L’Offensive « Blücher-Yorck » – Partie 4 : « Coup d’arrêt et entrée en lice des Américains »

Le 31 mai, en dépit du coup de frein donné à l’Offensive allemande, l’alerte est toujours chaude pour l’Armée française. Les Allemands ont encore progressé sur l’Ourcq et au sud de Soissons. Seul le Ier Corps d’Armée de Gustave Lacapelle tient le choc mais Pétain, n’a plus qu’une réserve à envoyer immédiatement, la 87e DI (Gén. Arlabosse, puis Dhers) qui est expédiée tenir le front au nord de Villers-Cotterêts. Pour le coup, les avant-gardes de la VII. Armee ont déjà un pied sur la rive gauche (sud) de la Marne.

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1 – L’ENJEU DE LA MARNE : C’EST REPARTI COMME EN 14’ !

– En ces dernières journées du mois de mai, on débat ferme au QG de Ludendorff à Avesnes-s/-Help. Tactiquement, les Allemands peuvent se prévaloir d’un succès avec 55 km de conquis et 55 000 soldats français faits prisonniers. Ils ont également fait main basse sur une importante quantité de matériels, d’approvisionnements et de matériel. Cependant, c’est un succès sans lendemain car la percée n’a pas été obtenue et les offensives qui encadraient celles de la VII. Armee n’ont pas débouché. Soissons est tombée mais ses alentours ne sont pas encore pleinement dégagés. Et les Français se cramponnent encore durement à la Forêt de Villers-Cotterêts. En fin, à l’est, la I. Armee de Fritz von Below n’a pu déborder l’aile droite française. Plus grave encore, le front allemand forme une

vaste poche avec un saillant sur la Marne. Pour Ludendorff, la frustration vient vite supplanter la satisfaction. Pour le coup, les Généraux allemands s’interrogent : où faut-il attaquer ? Le 31 mai, une réunion se tient à Fismes en présence de Guillaume II, du Kronprinz, des « Dioscures » et de plusieurs généraux d’Armée et de Korps. Erich Ludendorff et le Kaiser penchent d’abord pour continuer l’offensive afin de franchir la Marne et s’enfoncer vers l’est de l’Île-de-France, comme en 1914. Sauf que d’autres font remarquer que les Français massent justement leurs réserves sur l’affluent de la Seine. Il serait donc plus pertinent de combiner un effort sur Château-Thierry avec une poussée de la XVIII. Armee d’Oskar von Hutier entre Montdidier et Noyon (1). Pour le coup, les Allemands décident de dédoubler leur offensive en modifiant leur axe de progression par une double poussée sud-sud-est et sud-sud-ouest. Ainsi, l’Offensive « Gneisenau » (extension du plan « Blücher-Yorck ») sera déclenchée pour le 9 juin pour séparer le dispositif de la Xe Armée française de celui de la IIIe qui tient le cours de l’Oise. Pour le coup, plusieurs dizaines de batteries d’artillerie passent de l’autorité de von Böhn à celle de von Hutier, ce qui affaiblit quelque-peu le marteau de « Blücher-Yorck ».

– Voyons du côté français à présent. Le 31 mai, afin de raccourcir son front et éviter d’être débordé, Jean-Marie Degoutte décide d’évacuer Château-Thierry tout en ordonnant à son flanc droit, soit le XXXVIIIe Corps du Général de Mondésir, de tenir les secteurs de Jeaulgonne, Bouresches, Belleau, ainsi que la grand-route Paris-Metz qui longe la Marne par le nord. Pétain a également conscience que la partie le plus sensible du front se situe entre Jaulgonne et Reims. Du coup, dès le 28  mai, il a fixé lui-même les zones à tenir, lesquelles doivent être privilégiées du point de vue de l’acheminement des renforts. Il ordonne ainsi au Général Louis Franchet d’Espèrey, commandant du Groupe d’Armées du Nord (GAN) de tenir la Montagne de Reims en coordonnant l’effort défensif des Ve Armée (Joseph Micheler) et celui de la IVe Armée (Henri Gouraud), lesquelles tiennent respectivement les portions du front Dormans – Prunay (ouest de Reims) et Prunay – Fort de la Pompelle (2). Ensuite, « Précis le sec » ordonne au Xe (Maistre) et VIe (Degoutte) d’empêcher la trouée de l’Aisne de s’élargir. Pour cela, nous l’avons vu, il expédie plusieurs divisions de réserve dans le saillant de Villers-Cotterêts – Château-Thierry. Afin d’empêcher les Allemands de progresser au-delà de la Marne, il doit rapidement engager 30 divisions dont toutes les divisions de cavalerie qui peuvent se déplacer plus rapidement que les DI. Mais un tel déploiement peut prendre plusieurs jours, puisqu’il faut coordonner les déplacements et les interactions de 7 Corps d’Armée. C’est donc 1/3 des effectifs français qui doivent enrayer  « Blücher – Yorck », puis « Gneisenau » dans les jours suivants (3) . Il y a également 1 division britannique qui contribue à la défense victorieuse de la Montagne de Reims. Pour le coup, au nord de la Marne, le front français forme un saillent qui couvre une ligne Compiègne – Villers-Cotterêts – Neuilly-Saint-Front – Latilly – Sommelans – Courchamps – Torcy-en-Valois – Belleau. L’ordre assigné à Degoutte est notamment d’empêcher les Allemands d’accrocher la grand-route Paris – Metz et de franchir la Marne à l’ouest de Château-Thierry. Vont donc se cramponner à ce secteur les éléments des Ier, XXXe et XIe français, avec 167e DI (Gén. Schmidt) et 43e DI (Gén. Michel) qui tiennent les secteurs de Condé-s/-Aisne, Veuilly-la-Poterie et Hautevesnes. Enfin, la 164e DI du Général Gaucher tient le secteur de Torcy-en-Valois et Belleau. De son côté, le XXXVIIIe Corps du Général Jean de Mondésir (71e et 74e DI) tient les rives de la Marne en s’accrochant à l’est de Château-Thierry, Mézy-Moulins et Courthiézy, assurant la jointure avec l’aile gauche de la Ve Armée.

– Mais s’ils peuvent s’éponger le front et souffler un peu, les Généraux français n’ont pas vraiment de quoi claironner non plus. La grossière erreur de Duchêne a coûté beaucoup d’hommes et une grande partie des divisions est déjà engagées et la réserve s’amenuise sensiblement. 48 divisions, dont 42 d’Infanterie sont déjà engagées. Et les Allemands se sont tellement rapprochés de Paris que le moral de la population française risque d’en être affecté et qu’une telle situation peut alimenter une crise gouvernementale. Et il s’en faut de peu pour qu’elle se produise. Excédé par le pessimisme de Pétain, Raymond Poincaré exige son remplacement. Mais Clemenceau le soutient. Toutefois, le « Tigre » doit faire face à un vent de contestation à l’Assemblée. Le 4 juin, il prononce un discours éloquent dans lequel il défend Foch et Pétain, sachant pertinemment que l’un ne peut marcher sans l’autre : « Ces soldats, ces grands soldats ont des chefs, de bons chefs, de grands chefs, des chefs dignes d’eux en tous points… Je le répèterai aussi longtemps qu’il le faudra pour me faire entendre, parce que c’est mon devoir, parce que j’ai vu ces chefs à l’œuvre. » Résultat, le Président du Conseil obtient un nouveau large vote de confiance mais il s’en eut fallu de peu. Cependant le 10 juin suivant à Provins, découvrant que Pétain prépare un plan d’abandon de la Marne, le « Tigre » le menace. Répondant à la menace par la menace, « Précis le sec » met sa démission dans la balance si « le pays n’a plus confiance en lui ». Clemenceau s’adoucit devant la preuve que Pétain n’agit pas en Capitaine indépendant et lui réaccorde sa confiance. Mais il ne pouvait faire autrement, au vu de l’urgence de la situation (4).

34.-Col.-Omar-Bundy
Major-General Omar Bundy

2 – L’ENGAGEMENT DES 2nd ET  3rd US INFANTRY DIVISIONS

– Dans leurs calculs, les Allemands n’ont pas tenu compte de la disponibilité de plusieurs divisions américaines. Toute leur planification s’est fondée sur l’état connu des forces françaises et britanniques. Mais ils n’ont pas prévu que John Pershing – non sans arrières pensées politiques – puisse engager plusieurs divisions sous commandement français bien plus vite que les estimations ne le laissaient penser. Pourtant, l’attaque – très localisée – de Cantigny aurait pu servir de sérieux avertissement.

– Ainsi, Pershing fait vite savoir qu’avec 28 000 dans chaque (soit 2,5 fois 1 DI française ou britannique), le concours américain peut s’avérer précieux. Mais le commandant de l’AEF garde bien en tête un objectif politique : constituer une armée américaine afin que l’AEF puisse mener une bataille et permettre aux Etats-Unis de peser comme acteur de premier rang et ne plus jouer les auxiliaires. Pour l’heure, devant la situation, Pershing place les 2nd et 3rd US Divisions (commandées respectivement par les Major-Generals Omar S. Bundy et Joseph T. Dickman) à disposition du Général Degoutte. Celui-ci ne tarde pas à les engager dans le secteur compris entre le Bois Belleau et Château-Thierry (31 mai). Comptant entre 27 000 et 28 000 hommes, les divisions américaines sont des unités lourdes dont l’organisation (assez rigide) adopte un schéma mêlant les modèles britanniques et français. Outre les unités d’état-major, de transport et d’intendance, les US Divisions comptent 2 Brigades à 2 régiments chacune, avec 3 bataillons de mitrailleuses et 1 batterie de mortiers de tranchée. Enfin, l’Artillerie est formée de 3 Field Artillery Battalions (pièces françaises de 75, 105 et 155 mm) regroupés en 1 Field Artillery Brigade. Ces 2 divisions américaines sont donc engagées dans les combats dès le 30 mai, entre Belleau et Château-Thierry, en appui des  troupes françaises.

23rd Infantry
3 – « LA RETRAITE ? PAS QUESTION ! »
– Les Allemands doivent attaque vite et brutalement, d’autant que l’effet de surprise ne peut plus vraiment jouer. Bien que secoués, les Français ont su réagir et freiner l’offensive. Percer le front n’est donc plus possible.. Au QG Au QG d’Avesnes-s/-Help, l’exaltation et les rêves de percée retombent brusquement. On se rend compte que les Français ont reculé mais que percer leur front devient impossible. Au mieux peut-on prétendre à des succès partiels mais les ambitions stratégiques du 29 mai font figure d’un vulgaire feu de paille. Mais Ludendorff estime que l’offensive de la XVIII. Armee sur l’Oise peut affaiblir l’ensemble du front français et qu’une carte reste à jouer. Par une double offensive, le front français peut être rompu espère-t-il. Mais cela fait beaucoup de fois que le Quartier-Maître Général espère… Cependant, le 31 mai, il ordonne à von Böhn de relance son offensive et de franchir la Marne à l’ouest de Château-Thierry. Bien que fatiguées, les éléments de tête des Gruppen « von Wichura », « von Winckler » et « von Conta » ; soit les 237. ID (K. von Jacobi), 10. ID (O. von Diepenbrock-Güter), 197. ID (G.D. von Alt-Sutterheim), 87. ID (E. Feldtkeller) et 28. ID (O. von Arnim) attaquent en direction de Bouresches et Belleau afin d’enfoncer le front français pour atteindre Lucy-le-Bocage et scinder la route Paris – Metz.

– Le 1er juin, les coups de boutoirs allemands contraignent Degoutte à abandonner Château-Thierry et Vaux, ce qui a pour conséquence de créer un saillant sur la Marne, sur le flanc gauche des unités qui tiennent Belleau et la Cote 42. La situation est alors la suivante, la 2nd US Division – qui compte la 4th Marine Brigade (James  Harbord) – est envoyée protéger la grand-route Paris – Metz. Le 9th Infantry Regiment se trouve entre la grand-route et la Marne, tandis que le 6th Marine Regiment est déployé sur la gauche. Le 5th Marine et le 23rd Infantry sont placés en réserve. Le Corps des Marines, jusque-là peu connu en Europe et employé dans des missions de « police » dans le Golfe du Mexique (Mexique, Nicaragua et Honduras) s’apprête à entrer dans l’Histoire militaire par la grande porte.

Au soir du 1er juin, les forces allemandes trouvent une brèche dans les lignes de la 164e DI à la gauche du 6th Marine Regiment. En réponse, Bundy expédie d’urgence le 23rd Infantry Regiment et le 1/5th Marine boucher le trou, avec l’appui d’un élément du 6th Machine Gun Battalion. Après avoir marché dix kilomètres, les Américains réussissent à repousser les troupes allemandes. Le 2 juin, les troupes américaines tiennent une ligne de 20 km allant du nord de la grand-route Paris – Metz jusqu’au nord de la Cote 142 et couvrant le terrain et les bois déchiquetés entre la Ferme du Triangle et Lucy. En face, la ligne allemande couvre Vaux, Bouresches et Belleau.

– Les commandants allemands reçoivent alors l’ordre d’avancer sur Marigny et Luc-le-Bocagey, afin de traverser la Marne. Mais pour cela, il leur faut dégager le Bois Belleau. Or, les éléments de la 164e DI française s’y cramponnent, notamment le célèbre 152e Régiment d’Infanterie (dit le « 15-2 »). Degoutte ordonne alors aux Américains de creuser des tranchées plus au sud afin d’éviter que les Allemands ne franchissent la Marne. Mais Harbord réplique au Général français que « nous tiendrons où nous nous trouvons ». A l’aide de leurs baïonnettes, les Marines creusent des tranchées improvisées au sud-ouest et au sud-est du Bois Belleau . Dans l’après-midi du 3 juin, l’Infanterie allemande attaque les positions des Marines. Comme dans les scènes de certains Western, les Marines épaulent leurs excellents fusils Springfield M1903 et attendent que les allemands soient à 100 yards (91 m) pour ouvrir le feu et faucher les vagues de soldats allemands. Les survivants décident alors de se replier dans les Bois. Mais pendant toute la journée, les Allemands n’ont pas débouché et ont subi de lourdes de pertes. Du coup, ils s’enterrent également sur une ligne Cote 204 – est de Vaux – Le Thiolet – route Paris – Metz – Bois de Belleau – Torcy. Durant la journée, Degoutte somme aux Américains de se replier vers la Marne. Mais en recevant l’ordre, le Marine Captain Lloyd W. Williams, du 2/5th Marines lâche ce mot célèbre : « La retraite ? Pas question, puisque nous venons d’arriver ! ». Plus tard, le supérieur de Williams, le Major Frederic Wise, affirmera avoir dit cela.

– Le 4 juin, le Major General Bundy prend le commandement du secteur américain du front. Pendant deux jours, les Marines, tout comme les 9th et 23rd Infantry (qui auront moins de place dans les titres de presse). ont repoussé les assauts allemands. L’arrivée de la 167e DI française sur cette partie du front permet à Bundy de consolider ses positions sur 1,8 km. La 3rd Brigade (9th et 23rd Infantry) tient alors le secteur au sud de la ligne, tandis que la Brigade des Marines tient le nord de la ligne à partir de la Ferme du Triangle.

– Plus à l’ouest, le 3 juin, Max von Böhn lance les réserves fraîches de sa VII. Armee (3 divisions) pour conquérir les plateaux au nord de la Forêt de Retz (ou de Villers-Cotterêts). Mais la résistance de la Xe Armée est particulièrement coriace et les Allemands piétinent pour un prix élevé. Le 4 juin, le Kronprinz Guillaume dépense lance une attaque inutile pour dégager le nœud ferroviaire et routier de Soissons, afin de faciliter l’attaque de la XVIII. Armee entre Noyon et Compiègne. Sauf que la Xe Armée tient bon et empêche les Allemands de progresser vers le sud. Comme l’explique Jean-Claude Laparra, cela n’empêche pas les Allemands de penser que les Français sont à bout et n’ont plus rien à envoyer. Le 6 juin, le Corps des Marines va leur infliger une sévère piqûre de rappel.


(1) LAPARRA Gén. J-CL. : « 1918. L’année décisive », tome 1 « Les ultimes offensives allemandes », SOTECA, Paris, 2018
(2) LAPARRA Gén. J-CL., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange victoire », Paris, Perrin
(5) LAPARRA Gén. J-CL., Op. Cit.

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