de tirs préparatoires, l’Artillerie américaine déclenche son tir de barrage, derrière lequel progressent les fantassins qui s’élancent de leurs positions, avec l’appui des chars. Sauf que, le 325th US Tank Battalion du Major Compton perd 23 engins à cause d’avaries. Patton aura beau clamer que seulement 5 engins ont été perdus, le premier engagement massif des unités blindés américaines n’est pas si glorieux que cela (5). Malgré les difficultés de départ, le IV US Corps de Dickman progresse convenablement.  Dans le secteur de la Butte de Montsec, à la pointe du saillant, les sections de tête de la 1st US Division (Ch.P. Summerall) sont dotées de torpilles Bengalore**  pour faire sauter les fils barbelés. D’autres équipes d’Engineers suivent les fantassins en emportant du matériel de franchissement, afin de passer le Rupt de Mad. Les Doughboys font face à une faible résistance à Richecourt et poursuive leur chemin vers Lahayville (second objectif). En revanche, il faut recourir aux chars pour faire taire les défenseurs des Bois du Quart de Réserve. Ensuite, pour atteindre le troisième objectif, la 1st US ID contourne les secteurs boisés où la résistance allemande est trop forte, et atteint la ligne La Marce – Nonsard sur le coup de 09h30 – 10h00. La phase de sécurisation commence. Nonsard est conquis avec l’appui du 325th US Tank Bn. (Major Brett) mais franchir le Rupt de Mad s’avère beaucoup plus problématique pour les chars. Cependant, une première percée a été effectuée et Summerall expédie immédiatement des renforts, dont le 2nd Provisionnal Cavalry pour exploiter la percée. En revanche, en fin d’après-midi, les Cavaliers ne parviennent pas à nettoyer  la route Nonsard –  Vigneulles. Il faut amener les batteries de 75 mm de la 1st US Division pour permettre au 18th Infantry Regiment de nettoyer les Bois de Vigneulles et de la Belle Ozière. En revanche, la division prend du retard pour rallier la 5th US Division dans le secteur de Vigneulles, s’attirant la colère de Liggett qui la rendra responsable de l’échec d’un encerclement quasi-complet du Gruppe « Combres ». Et celui-ci aura tôt fait de profiter du répit pour commencer à filer à l’anglaise (6).

– De son côté, la 42nd US « Rainbow » Division (Ch.T. Menoher) attaque avec ses 4 Régiments***, les fantassins étant eux aussi épaulés par des équipes d’Engineers pour ouvrir des passages dans les fils barbelés et franchir les ruisseaux. Les ordres de Menoher sont de sécuriser le second objectif qui couvre le nord-est de Nonsard, le sud de Lamarche et le nord de Thiaucourt. Et ce, pour la fin de la journée.
L’assaut de la « Rainbow » démarre à 05h00. En dégageant le Bois de Sonnard, la 83rd Brigade (M. Lenihan) doit faire face à un tir nourri de mitrailleuses et de Minenwerfern, qui cause de lourdes pertes, tandis que les Tanks doivent progressent dans un terrain rendu boueux par la pluie. Cependant, le Captain Dean Gilfilan lance sa compagnie de chars (A Company, 327th Tank Bn) a l’assaut et déloge les mitrailleurs, pendant que les soldats du 168th Infantry finissent par déloger les fantassins ennemis à la baïonnette, après avoir perdu 200 des leurs. Cependant, le Bois de Sonnard est dégagé et 300 Allemands capturés. Ensuite, la 42nd « Rainbow » passe la journée à nettoyer quelques poches de résistance à Saint-Baussant. Les Américains sont arrêtés un temps devant un pont de pierre (Mazerais) qui enjambe le Rupt de Mad mais l’action du Colonel Donovan (1/165th Infantry) permet de mettre le pied sur l’autre rive (6).

– A 11h00
, la 42nd US Division atteint la seconde ligne et reçoit l’ordre de poursuivre son avance sur Essey, avec l’appui du 327th US Tank Bn. C’est à ce moment que par une curiosité de l’histoire, Douglas MacArthur (qui surveille la retraite allemande depuis une colline) et George S. Patton se rencontrent pour une conférence sur la suite des opérations. Si l’on en croit François Kersaudy, la rencontre entre ces deux ego surdimensionnés étonne un soldat qui se trouvait là. Alors que les Allemands ripostent, ni Patton, ni MacArthur ne veut se mettre à l’abri. MacArthur lance alors ses forces sur Essey, dans un brouillard à couper au couteau (7). Le village est pris et sécurisé par 2 Bataillons du 165th Infantry. MacArthur et Patton relancent alors leur avance sur Pannes, découvrant des cadavres de chevaux et du matériel abandonné, laissés là par les Allemands après le bombardement d’Artillerie. Monté sur un char, Patton lance ses 4 chars restant en avant, dépasse Pannes et atteint Beney-en-Woëvre quand il doit se mettre vite à l’abri dans un trou après avoir été pris pour cible par un tir. Mais il faut attendre les fantassins qui arrivent plus tard et dégagent la ville, puis le Bois de Beney. Ensuite, le 1/165th sécurise Thiaucourt. A Pannes, les américains capturent un officier allemand qui leur offre tout bonnement du schnaps, visiblement heureux d’en avoir fini (8). En fin de journée, en dépit de pannes de chars à répétition, la 42nd US Division s’empare de Thiaucourt, assurant la liaison avec la  1st Division. Blessé, Patton recevra la Distinguished Service Cross (DSC) pour son action.

– De son côté, la 89th US Division de William Wright doit nettoyer le Bois de Mort Mare qui a causé quelques difficultés à la 42nd « Rainbow », tout en bloquant le secteur au nord de Flirey.  Mais l’assaut des 177th Brigade (Frank Winn) et 178th Brigades (Th. Hanson) se heurte à un violent tir de canons et de mitrailleuses qui couche de nombreux officiers. Rappelons que la 77. Reserve-Division qui tient le secteur dispose encore d’une bonne partie de son parc en artillerie et mortiers de tranchées (9). Cependant, en dépit des pertes, les Américains réussissent à nettoyer le Bois de Mort Mare, puis le Bois du Beau-Vallon. Après s’être réorganisée sur Euvezin, les 2 brigades avancent sur Bouillonville mais font face à une plus forte résistance. A 10h00, William Wrght (alors installé à Flirey) décide de positionner son Artillerie juste au nord du Bois de Mort Mare. Pour cela, il ordonne à son 314th Engineer Battalion (Génie) d’élargir la route de Flirey. Toutefois, Wright reçoit vite l’ordre d’appuyer l’aile gauche du I US Corps étendant ses lignes du Bois de Dampvitoux à Xammes. Du coup, les Américains doivent dégager Xammes tenue par des éléments de la 10. ID. La 178th s’acquitte alors de la mission en capturant 300 Allemands. Georg Fuchs est alors vite informé que le secteur de la 10. ID vient de craquer (10)

– En revanche, devant attaquer le secteur compris entre le nord de la Forêt de Montagne et la pointe du saillant de Saint-Mihiel démarre son attaque en retard, donnant encore un répit aux Allemands.
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3 – Assaut du I US Corps

– Hunter Liggett démarre son attaque en même temps que Dickmann, avec pour objectif le plateau au nord de Thiaucourt qui permettra de contrôle la portion de voie ferrée d’Onville. Thiaucourt, plus grande ville du saillant, est tenue par l’Infanterie-Regiment Nr. 419 (77. RD). Et pour s’en emparer, la 2nd US Division de John A. Lejeune doit nettoyer le Bois de la Haie l’Evêque, le Bois du Four et le Bois de Heiche. Outre des remplaçants, les Division a reçu un appréciable apport en armes telles que les mortiers Stokes et des FM Chauchat. Partis à l’attaque à 05h00, les 3rd Brigade (E. Hanson) et 4th Brigade (W. Neville) nettoient les Bois du Four et de Heiche en quatre heures, ramassant 3 000 prisonniers. Thiaucourt est atteint à 13h00 par le 23rd Infantry. Et durant l’après-midi, le 6th Marine Regiment et le 23rd Infantry rejoignent la 89th US Division à Jaulny et Xammes (11).

– De son côté, la 5th US Division (John McMahon), quoique moins aguerrie, parvient à prendre Viéville, le Bois de Saulx, le Bois Saint-Claude et Grandes Portions et à capturer de nombreux allemands dont l’Oberst commandant l’IR Nr. 332 (77. RD). Talonnant les fantassins, le 7th Engineer Battalion s’emploie à remettre le réseau routier en étant afin de mieux achever le ravitaillement et les cuisines roulantes. En revanche, les patrouilles des 6th et 11th Infantry Regiments envoyées pour sonder les défenses allemandes entre Rombercourt et la Ferme de la Souleuvre buttent sur une féroce résistance de la part des IR Nr. 174 (31. ID) et 106 (123. ID).

– Enfin, la 90th US Division d’Henry Allen – placée tout à droite du dispositif d’attaque américain – doit dégager Bois-le-Prêtre et Vilcey-s/-Trey. Mais en raison d’un cafouillage entre états-majors, les patrouilles de tête ne disposent pas d’assez de pinces pour sectionner les fils barbelés. Du coup, la 255. ID (M. Jung) en profite. Quoique considérée comme une unité de « quatrième catégorie » par le Renseignement américain, cette division se montre plutôt accrocheuse, interdisant l’accès à Vilcey-s/-Trey. Et les Allemands ont bien positionné leurs mitrailleuses pour couvrir la route qui couvre la forêt de Venchères. Du coup, en comparaison des autres divisions, l’assaut de la 90th US Division tourne au cauchemar, les « Sammies » se faisant copieusement arroser par tout ce dont la 255. ID dispose en armes lourdes ou collectives. De nombreux officiers sont tués ou blessés. Toutefois, en plus de deux heures de combat, les Américains réussissent à sécuriser « Le Quart de Réserve », « La Poêle » et « La Tranchée » Rhénane et commencent le dégagement du Bois le Prêtre. Mais dans ces secteurs, les soldats mal nourris et dépenaillés de l’IR Nr. 359 se sont montrés coriaces. En fin de journée, le 357th Infantry s’approche de la « Michael-Stellung » mais l’une de ses patrouilles se retrouve isolée par un parti d’Allemands et doit se replier. Par conséquent, les Américains pensent que les Allemands s’apprêtent à lancer une puissante contre-attaque. Or, ceux-ci en sont strictement incapables (12).
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3 – Assaut du V Corps

– Tout au nord-ouest du saillant, le V Corps de Cameron démarre aussi son attaque contre le secteur Combres – Saint-Rémy. Cette mission revient à la 26th US Division de Clarence Edwards (celle dont la mascotte est le célèbre chien Stubby). Comme le note David Bonk, Pershing met en concurrence cette division formée d’officiers de la National Guards avec ceux de la 1st US Division qui appartiennent plutôt à la Regular Army. Et entre les deux l’entente n’est pas toujours au beau fixe. Or, l’entente entre chaque n’est guère au beau fixe. Cependant, les troupes d’Edwards percutent d’abord sans grande difficulté la faible 13. Landwehr-Division (Georg von Gayl) et des éléments de la 35. Division austro-hongroise (Gen-Maj. Podhoranski). Seul le 103rd US Infantry Regiment a plus fort à faire pour faire taire les mitrailleurs du Bois de Saint-Rémy. Les Américains nettoient également la « Tranchée de Colonne » et Vaux-Saint-Rémy, tandis que les Français de la 15e Division d’Infanterie Coloniale prend Saint-Rémy. Fritz von Below, commandant du Gruppe « Gorze » n’a d’autre choix que d’informer son chef que les hauteurs couvrant Saint-Rémy sont tombées (10). Seulement, Français et Américains perdent la liaison entre les deux divisions, ce qui ralentit la progression. En outre, la résistance allemande se durcit sur la « Cote Amaranthe ». Malgré cela, la 52nd US Brigade continue d’avancer mais doit reculer dès qu’elle essuie un violent tir de mitrailleuse depuis Dommartin (13).

– Au regard de cette échec, Edwards s’entretien avec le général français Henocque, commandant de la 2e Division de Cavalerie à Pied. Les deux officiers supérieurs conviennent qu’il faut s’arrêter temporairement pour mieux coordonner une action franco-américaine contre Vigneulles. L’idée est approuvée par Cameron et l’attaque repartira le lendemain. Le jour-même, Pershing ordonne à Edwards de se porter le plus rapidement sur Vigneulles afin de faire la jonction avec la 1st US Division. Cette mission accomplie, le saillant sera définitivement coupé en deux.

– Mais durant l’après-midi, après que leurs troupes aient emporté leurs trois objectifs principaux, les états-majors des IV et I US Corps craignent une puissante contre-attaque allemande. Avant d’aller plus loin, il convient donc de consolider et d’assure les conquêtes du jour. Pershing et ses subordonnés ordonnent alors à l’Artillerie des divisions et des corps de se rapprocher de la ligne de front. Après les fantassins, c’est donc un balai d’équipages hippomobiles, de tracteurs spéciaux et de camions tractant pièces d’artillerie et munitions qui encombrent les routes, que les Engineers n’ont parfois pas encore fini d’aménager au complet. Mais très vite, les généraux américains se rassurent, les Allemands ne tentent rien. Pershing peut donc préparer l’exploitation du succès du 12 septembre.

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Douglas MacArthur (deuxième à gauche), avec des officiers français et américains

2 – LE SAILLANT COUPE EN DEUX

– Georg Fuchs avait vu juste, même s’il s’est fait diaboliquement surprendre par la rapidité et la brutalité de l’attaque franco-américaine. Mais l’optimisme de Max von Gallwitz a provoqué le report du processus de retrait des forces du saillant. Comme le dit l’adage, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille mais si Fuchs avait eu l’autorisation de retirer ses forces vers le nord à temps, on peut imagine que le coup d’épée américain aurait davantage frappé dans de l’eau. Et Gallwitz aurait pu sauver une grande partie de ce qui lui restait. Mais le 12 septembre, Georg Fuchs a bien autre chose à faire que s’appesantir sur l’inconséquence de son supérieur. Le front du saillant craquant de partout, il doit dépenser ses dernières forces pour sauver les meubles, face à une puissante attaque américaine. Ainsi, Fuchs fait-il donner les 5. Landwehr-Division et 192. (Königlich-Sächsisches). Infanterie-Division. Mais entre une unité composée de soldats trop âgés pour soutenir des combats intenses et une autre bien fatiguée, le renfort est bien maigre. Ensuite, Fuchs remanie son dispositif comme il le peut. Le QG du Gruppe « Mihiel » est déplacé de Saint-Benoît à Lachausée. L’aguerrie mais amenuisée 10. ID doit protéger le retrait du saillant ; autant dire qu’elle doit se sacrifier. La 88. ID se porte urgemment sur Conflans afin de relever la 5. Landwehr-Div. Fuchs comprend vite que l’ennemi va progresser depuis Beney depuis Saint-Benoît. Pour les retarder, il ordonne aux Landwerhr-Infanterie-Regimente Nr. 25 et 36 de lancer une attaque contre les flancs de la 1. US Division. Bien évidemment, les soldats allemands – en moins bonne condition physique – qui s’en prennent aux « Doughboys » se font repousser sans ménagement.

– Cependant, cette attaque réussit encore à faire hésiter les Américains sur les intentions allemandes. Mais très vite, Fuchs se retrouve confronté à un nouveau problème. Ayant ordonné à certaines unités de se retirer et à d’autres de se placer en ligne, il provoque la congestion du réseau routier de son Détachement d’Armées « C » dans les secteurs de Xammes et Jaulny (14). Toutefois, Fuchs ne se décourage pas et entend bien sauver ce qu’il a. Il ordonne alors aux 31. ID et 123. (Königlich-Sächsisches) ID de contre-attaquer contre les 2nd et 5th US Divisions. Là encore, toutes les attaques allemandes sont repoussées mais Fuchs gagne de précieuses minutes, tandis que la 88. ID se porte sur Lahayville afin de renforcer le Gruppe « Gorze ». Pour l’heure, au soir du 12 septembre, les Allemands tiennent encore la ligne de retrait Heudicourt – Vigneulles – Saint-Benoît – Dampvitoux. Pendant que plusieurs régiments se sacrifient dans ces attaques, la 77. Reserve-Division et la 35. Infanterie-Truppen-Division austro-hongroise entament leur retrait en bon ordre. A 17h00, Otto von Below informe Fuchs qu’il vient d’entamer le retrait de ses forces en direction de la « Michael-Stellung ».

– Cependant, toujours selon David Bonk, malgré les contre-attaques localisées allemandes du 12 septembre et l’hésitation de ses officiers, John Pershing ne tombe pas dans le panneau. Réévaluant la situation, il comprend que les Allemands sont sur le point d’effectuer un retrait massif, afin d’échapper aux mâchoires américaines. Du coup, « Black Jack » montre qu’il est un joueur. Il décide d’abandonner les plans méticuleux et se met à improviser. Il appelle successivement George H. Cameron et Joseph T. Dickman de relancer au plus vite leur attaque afin d’atteindre conjointement Vigneulles (15). Pershing appelle ensuite Clarence Edwards pour lui intimer l’ordre de marcher sur Vigneulles. Mais on voit bien que dans sa volonté d’infliger une nette défaite aux Allemands, Pershing passe outre l’intense travail d’état-major, de liaison et de coordination qu’une telle manœuvre nécessite. Pour preuve, le Brigadier-General George Shelton, commandant de la 51st US Brigade, décide de « coller » à unités d’infanterie et de mitrailleurs un régiment d’Artillerie de campagne. Sauf que déployer une telle unité en pleine nuit se révèle être un véritable casse-tête chinois. Toutefois, Edwards et Shelton décide cependant de marcher sur la route dite de « La Grande Tranchée » (construite sous Louis XVI) qui relie Hattonchâtel à Vigneulles. Au prix d’une véritable course nocturne, les soldats américains traversent Hattonchâtel incendiée par les Allemands et capturent même plusieurs états-majors allemands. Les éléments de la 26th US Division atteignent Vigneulles à 02h30 du matin, le 13 Septembre. Ils sont rejoints à 03h15 par le 28th US Infantry (1st US Division). L’improvisation de Pershing a quand même payé, même si en face, les Allemands ne se sont pas montrés d’un mordant prononcé. Toutefois, le saillant est coupé en deux.
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3 – L’ACHEVEMENT DE L’OFFENSIVE

– Au matin du 13 septembre, par une coïncidence dont l’histoire est friande, John J. Pershing fête son cinquante-huitième anniversaire. Autant dire qu’il est de bonne humeur et qu’il clame à son état-major que l’attaque va se poursuivre jusqu’à la défaite complète de l’ennemi (16). En revanche, il y en a un autre qui n’est pas franchement à la fête. Revenu de ses illusions de fin d’été, Max von Gallwitz vient de comprendre que le saillant de Saint-Mihiel est sur le point de disparaître et que les conséquences pourraient être néfastes. Si la « Michael-Stellung » saute, il n’y aura plus grand-chose à opposer à la marche américaine sur Metz.

– Du côté américains, sitôt les ordres de Pershing reçus, chaque division d’attaque fait pivoter son dispositif. L’attaque reprend donc le 13 dès potron-minet, soit 06h00 du matin. Guidée par l’intrépide Douglas MacArthur et appuyée par 15 chars, la 84th US Brigade (42nd US Division) combat durement pour arracher les Bois de Beney et de Thiaucourt au Gruppe « Mihiel ». Et MacArthur dégage Saint-Benoît avec 35 chars Renault du 327th Tank Bn. De son côté, la 89th US Division dégage définitivement le nord de Xammes et enlève aux Allemands la Ferme de Mon Plaisir, au sud de Charey. En revanche, durant le reste de la journée, la même division doit faire face à un violent barrage d’artillerie allemand et ne peut avancer. Pis, les Américains tombent dans leurs travers de jeunesse. En effet, le travail entre chaque état-major de division est si inefficace que les l’aile droite du IV US Corps n’agit plus vraiment en coordination avec la 2nd US Division du I US Corps. Cependant, la division de John A. Lejeune, soutenue par des batteries lourdes et de mortiers de tranchées dégage la Ferme de Mon Plaisir en coopérant tant bien que mal avec la 89th.

– La 5th Division passe quant à elle, toute la matinée du 13 à se réorganiser et ne reprend le combat qu’à 13h00. Cependant, malgré un accroissement de l’activité de l’artillerie allemande, elle réussit à repousser une contre-attaque de la 123. ID allemande aux Bois Hanido, de Bonvaux et Gérard. De son côté, après avoir redéployé son artillerie, la 90th US Division s’empare de La Ferme de la Grange-en-Haye et de la Ferme de Sainte-Marie. En revanche, elle doit repousser une contre-attaque de la 123. ID à Viéville et combat durement pour dégager la Forêt des Venchères. En revanche, le 360th Infantry Regiment réussit à dégager Norroy dans le secteur de Bois-le-Prêtre avant de rejoindre l’aile gauche de la 82nd US Division à La Croix de Vandières. Et le même régiment parvient à occuper Bois-le-Pesle.

– N’ayant effectué que des attaques sporadiques pour fixer les forces allemandes face à elle, la 82nd Division de William Burnham a reçu l’ordre d’attaquer sur les deux rives de la Moselle et de maintenir la liaison avec l’aile gauche de la 90th US Division. Appuyé par des mitrailleuses (321st Machine Gun Bn.) et des mortiers de tranchées, le 328th Infantry  (qui attaque derrière la rive gauche) réussit à nettoyer le sud-ouest de Norroy, forçant le Landwehr-Regiment Nr. 68 de la 255. ID à abandonner le secteur. Derrière la rive droite, profitant d’un tir de barrage (avec emploi d’obus explosifs), le 327th Infantry dégage la Ferme de Bel Air et le Bois de la Tête d’Or. Les Américains se replient ensuite mais doivent repousser une contre-attaque allemande.

– Dans le secteur de Vigneulles, les deux brigades de la 26th US Division poursuivent la consolidation des secteurs conquis mais lancent des patrouilles vers Saint-Maurice qui est atteint à la tombée du jour. D’autres patrouilles nettoient le Bois de Vigneulles pour faire taire les canons qui tirent sporadiquement. Sauf que des bombardiers de Mitchell viennent troubler la fête en lâchant des bombes dans les rangs de la 1st US Division. En pendant ce temps-là, les Doughboys se mettent à piller allègrement les dépôts d’alcool, de conserves, de vêtements et d’armes sur lesquelles ils ont mis la main dans Vigneulles. La Military Police tente de faire cesser ses infractions au règlement mais bien souvent en vain. Toutefois, Clarence Edwards relance son infanterie vers le nord, pendant que la 2e DCP française relève les Américains. Ceux-ci occupent sans coup férir Herbeuville et Hannonville (17). Enfin, Haudicourt est définitivement pris quand des soldats de la 15e Division Coloniale font leur jonction avec des éléments de la division d’Edwards (18).

– Pendant que Georg Fuchs se ronge les sangs au regard de la situation, Pershing joint Philippe Pétain au téléphone pour lui demander l’autorisation d’ajuster la ligne tenue par ses 5th, 90th et 82nd Divisions, dans le but de former une nouvelle ligne entre Pagny-s/-Moselle et Jaulny. Pétain accepte. Mais pris dans son enthousiasme, Pershing semble regarder vers Metz. Et MacArthur (l’y encourage). S’étant payé le luxe d’effectuer une reconnaissance nocturne (habitude qu’il a pris en 1917…), MacArthur affirme à Pershing avoir vu Metz et que les défenses allemandes sont sur le point de s’effondrer. Bien loin de partager l’enthousiasme de son flamboyant subordonné, Charles T. Menoher fait savoir que sa « Rainbow » Division restera (19).

– D’autre part, l’enthousiasme des généraux américains est refroidi par la situation des bataillons de blindés. Par exemple, le Major Brett essaie de rassembler nombre de ses chars qui se sont égarés et fait savoir à Patton qu’il ne sait pas où est le front. Patton lui répond qu’il faut se porter sur Woël Mais le Brigader-General Dennis Nolan du Renseignement US vient expliquer à Patton que les Allemands viennent juste d’évacuer la localité ! Preuve que le travail de liaison et de transmission n’est pas encore le fort des forces américaines. Cela n’empêche pas Patton et le Lieutenant McClure de se porter sur Woël avec des chars pour voir sur place. Seulement, après avoir capturé une batterie de canons de 7.7 cm, ils sont accueillis par un feu nourri provenant de Woël. Patton et son subordonné doivent alors se replier sur Saint-Maurice (20).

– Le 14 septembre, avec l’accord de Pétain, Pershing ordonne à Liggett de porter ses divisions sur la « Michael-Stellung ». Le beau temps revenu, Billy Mitchell peut lâcher ses pilotes qui s’en donnent à cœur-joie face à des forces allemandes bien inférieures en nombre. Les Marines occupent le Bois de Halibat et le Bois de Montagne, tandis que la 5th US Division fait de même pour le Bois de Hanido. Au soir, le 3/6th Marines dégage des postes avancés allemands dans le secteur de Bonvaux et fait sa jonction avec la 5th US Division à Rembercourt. Fuchs et von Gallwitz viennent d’évacuer leurs forces vers le nord-est. C’est donc terminé pour cette bataille que Pershing avait ardemment appelée de ses vœux.
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– BILAN

– La Bataille de Saint-Mihiel s’achève donc sur la victoire américaine (et française) que recherchait Pershing. Les pertes Américaines ont été lourdes avec 7 000 tués, blessés et portés disparus. En revanche, ils ont infligé au Détachement d’Armées « C » des pertes irréparables : 2 200 tués, 5 000 blessés et 16 000 prisonniers (21). Seulement, au vu des circonstances et en dépit de la perte de plus d’un tiers de ses effectifs, Georg von Fuchs ne s’en tire pas à si mauvais compte. En effet, il a pu évacuer 40 000 de ses soldats du saillant. Mais face au rouleau compresseur allié qui arrive, c’est clairement insuffisant.

– En revanche, la victoire de Saint-Mihiel a-t-elle été utile stratégiquement ? Jean-Yves Le Naour soutient que son utilité fut limitée et servit surtout aux buts politiques américains, tout en offrant à la jeune US Army un prestige jusque-là quasi-nul (28). Ce qui est tout à fait vrai. Mais dans l’art militaire, les choses peuvent être plus complexes. Premièrement, si l’on voit le verre à moitié vide, la liquidation du saillant a reculé de plusieurs jours la grande offensive Meuse-Argonne souhaitée par Foch. Et cette même offensive va contribuer à l’effondrement de la Kaisers-Heer à l’Ouest. En tout état de cause, avec ou sans la victoire de Saint-Mihiel, les Alliés l’auraient emporté. En revanche, d’un point de vue des opérations, elle rapproche davantage les lignes alliées de Metz, offensive qui était déjà envisagée par Pershing et que Foch préparera activement avant que l’Armistice ne fasse avorter ce plan qui aurait eu le mérite politique de faire franchir la frontière allemande à l’Armée française.

– Enfin, Pershing et son meilleur relais, la presse française, vont démontrer à l’opinion que Saint-Mihiel fut une nette victoire américaine. Sans nier le propos (et sans remettre en cause le courage des Doughboys, comme de leurs officiers), il faut tout de même nuancer pour les raisons évoquées précédemment mais aussi, parce que les Américains ont démontré qu’ils ne sont pas encore pleinement qualifiés pour les manœuvres de grandes-unités. Les divisions ont pris du retard et les assauts ont parfois butté sur des défenses allemandes suffisamment coriaces pour ralentir la machine. Et ses « maladies infantiles » de l’AEF vont encore être démontrées durant l’Offensive Meuse-Argonne et la Bataille du Canal de Saint-Quentin, dont il sera prochainement question.

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* Régiment qui s’est distingué dans la défense du secteur de Bouresches, près du Bois-Belleau (1-6 juin 1918).
** Mis au point par …., qui était officier dans l’Armée des Indes. Les Bengalore furent utilisés la première fois le 1er juillet 1916 par la 56th (London) Division lors de l’attaque du saillant de Gommecourt.
*** 165th et 166th US Infantry (83rd Brigade) ; 167th et 168th US Infantry (84th Brigade)


(1) KERSAUDY Fr. : « Douglas MacArthur. L’enfant terrible de l’US Army », Perrin, Paris, 2014
(2) BONK D. : « Saint-Mihiel 1918. The American Forces’ trial by fire », Osprey Publishing, 2011, Londres
(3) KERSAUDY Fr., Op. Cit.
(4) BONK D., Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) KERSAUDY Fr., Op. Cit.
(8) BONK D., Op. Cit.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Ibid.
(15) Ibid.
(16) Ibid.
(17) Ibid.
(18) KERSAUDY Fr., Op. Cit.
(19) BONK D., Op. Cit.
(20) Ibid.
(21) KERSAUDY Fr., Op. Cit.
(22) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange victoire », Perrin

 

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