Champagne et Marne, le victorieux mois de juillet 1918 – Partie 3

III – SECONDE BATAILLE DE LA MARNE (18 JUILLET) : MANGIN ET DEGOUTTE COGNENT

S’il y en a bien un qui attend son heure afin de boxer les Boches de nouveau, c’est bien Charles Mangin. Si l’animal fait encore peur à certains de ses supérieurs (Edmond Buat le juge toujours aussi « trompe la mort »), il suscite aussi de l’enthousiasme, après avoir assez brillamment redoré son blason en infligeant un revers tactique au terrible Oskar von Hutier (1). Et Mangin ne va sûrement pas s’arrêter là, que les Allemands se le disent ! « A la Houzarde* » ! Heureusement pour d’autres, on le flanque du prudent et réfléchi Jean-Marie Degoutte.

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1 – LES FORCES FRANÇAISES AU SOMMET

– Il n’empêche, Foch tient sa contre-offensive. Il en est le compositeur, Fayolle le chef d’orchestre, Mangin, Degoutte et de Mitry les premiers ténors. Foch et ses subordonnés peuvent profiter du très bon moral des soldats français, comme de l’arrivée de nouvelles divisions américaines, notamment des 1st, 4th, 26th et 42nd qui viennent s’ajouter aux trois déjà engagées sur le front de la Marne**. D’ailleurs, Pershing marque un point politique en obtenant des Français qu’ils prennent à leur charge le tout nouveau III US Corps commandé par Robert L. Bullard. Point politique puisque la présence de ce nouveau corps d’Armée d’environ 60 000 hommes marque une première étape dans la constitution d’une armée américaine autonome. Bullard regroupe sous son commandant la 1st US ID « Big Red One » (Charles P. Summerall), qui s’est distinguée à Cantigny et la 2nd US ID (Omar Bundy) qui s’est fait un nom lors des combats pour Château-Thierry et le Bois de Belleau***

– L’objectif de l’offensive prévue par Foch est de dégager le sud du Soissonnais, le Pays Briard et le Tardenois afin de contraindre les troupes du Kronprinz à évacuer le front de la Marne et la région de Reims. L’attaque sera donc coordonnée par Emile Fayolle et menée par la Xe Armée (Ch. Mangin – flanc gauche) et la VIe Armée (Degoutte – Centre) qui devront percuter l’aile droite de la IX. Armee (Johannes von Eben) allemande nouvellement arrivée**** et le flanc gauche de la VII.Armee. La IXe Armée (Antoine de Mitry – droite) devra exercer une pression pour nettoyer les têtes de pont allemandes de la rive sud de la Marne (voir carte). L’Offensive du Tardenois (appelée « Seconde Bataille de la Marne ») doit donc se développer sur 50 km entre Pernant (sur l’Aisne) à Bouresches (au nord-ouest de Château-Thierry) et les trois armées doivent effectuer trois puissantes poussées conjointes en direction de Soissons et Braine (Mangin), Fère-en-Tardenois (Degoutte) et Jaulgonne – Dormans (de Mitry). La pression commune exercée par Mangin et Degoutte devra contraindre les Allemands à évacuer le saillant de Château-Thierry et à se replier au nord de la Marne. En résumé, les Français doivent reconquérir tout ce qui a été perdu par Duchêne en juin précédent, soit les villages situés de part-et-d’autre de la Marne, de l’Aisne, de l’Ourcq, de la Vesle et de l’Ailette.
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Le dispositif français est établi comme suit :
– Xe Armée : Pernant (Aisne)  – La Ferté-Milon (rive nord de l’Ourcq)
– VIe Armée : La Ferté-Milon (rive sud de l’Ourcq) – Ouest de Château-Thierry (Marne)
– IXe Armée : Sud de Château-Thierry – Igny – Comblizy.

– Enfin, bien qu’affaiblie, la Ve Armée de Berthelot (Groupe d’Armées Centre) devra effectuer une poussée limitée pour fixer les divisions des I. et III. Armeen qui s’accrochent encore sur l’Ardre et la Montagne de Reims.

– Les Français et les Américains engagent 1,6 millions d’hommes. La Xe Armée de Mangin est la mieux dotée avec 5 Corps d’Armées (Ier, XIe, XVIIIe, XXe et XXXe CA et le 2nd Corps Colonial)  et 18 divisions. Degoutte engagera 3 Corps (les IInd et VIIe CA français et le I US Corps) avec 7 divisions. Enfin, Antoine de Mitry s’appuiera sur les IIIe et XXXVIIIe Corps et 9 divisions. D’autre part, Français et Américains sont puissamment appuyés par 3 000 tubes (artillerie divisionnaire, artillerie lourde de corps et d’armée, batteries de la Réserve Générale de l’Artillerie lourde) et par 850 avions, notamment ceux de la redoutable 1re Division aérienne. Outre des pilotes français et américains, les unités aériennes comptent des escadrilles des excellents chasseurs SPAD S. XIII, de bombardiers (diurnes et nocturnes) et de reconnaissance. La coopération artillerie-infanterie se situe à un très bon niveau, d’autant que – rappelons-le – les bouches à feu constituent en 1918 l’arme principale de l’Armée française. Depuis les offensives limitées de 1917, suivant les prescriptions de Pétain, les artilleurs français déclenchent des préparations courtes mais très violentes (avec les Régiments d’Artillerie lourde à grande puissance et des Régiments d’Artillerie lourde sur voie ferrée) dans l’ensemble du dispositif allemand. Ainsi, les tubes lourds ont pour rôle de neutraliser (et pas systématiquement d’anéantir complètement) le dispositif défensif allemand dans sa profondeur, pour priver l’armée ennemie de sa capacité de coordination de ripostes. Les pièces lourdes (qui ont une portée comprise entre 8 et 25 km environ) doivent donc viser les zones de concentration, les dépôts, les structures de communication, les postes de commandements, etc. Le tout ayant été préalablement repéré par l’artillerie. La contre-batterie (pièces moyennes et lourdes), chargée de museler l’artillerie ennemie durant l’assaut, bénéficie de la supériorité aérienne mais également, de la technologie dont bénéficient le Service de Renseignement de l’Artillerie (SRS) qui « coiffe » les Services de repérages par observation terrestre (SROT) et les Services de Renseignement du son (SRS). Les deux unités disposant respectivement de technologies modernes basées sur la reconnaissance visuelle et sonique. Enfin, pour appuyer l’assaut, l’artillerie de campagne (épaulée parfois par le feu des mortiers de tranchées) qui comprend l’artillerie divisionnaire et les groupes de Corps, déclenchent un puissant tir de barrage derrière lequel progressent les sections d’infanterie puissamment dotées en armes collectives (fusils lance-grenade, FM Chauchat et canon d’infanterie de 37 mm) et en grenades. Suivant des procédés mis au point et perfectionnés depuis 1916, l’Infanterie suit le barrage « au chronomètre ». Les bataillons de tête qui conquièrent les premiers objectifs font une pause et laisse la place aux suivants qui « bondissent » sur un nouvel objectif à partir de la ligne conquise. Et l’Artillerie d’appui allonge la portée de son tir pour déclencher un nouveau barrage.
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– Mais la grande nouveauté est l’appui-feu fourni par 603 chars Renault FT, plus petit et moins bien armés que les Mk IV et V britanniques mais plus agile et doté d’une plus grande capacité de franchissement d’obstacles. En outre, sa tourelle rotative de 360° en fait un engin de combat tout à fait révolutionnaire. En outre, comme l’a bien montré le Colonel Goya, depuis l’engagement hasardeux de Chaudun fin mai, la coopération entre infanterie et blindés s’est nettement améliorée en plus d’un mois. L’instruction a été poussée, donnant ainsi de meilleurs résultats quant à l’interaction entre l’homme et la machine. Mais cette fois, Poilus et Sammies ont appris à suivre le rythme des machines, pour conquérir et tenir le terrain aux côtés des machines de combat (2). Pour l’engagement tactique on compte généralement 1-3 Bataillons de chars de combat par division. Un bataillon de chars comptant environ 30-40 engins. Mieux encore, les Français réussissent à dissimuler le déploiement de leurs chars sans que les Allemands s’aperçoivent de quelque-chose (). Les déplacements sont effectués généralement de nuit ou couvert par le bruit des avions. Ensuite, les machines sont dissimulées dans les forêts (notamment celle de Villers-Cotterêts) ou sous des toiles et files de camouflage.

– Dans le détail, c’est encore Mangin qui bénéficie d’un léger avantage quant à la dotation en matériels et en bouches à feu. Ainsi, la Xe Armée peut compter 1 545 pièces d’artillerie et 346 chars, contre respectivement 1 400 et 261 à la VIe Armée. En revanche, la IXe Armée ne peut compter que sur ses fantassins.

– Du côté allemand, on s’attend bien à une offensive française mais on se trompe sur la date. Dans ses mémoires, Erich Ludendorff affirmera avoir « été prévenu » d’une offensive française aux alentours du 11 juillet. En effet, les états-majors allemands ont bien reçu cette information de la part d’une douzaine de déserteurs français (fait très rare en 1918). Mais comme l’explique Jean-Claude Laparra, ses soldats ne pouvaient pas être au courant des décisions prises par les états-majors supérieurs. Au mieux, l’attaque annoncée par les déserteurs pouvait être localisée. Du coup, au début de juillet, von Böhn et von Eben mettent leurs troupes en alerte (3). Et à la suite de la collecte de renseignements, l’état-major de la 42. Infanterie-Division (C. Buchholtz) fait état d’une « intense activité » dans la zone de la Xe Armée, ce qui peut être un signe annonciateur. Mais à la mi-juillet, aucune attaque française n’a lieu et la méfiance se relâche quelque peu (4). Autre problème et non des moindres, les travaux d’aménagement des défenses ne sont pas achevés depuis qu’ils ont commencé à la mi-juin. A vrai dire, les soldats allemands sont si fatigués, affamés et démotivés que le renforcement des défenses n’ont pas avancé. Enfin, dans le secteur de Villers-Cotterêts, les positions allemandes sont bien trop avancées devant le bois. Et le 17 juillet, les Allemands n’ont toujours pas détecté la puissante concentration des forces de Mangin et Degoutte. En cela, la dissimulation française a été quasi-parfaite.

– Au soir du 17 juillet, les Bataillons de tête de plus de 40 régiments français (Infanterie, Zouaves et Tirailleurs d’Afrique du Nord compris) et américains, ainsi que plusieurs autres bataillons (Chasseurs à Pied français et 1 Malgache) prennent positions dans la première ligne française, tandis que les chars se positionnent sur leurs lignes de départ, sous le couvert du bruit que font les avions. Par endroits, les Français positionnent des FT à moins de 200 m de la première ligne allemande sans que l’ennemi ne s’en aperçoive. Les Allemands ne se doutent pas que plusieurs dizaines milliers de Poilus, Zouaves, Tirailleurs, tankistes et « Sammies » sur-motivés, bien nourris et bien armés s’apprêtent à leur tomber dessus. Aux PC de Mangin, Degoutte et Fayolle l’excitation se mêle à l’anxiété. Mais on peut également imaginer Ferdinand Foch impassible et confiant.
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2 – CE BEAU 18 JUILLET 1918…

– A 04h30 le front français entre l’Aisne et la Marne s’enflamme et les Allemands connaissent un réveil particulièrement douloureux. Les 3 000 bouches à feu du Groupe d’Armées de Réserve saturent de feu le dispositif allemand par un ouragan de feu, court mais puissant. Profitant de l’obscurité qui précède les premières lueurs du jour, fantassins et 470 chars FT se mettent en position de départ. Le bruit des canons masque complètement le déploiement des engins blindés (5). Ensuite, les appareils de l’Armée française, de l’AEF et de la Royal Air Force se déchaînent, saturant le ciel. Et marque de l’évolution tactique de l’aviation, des chasseurs embarquant des bombes et des bombardiers attaquent les ponts flottants jetés par les Allemands sur la Vesle, l’Ourcq et l’Aisne afin de disloquer le dispositif ennemi en l’empêchant de franchir les rivières pour manœuvrer. L’aviation trouve ainsi un autre emploi qui prolonge ou vient compléter le rôle de l’artillerie, plus imprécise quand il s’agit de détruire des ponts à distance.

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Emile Fayolle

– Après la préparation d’Artillerie, les canons de campagne déclenchent le tir de barrage roulant derrière lequel progressent infanterie et chars. Français et Américains percutent durement la première ligne allemande, même si dans de nombreux endroits les soldats du Kaiser résistent farouchement. Il faut réduire les abris et les nids de mitrailleuses à la grenade et les pertes sont lourdes. Toutefois, en raison du manque de soldats, la première ligne allemande rompt durant la matinée. Von Böhn et von Eben expédient bien leurs premières réserves mais ils n’ont finalement d’autres choix que de se replier derrière l’Aisne et la Vesle. Pire, l’avance de l’aile droite de la VIe Armée menace de couper les arrières du Gruppe « Schöler » qui pourrait se trouver enfermé dans Château-Thierry. Seul bémol côté allié cependant, si les soldats et officiers français se montrent efficaces dans l’assaut comme dans la coordination, du côté américain les liaisons entre états-majors et entre unités laisse clairement à désirer comme l’a bien montré le Lieutenant-Colonel Rémy Porte (6). En effet, les officiers américains n’ont pas acquis suffisamment d’expérience de procédés de commandement et de liaisons devenus complexes. Du coup, cette lacune nette « casse » la dynamique offensive des divisions américaines. En revanche, il est reconnu que sur le terrain, les « Doughboys » ou « Sammies » se battent particulièrement bien (7).

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Charles Mangin

– En fin de journée, les troupes de Mangin et Degoutte ont progressé de 4 à 6 km. Certes, ça paraît tactiquement modeste mais en matière d’attrition, le score est impressionnant, avec 17 000 prisonniers capturés, avec des dizaines de mitrailleuses et de canons. Mieux encore, l’Artillerie de la Xe Armée tient sous son feu les ponts de l’Aisne et de la Vesle entre Soissons et Raismes, ce qui nuit bien évidemment au déploiement des réserves. Au soir du 18 juillet, les Allemands tiennent une ligne comprise entre Crise (au sud de Soissons) et Ville-en-Tardenois (à l’ouest de Reims) mais ils ont été sévèrement secoués, d’autant que la puissance de l’offensive française (et américaine) les a complètement surpris.

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Jean-Marie Degoutte

– Conséquence directe de l’offensive de Foch, l’effet sur le moral des soldats allemands est dévastateur. Il leur avait été annoncé que l’Armée française était au bord de l’effondrement et que les Américains ne savaient pas se battre. Or, ils viennent de faire l’expérience du contraire ! Par conséquent, la confiance envers les officiers, déjà branlante, va en s’effondrant. Mais paradoxalement, si les soldats allemands ne sont pas motivés pour attaquer, ils vont se battre durement, notamment en défense. En revanche, le moral des unités de réserve, en moins bonne condition physique, atteint un degré dramatiquement bas. Mais il n’y a pas que le troupier qui accuse durement le coup, puisqu’à son QG d’Avesnes-s/-Help, Erich Ludendorff reçoit la nouvelle comme un coup de massue, alors qu’il s’emploie à la préparation de l’Offensive « Hagen » dans les Flandres… qui n’aura jamais lieu. Selon les témoins directs, le comportement de l’implacable « Pollux » change brusquement du tout au tout. Certains le décrivent en « état de choc » ou encore «brisé et anxieux » (8). Et cela ne va faire qu’empirer, puisque Ludendorff va glisser dans la dépression et la cyclothymie à mesure que les Alliés feront reculer son armée (9). En revanche, depuis le Château de Bombon, Ferdinand Foch a de quoi être satisfait et ses « Poilus » également ; « ça y est les gars ! On l’a fait reculer, le Boche ! »

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[Suite]

* Pour des raisons encore énigmatiques, cette expression était l’une des favorites de Mangin.
** Les 2nd, 3rd et 28th
*** Rappelons qu’elle compte dans ses rangs la 4th Marine Brigade qui s’est justement illustrée au Bois en question.
**** Placée sous l’autorité du redoutable August von Mackensen, cette grande formation a fait reculer les Russes (1915), contraint les Serbes au repli (1915-1916) et fait plier les Roumains (1916). Jusqu’au début de 1918, la IX. Armee se trouve en Roumanie avant de quitter ce pays après la signature de l’armistice de Focsani.


(1) Lire cet article : https://acierettranchees.wordpress.com/2018/06/11/bataille-de-matz-echec-a-gneisenau-9-13-juin-1918/
(2) GOYA Col. M. : « Renault FT, le précurseur des chars modernes » in LOPEZ J., HENNINGER L., GOYA Col. M., McLASHA Y. & BIHAN B. (Dir.) Guerres & Histoire, N°23, février 2015
(3) LAPARRA Gén. J-Cl. : « 1918. L’année décisive », tome 1, « Les ultimes offensives allemandes », SOTECA, Paris, 2018
(4) LAPARRA Gén. J-Cl., Op. Cit.
(5) Ibid.
(6) PORTE Lt.Col. R. : « Les Etats-Unis dans la Grande Guerre. Une approche française », SOTECA, Paris, 2017
(7) PORTE Lt.Col. R., Op. Cit.
(8) LAPARRA Gén. J-Cl., Op. Cit.
(9) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange défaite », Paris, Perrin

 

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