Entretien avec le Colonel Rémy Porte : l’Infanterie française de 1918 au combat

– Mon Colonel, merci d’avoir accordé cet entretien pour « Acier & Tranchées ». A l’adresse de nos lecteurs, je rappelle que vous êtes Historien Référent pour le Ministère de la Défense et que vous avez publié – et dirigé – plusieurs travaux faisant foi sur l’histoire de la Première Guerre mondiale. Vos travaux ont notamment porté sur la mobilisation industrielle, l’Armée française de 1914-1918 (avec le Pr. François Cochet) ou encore, l’engagement américain en 1917.

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1 – Comme première question : quel portrait pouvons-nous dresser rapidement de l’Infanterie française de 1918 (effectifs, état, armements…) ?

– Comme toujours en histoire, rien n’est tout-à-fait noir ou tout-à-fait blanc. Souvenons-nous que l’année 1917 a été une année particulièrement difficile, même si les offensives à objectif limité de Pétain à l’automne et l’accession au pouvoir du très déterminé Clemenceau permettent une remontée significative du moral. L’infanterie n’échappe pas à ce constat général pour le pays. Pour paraphraser la formule attribuée à Pétain, les poilus attendent les chars et les Américains. En termes d’effectifs, l’érosion de la ressource s’est poursuivie, obligeant à appeler la classe suivante par anticipation. En dépit de la montée en puissance progressive de la contribution de l’empire colonial, la France cède des kilomètres de front à tous les alliés (Britanniques, Italiens, etc.,) qui veulent bien en assurer la garde. L’infanterie, qui était hégémonique en 1914, représente désormais moins de 50 % des effectifs du fait de la croissance extrêmement forte de toutes les armes et de tous les services d’appui et de soutien.

– Dans le domaine des armements, la machine industrielle lancée avec empirisme àl’hiver 1914-1915 produit désormais à plein rendement, dans tous les domaines. En 1918, la France fabrique un avion toute les 15 minutes. Dans le domaine de l’infanterie, on sait que la compagnie qui ne compte que rarement plus de 150 hommes a vu sa puissance de feu multipliée par quatre, notamment grâce à l’apport des armes collectives.

2 – Pourtant, au début de 1918, le Généralissime Philippe Pétain décide d’adopter une stratégie défensive. Quelles tactiques l’Infanterie française adopte-t-elle dans ce cas précis ?

– Les Alliés savent que les Allemands vont attaquer au printemps, puisque sans doute pour la dernière fois avant l’arrivée massive des contingents américains le rapport de force leur est favorable. Le principe retenu (il n’est pas nouveau mais est normalement désormais imposé) est donc celui de la défense dans la profondeur. Il faudrait ne laisser que le minimum de troupes en première ligne (des « sonnettes » qui s’efforceront au mieux de ralentir la première vague ennemi), tandis que le gros des effectifs est en retrait sur les deuxièmes et surtout troisième lignes, c’est-à-dire hors de portée des canons allemands et prêts à être engagés où cela sera nécessaire.

3 – Y-a-t-il toutefois une réflexion au sein du Commandement qui se penche sur un emploi offensif des poilus avant les Grandes offensives et contre-offensives de 1918 ?

– Pour résumer, on peut distinguer deux « écoles », même si pour tous la victoire est normalement attendue pour 1919. Pétain a remis l’armée française à l’instruction, et cet aspect de la vie du poilu durant les 18 derniers mois de guerre est souvent oublié : à titre individuel chaque changement de grade, de fonction, de spécialité, correspond à un stage ; tandis qu’à titre collectif dans les camps de l’arrière front les divisions s’entraînent à la « combinaison des armes », au « combat interarmes » pour prendre un vocabulaire plus actuel. Il faut apprendre à faire manœuvrer ensemble fantassins désormais spécialisés dans la mise en œuvre d’une arme, artilleurs de tous calibres, aviateurs des différentes spécialités, convois automobiles toujours disponibles, sapeurs à tous les niveaux de la ligne de front, etc. L’armée française se prépare à reprendre l’offensive (qu’elle n’a intellectuellement jamais réellement abandonnée), mais avec des moyens et sous une forme sans aucune mesure avec ce qui pouvait exister deux ou trois ans plus tôt.

– Enfin n’oublions pas que Foch, commandant en chef interallié à partir de la conférence de Doullens, a insisté sur la création de réserves générale pour les hommes comme pour les matériels stratégiques. Il s’est d’ailleurs heurté à Pétain qui n’appréciait pas que la disponibilité de divisions lui soit retirée, et il a pu mettre sur pied grâce au dévouement d’officiers hors pair une réserve automobile, une réserve d’artillerie, une réserve d’aviation. Il peut ainsi répondre presque immédiatement aux initiatives allemandes.

4 – Lors de l’Offensive « Michael » les troupes françaises envoyées en Picardie pour combler la brèche entre l’Armée britannique se retrouvent à combattre en rase campagne lors de phases mouvantes. Quelle est la part d’improvisation/adaptation tactique pour arrêter les troupes d’assaut allemandes ?

– Les automatismes acquis à l’instruction trouvent ici toute leur place. Et puis n’oublions pas que durant toutes les offensives du Friedensturm, les armées allemandes toujours hippomobiles (avec des déficits en chevaux et des bêtes anémiées) peinent à réorganiser leur dispositif, tandis que les Français, proches de leurs bases arrières de ravitaillement, puissamment soutenus par les convois automobiles du commandant Doumenc peuvent basculer rapidement hommes, canons et même chars d’un secteur à l’autre du front. Enfin, au plan moral, les Français se battent sur leur sol et sont encore prêts à se sacrifier pour ne pas céder un pouce de terrain.
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5 – On se souvient que lors de l’Offensive du Chemin des Dames, la coopération entre les chars de combat et les fantassins a montré de graves défauts, en partie corrigés lors de la bataille de la Malmaison (octobre 1917). A l’heure de la mécanisation, que prescrit le commandement au niveau de la coopération Infanterie – chars ?

– Les chars sont désormais considérés (en dépit de ce qu’Estienne* peut prôner par exemple) comme les « facilitateurs » de la progression de l’infanterie. A la vitesse d’un homme à pied, ils permettent de franchir les réseaux de barbelés et les tranchées, et de réduire les nids de mitrailleuses. Les chars sont même tellement rassurants pour les fantassins que certaines unités (comme l’année précédente vis-à-vis de l’artillerie) hésitent à monter à l’assaut si l’appui des chars n’est pas suffisant.

– Dans ce contexte, même si les chars sont fréquemment employés en très grand nombre durant les deux derniers mois du conflit, il s’agit alors des chars légers Renault FT17. N’oublions pas en effet qu’à l’hiver 1917-1918, à la suite des échecs rencontrés par les chars lourds Schneider et Saint-Chamond au cours des mois précédents, de nombreuses autorités civiles ou militaires doutent de l’utilité de l’arme nouvelle et il faut que Clemenceau en personne relance les commandes de chars Renault.

6 – Quels sont les résultats sur le terrain ?

– Gardons-nous d’attribuer à tel ou tel élément un rôle essentiel. Tout est affaire de dosage entre des armements différents, mais aussi de subtilité dans l’emploi des uns à tel moment et des autres dans telles conditions. Le rôle personnel du commandant de la grande unité et la qualité du travail fourni par son état-major tiennent aussi toute leur place, comme on le constate entre deux divisions ou corps d’armée voisins. Rien n’est acquis car la résistance des divisions allemandes, bien qu’amaigries, est exceptionnelle.

– A partir de l’été, les Alliés jouent donc à la fois de leur supériorité retrouvée en hommes et de leur supériorité absolue en matériels. Ce n’est pas diminuer l’honneur et la gloire des poilus que de prendre en compte tous ces éléments de contexte.

7 – Au final, pouvons-nous dire qu’en 1918, l’Infanterie reste un élément clé du champ de bataille mais a perdu de son importance et se trouve dépendante du feu et de la cuirasse ?

– En 1918, l’infanterie est et reste sans contestation possible la reine du champ de bataille, mais elle n’a plus la capacité de vaincre seule et elle doit impérativement être appuyée et soutenue par un ensemble d’armes et de systèmes d’arme qui constituent la véritable nouveauté des derniers mois de guerre. Avec la formation et la spécialisation des hommes (tirailleurs, grenadiers, mitrailleurs, etc.), et avec les adaptations organisationnelles (évolutions des compagnies et des sections, délégation d’une part de commandement aux sous-officiers, etc.), l’infanterie de 1918 est un outil parfaitement aiguisé, adapté aux besoins du temps, mais a besoin des autres composantes de l’armée pour préparer puis conduire les opérations. Il s’agit incontestablement d’une transformation extrêmement rapide (globalement moins de 3 ans) sous la contrainte du feu de l’ennemi.

8 – Après-Guerre, le Général Estienne souhaitera poursuivre le développement des chars de combat mais, comme l’a montré également le Colonel Michel Goya, on observera une « réaction » hostile des tenants de l’Infanterie. Peut-on parler d’un « retour du vieux monde » à partir de 1919 ?

– Estienne est le plus connu, mais il n’est pas le seul. Le Général Buat**, chef d’état-major général, lance, avant son décès trop tôt, une série de travaux et commissions pour évaluer l’avenir qu’il convient de réserver aux chars d’assaut et une génération de jeunes officiers est également convaincue du rôle que les chars de combat pourraient jouer dans un conflit ultérieur. Pendant une dizaine d’années les propositions, les études, les expérimentations sont nombreuses et, en 1928, le Colonel Aimé Doumenc***, du 4e Bureau, propose le premier organigramme avec aviation intégrée d’une division entièrement motorisée et en partie blindée.

– C’est à la toute fin des années 1920 et au début des années 1930 que la réflexion doctrinale se fige, parallèlement à l’influence des mouvements pacifistes, à l’essor de la politique de désarmement et sous l’effet des coupes budgétaires. Les choses sont souvent plus complexes que l’on veut bien le dire…

 

 

* Jean Estienne (1860 – 1936) : Polytechnicien, il est considéré comme le père des chars français et fut, en grande partie, responsable de la conception du char Renault FT-17.
* Edmond Buat (1868 – 1924) : Polytechnicien, proche d’Alexandre Millerand, il exerce d’abord des missions d’état-major. Commandant de la 128e DI sur la Somme, créateur de la Réserve Générale d’Artillerie lourde en 1917, il commande temporairement la Ve Armée en juin 1917 avant de devenir Aide-Major Général en juillet. Membre du Conseil Supérieur de la Guerre, Chef d’état-major de l’Armée de 1920 à 1923, il juge probable une nouvelle guerre contre l’Allemagne.
* Aimé Doumenc (1880 – 1948) : Polytechnicien, patron de la Commission de Régulation Automobile de l’Armée, il joue un rôle notable à Verdun, puis dans le processus de motorisation des forces françaises.

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