Saint-Mihiel : les Américains jouent chez les grands – 2/3

PARTIE 2 – LES ALLEMANDS  : DES FORCES INFÉRIEURES ET UN REPLI MANQUE 


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Max von Gallwitz

1 – LA GUERRE DU PAUVRE, UNE FOIS DE PLUS

– Inutile de s’épancher longuement sur les malheurs de l’Armée allemande dont il a été beaucoup question dans les articles précédents. Cette situation est clairement manifeste dans le saillant de Saint-Mihiel. Les Allemands alignent 8 divisions mais qui n’ont qui se trouvent en sous-effectif, alignant seulement 5 000 hommes environ. Et pour noircir le tableau, les divisions d’Infanterie sont affaiblies, après avoir été engagées sur plusieurs autres parties du front. Ainsi, le nombre de fusiliers a dramatiquement chuté et la défense doit s’appuyer sur les mitrailleuses. Résultat, les compagnies d’Infanterie voient leur puissance de feu relativement accrue avec 9 mitrailleuses en dotation (1). Mais s’ils peuvent s’avérer redoutables en défense, les mitrailleurs ne peuvent tout faire seuls en attaque. A côté de cela, les soldats incorporés dans les Landwehr-Divisionen sont des réservistes qui ne sont plus vraiment de première jeunesse ou d’anciens convalescents. Autant dire, des soldats qui, déjà mal nourris, n’affichent pas une motivation démesurée pour se battre. De plus, beaucoup d’entre eux n’ont pas l’esprit militaire. Ajoutons à cela que les divisions de ce type, chargées de tenir les arrières conquis sont très mal dotées en armes collectives et matériel lourd.

– Enfin, du point de vue du matériel, la situation est tout aussi noir avec une nette infériorité en termes de moyens : 213 avions en tout (dont 84 de combat et 105 de reconnaissance) et l’Artillerie est réduite à peau de chagrin. A tel point qu’en juillet, Georg Fuchs estime que les troupes dont il dispose ne sont nullement adéquates à la défense du Saillant de Saint-Mihiel. Il réclame donc à von Gallwitz et Ludendorff 4 Sturm-Divisionen (Divisions d’assaut), 2 Feld-Artillerie-Regimente (artillerie de campagne) et 10 schwere-Artillerie-Bataillonen (Artillerie lourde). Mais on lui répond vite qu’il n’y plus rien à lui envoyer.

– Le secteur est sous la responsabilité du Détachement d’Armée « C » (Armees-Abteilung « C ») commandé par le Generalleutnant Georg Fuchs, lequel est placé sous l’autorité du Heeres-Gruppe « Gallwitz » commandé par le General der Artillerie Max von Gallwitz. Le positionnement des forces allemandes est articulé suivant les « Gruppen ». A l’ouest du saillant, la 13. Landwehr-Division et la 35. ID protègent respectivement Combres et la Forêt de Montagne. Le sud (Gruppe « Mihiel »), soit les secteurs de Saint-Mihiel, Mihiel, de la Forêt d’Apremont et d’Apremont, est couvert par les 192. ID et 5. ID. Enfin, le flanc sud du saillant (Gruppe « Gorze ») est protéger par les 10. ID (Montsec – Saint-Baussant), 77. Reserve-Division (Essey, Euvezin, Bois de Sonnard et de Mare, Viéville et Remchauville) et 255. ID (Vilcey, Villers, Rupt de Trey, Norroy et Bois-le-Prêtre).

– En théorie, chaque « Gruppe » doit défendre le secteur assigné de façon autonome, suivant le sacrosaint principe de l’Auftragtaktik, avec des moyens en infanterie, artillerie et moyens de communication. Mais en ce mois d’août de 1918, il faut les moyens justement. Et les Allemands ont déjà tout gaspillé en pure perte. De la simple au Régiment d’Infanterie ou d’Artillerie, les effectifs sont faméliques et les munitions manquent cruellement. Les Allemands partent avec un net rapport défavorable.

– L’érosion quasi-catastrophique des effectifs de l’Infanterie depuis le mois de mars a conduit les généraux allemands à repenser leur défense qui s’en trouve émoussée, comme le montre bien David Bonk. Ainsi, les schémas défensifs qui avaient fait leurs preuves en 1917 ont-ils été abandonnés au profit d’un schéma plus allés. Ainsi, les Allemands axent toujours leurs défenses sur plusieurs zones défensives. La première est formée d’une zone avancée, scindée entre un ensemble de postes avancés en première ligne et une plus forte zone avancée. Mais derrière cette zone avancée, on trouve une directement une zone de défense arrière qui sert au repli. Il n’y a donc plus la « zone principale de défense » de 1916-1917 couvrait la ligne avant tout en étant soutenue par la zone arrière.

– Au début de septembre 1918, le Saillant de Saint-Mihiel est partagé entre plusieurs lignes de défense dont voici le détail :

Dispositif Saint-Mihiel

2 – LE PLAN « LOKI » : UN RETRAIT UTILE QUI N’AURA PAS LIEU

– On peut se légitimement se demande comment avec si peu de forces adéquates – tant en quantité qu’en qualité – les Allemands s’échinent à tenir encore le saillant de Saint-Mihiel. A vrai dire, eux-mêmes estiment que tenir ce secteur n’a plus vraiment de sens stratégique, d’autant qu’en juin 1918, le Renseignement allemand estime qu’une attaque sur les deux flancs du saillant aura lieu dans les semaines à venir. Avec les déplacements et les concentrations de troupes qui s’effectuent entre la Moselle et la Meuse, il y a tout lieu de penser que l’attaque sera lancée par les Américains. Parallèlement, entre deux phases de déprime, Erich Ludendorff a lancé le débat quant à une évacuation du saillant de Saint-Mihiel (3).

– Les états-majors de von Gallwitz et de Georg von Fuchs (Armees-Abteilung « C ») estiment qu’il faudra douze jours pour évacuer tout le matériel du saillant et faire sauter les ouvrages défensifs. La dernière phase du plan de retrait, baptisé « Loki** » prévoit une phase de retrait des unités déjà existantes, avec leur matériel restant, tandis que des unités de réserve créeront l’illusion d’une forte présence allemande en lançant des contre-attaques localisées.  Mais en cas d’attaque américaine soudaine, les Allemands prévoient d’abandonner les travaux de destruction et de défendre plutôt les routes par lesquelles doit s’effectuer l’évacuation. Il va de soi que le plan d’évacuation dépend amplement de la qualité des renseignements fournis sur les mouvements et les intentions américains. Pour cela, les Allemands envoient des patrouilles sonder les lignes ennemies et capturer des prisonniers pour obtenir davantage de renseignements. Mais ces tentatives échouent dans leur majorité (4). Cependant, au début du mois d’août 1918, les Allemands pensent que les Américains lanceront leur attaque  contre le saillant pour le début de septembre. Pour savoir ce qu’il en est réellement, le 7 septembre, Fuchs fait lancer un raid de 200 hommes entre Flirey et Limey, avec un puissant appui en artillerie. Mais c’est l’arroseur-arrosé puisque les ce sont les Américains qui infligent une petite correction aux Allemands et capturent plusieurs des leurs. Et autant dire que l’appel aux volontaires pour lancer un nouveau raid ne rencontre pas de grand succès, pour reprendre les mots de D. Bonk (5).

– Le 22 août, au GQG impérial d’Avesnes-s/-Help (Nord), Erich Ludendorff réunit les chefs d’états-majors dont celui de l’Armees-Abteilung « C », soit le Generalmajor Otto von Ledebur. Celui-ci fait savoir que les forces françaises effectuent elles-aussi une puissante concentration et qu’il est nécessaire d’évacuer le saillant au possible. Cependant, le 25 août, afin d’anticiper une possible attaque américaine, Georg Fuchs ordonne de renforcer les positions défensives au sud du saillant. Le 1er septembre, le renseignement allemand informe que les Américains sont inactifs, ce qui laisse encore du temps. Du coup, un flottement se fait sentir chez les Allemands et il va coûter cher.

G. Fuchs
Georg Fuchs

Le 3 septembre, Max von Gallwitz – trop confiant –  informe l’OHL qu’il ordonnera un retrait général du saillant si les Américains lancent une attaque majeure. Or, von Gallwitz n’y croit pas encore totalement et compte sur la possible arrivée de 2 nouvelles divisions pour tenir le saillant le temps d’opérer la retraite. Mais Ludendorff lui fait vite savoir qu’il n’a plus rien n’à lui donner. Mais en revanche, Gallwitz reçoit l’ordre de son patron de lancer une attaque limitée mais brutale sur le sud du saillant, afin de dissuader les Américains de lancer leur assaut général (6). Fuchs planifie alors une attaque qui vise à empêcher les Américains de lancer des patrouilles de sonde, ce qui les rendra aveugles pour un temps. Mais pour cette attaque aux objectifs géographiques des plus limités, Fuchs ordonne à chaque unité de n’engager qu’UN TIERS de son effectif total. C’est dire si Fuchs pense réelleemnt obtenir un franc succès…

– Mais durant les jours de préparation, les Allemands n’entament par le Plan « Loki ». Au contraire, la majeure partie de leurs forces reste  dans le saillant. Un temps précieux est perdu, alors que les Américains se renforcent de jour en jour. Le 9 septembre, il ne fait plus aucun doute que Pershing va lancer son assaut très prochainement. Ludendorff ordonne alors d’entamer le retrait du saillant, ce à quoi Fuchs s’exécute le plus rapidement. Mais Max von Gallwitz reste borné et pense pouvoir encore tenir. Il s’illusionne davantage quand les 31. ID, 88. ID, 123. ID et 107. ID viennent renforcer le dispositif défensif, avant de donner cet ordre inconstant : quand les Américains attaqueront, « Loki » devra être abandonné pour donner priorité à la défense du saillant. Il ajoute même que LE RETRAIT NE DEVRA N’ÊTRE ENTAME QUE SUR SON ORDRE. Autant dire qu’au vu de l’état des forces allemandes, Gallwitz offre  un cadeau à Pershing qui n’en demande pas tant.

Le 11 septembre, alors que les forces d’assaut américaines gagnent leurs positions de départ, Gallwitz croit encore pouvoir arrêter les Américains pendant plusieurs jours. En dépit de ses défauts, l’Armée américaine va le faire déchanter. Toutefois, le projet de retrait allemand démontre bien que d’un point de vue stratégique, le saillant de Saint-Mihiel avait perdu de son importance. Mais la politique domine la seule dimension militaire.

ODB All

* Du nom du commandant du Génie du HG « Kronprinz »
** En référence au dieu malfaisant de la Mythologie nordique, fils d’Odin et frère de Thor.


(1) BONK D. : « Saint-Mihiel 1918. The American Forces’ Trial by Fire », Osprey Publishing, Londres, 2011
(2) BONK D., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.

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