Les quelques combats en ville en 1914-1918

– Dans la mémoire collective, les villes françaises sont restées synonymes d’occupation – pour ce qui est du nord et du nord-est de la France, ainsi que de certaines villes russes, serbes et italiennes –, de garnison, de permission, d’effort industriel, de vie chère, de transit. Mais elles ont également symbolisé le danger des bombardements, par Zeppelin, avions (Gotha) et Pariser-Kanonen. Pourtant, elles ont bien été l’objet de combats, quoiqu’encore sans commune mesure avec la Guerre d’Espagne, Stalingrad, Mogadiscio ou encore Mossoul. En 1914, le combat dans un espace urbain signifiait d’abord bombardement. Mais en 1918, on put observer quelques  prémices de combats urbains, exception faite de « l’insurrection de Pâques » de 1916 à Dublin.


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– Comme l’explique bien le Lieutenant-Colonel Jean-Pierre Dufour, tout au long du XIXe siècle, la manœuvre est privilégiée et les différents belligérants s’emploient à éviter les combats dans les villes et limitent les sièges autant que faire se peut (1). Mais dans la réalité, la prise d’une ville importante par la poliorcétique peut s’avérer nécessaire sinon inévitable. Et les exemples ne manquent pas : Saragosse, Badajoz, Vicksburg… Et l’on peut ajouter que l’épisode de Bazeilles (1870) vit un violent combat dans un cadre urbain au cours duquel Prussiens et Marsouins du dernier Empereur des Français s’entretuèrent pour le contrôle des maisons de ce bourg des Ardennes (et où l’usage du Chassepot fit un carnage).

– Il n’empêche, avant 1914, l’enseignement dispensé aux jeunes officiers européens insiste bien sur l’idée d’éviter tout combat dans les villes qui peuvent briser la cohésion des forces et s’avère particulièrement néfaste au déploiement de la Cavalerie. Pour reprendre les mots du Lt.Col. Dufour, les raisons sont multiples : « Soucieux d’ordinaire de privilégier l’objectif naturel que représentent les forces armées de l’adversaire, le soldat entend les affronter sur un terrain convenable, commode, débarrassé de la présence des civils, où la manœuvre est possible car l’espace suffisant. À l’évidence, la ville ne répond pas à pareille exigence. Morcelée, compliquée, secrète, pluridimensionnelle, elle est de surcroît habitée, ajoutant aux difficultés propres à ce terrain si particulier l’inconvénient pour le combattant d’avoir à se préoccuper d’une population qu’il faut protéger, soigner, nourrir. Depuis l’Antiquité, la guerre en rase campagne, voire en pleine mer, a toujours été préférée à toute autre forme d’affrontement. » (2).

– L’idée de tenir les villes est également battue en brèche par l’augmentation de la puissance de l’Artillerie qui voit ses capacités de destruction accrues. Avant 1914, Français et Belges axent la défense des grands centres et carrefours urbains frontaliers sur de puissants réseaux de fortifications (le système Seré de Rivières par exemple). Mais les tubes de 420 mm des obusiers allemands de chez Krupp (les « Dick Bertha » notamment) remettent en cause la justification défensive des forts. Afin d’éviter d’inutiles destructions, Liège est évacuée, de même que Lille (pourtant important centre logistique) et d’autres villes du Nord de la France. Cependant, afin de tenir les carrefours routiers ou les nœuds ferroviaires nécessaires aux manœuvres, les Français tentent bien d’arc-bouter leur défense autour de moyennes ou petites villes, notamment à Guise ou durant la Seconde Bataille de la Marne.  Mais il n’est pas question de se battre «  dans les villes » vite soumises au feu de l’artillerie de campagne ennemie. Par conséquent, on se bat davantage aux périphéries, dans les talus, les fossés et les bosquets alentours. Et quand le secteur ne devient plus tenable, l’échelon supérieur de commandement ordonne la retraite sur les abords d’une autre localité. Par conséquent, la prise des villes entre dans la logique manœuvrière et le restera en grande partie durant le conflit. Selon l’importance de la localité, un régiment, une brigade voire même une division se déploie pour la déborder par les flancs, contraignant les ennemis qui s’y sont retranchés, soit à décrocher soit à lutter jusqu’au bout. Lors de la campagne de 1914, on voit ainsi des détachements français retarder les Allemands par des combats de rue en dressant des barricades improvisées. Ayant pris le commandement du Camp Retranchée de Paris, le Général Joseph Gallieni ordonne même à ce que l’on abatte des arbres dans les rues et boulevards parisiens pour y bloquer une éventuelle pénétration allemande.

– Mais ce sont bientôt des ruines que les belligérants doivent tenir. En effet, avec l’accroissement de la puissance de feu de leurs tubes, les Allemands ne tardent pas à réduire des quartiers entiers en tas de ruines. C’est le cas lors de la « Course à la Mer » durant laquelle les villes flamandes (Ypres, Dixmude) subissent un véritable calvaire. Et les défenseurs britanniques, français et belges se cramponnent dans les espaces bâtis détruits. Mais généralement, on se bat aux abords des villes, plus qu’à l’intérieur.

– Sur le Front russe, la prise des villes revêt une importance accrue. En effet, en raison du manque criant d’infrastructures routières ou ferroviaires, le contrôle des centres urbains tels Varsovie ou Lvov s’avère nécessaire pour le regroupement et le déplacement des troupes et du ravitaillement. En cela, les procédés de manœuvre pour la prise des villes ne diffèrent pas tellement de ceux du Front de l’Ouest.

– Avec la stabilisation du front de l’Ouest et l’enterrement des troupes, la ville devient secondaire. Beaucoup de villages évacués sont détruits par les bombardements de l’artillerie et ne deviennent pas vraiment utilisables, exceptés pour des mitrailleurs et des fusiliers qui peuvent encore s’abriter derrière les quelques ruines restantes. Mais tenir les ruines d’une ville ne trouve plus vraiment d’utilité quand une partie du front est rompue. Excepté les cas de bombardements par canons longs (Verdun et Paris notamment), les villes ne deviennent pas un enjeu. Entre 1915 et mars 1918, les états-majors cherchent la rupture du front en rase campagne en misant sur la manœuvre en profondeur en cas de percée, ce qui s’avère bien souvent être un échec (Artois, Champagne, Somme). Par conséquent, les villes acquièrent une importance stratégique mais comme centres de commandement, de production, de soins aux soldats mais aussi comme nœuds ferroviaires et routiers. Dans un sens c’est même en dépassant cette logique qu’Erich von Falkenhayn a couché les grandes lignes du plan « Jugement » visant à faire tomber Verdun qui n’avait qu’un intérêt stratégique très limité*, comme a pu le montrer Robert Foley (3). On peut toutefois objecter qu’en mars 1918, Ludendorff a bien caressé l’espoir de s’emparer d’Amiens pour faire tomber un centre névralgique important des alliés et qui plus est, charnière entre le front français et le front britannique. On peut également mettre en avant la « Révolte de Pâques » déclenchée par les nationalistes irlandais à Dublin en avril 1916. Pour le coup, l’Armée britannique dut user de l’emploi combinée de l’Infanterie et de l’Artillerie pour venir à bout des rebelles retranchés dans la grande poste de Dublin. Mais, aussi passionnant soit-il, cet épisode et hors-propos par rapport au sujet traité ici.

– L’année 1918 marque néanmoins un tournant, quoique modeste. En effet, avec le retour de la Guerre de mouvements, Britanniques, Français et Allemands vont être amenés à combattre en ville. Or, après quatre années passées dans les tranchées, les soldats des différents camps n’avaient pas reçu d’instruction spéciale pour combattre dans des zones urbaines en bâti. Tout repose donc sur une importante part d’improvisation. Ainsi, pour tenter d’enrayer l’avance allemande lors des offensives « Michael » et « Georgette », les Tommys improvisent des barricades dans les rues, avec mitrailleuses et mortiers. Les maisons et les ruines deviennent alors pleinement des secteurs à défendre. Pour le coup, l’augmentation de la puissance de feu de l’infanterie joue davantage qu’en 1914, notamment par l’usage des armes collectives (mitrailleuses portatives, lance-flamme, mortiers légers) et surtout, des grenades qui pallient au manque de maniabilité des chars et des canons de campagne. Défendre une ville impliquent de tenir les bâtiments et de coordonner des tirs croisés afin de couvrir l’ensemble d’une rue, d’autant que l’emploi de liaisons téléphoniques est rendu difficile sinon impossible.

– Le cas de la reprise de Villers-Bretonneux les 25-26 avril 1918 est intéressant. Commandés par le Lieutenant-General John Monash, 2 brigades des 4th et 5th Australian Divisions encerclent la ville par une attaque en tenaille appuyée par quelques chars mais sans préparation d’artillerie. Grâce à leur professionnalisme et leur expérience, les « Aussies » encerclent la ville et l’investissent. Mais les Allemands ont laissé des détachements de fusiliers et de mitrailleurs tenir la ville, en se retranchant dans les maisons et en barricadant les rues. Ne pouvant compter sur leur artillerie, plusieurs Battalions australiens investissent la ville en se déployant par section. Mais ils sont rapidement pris sous les tirs croisés des allemands. Il leur faut donc nettoyer les maisons une par une, tout en mettant à profit leurs mitrailleuses Lewis pour effectuer des tirs de couverture, de suppression ou de neutralisation en arrosant les fenêtres des maisons françaises. Ensuite, des petits groupes de soldats pénètrent dans les habitations pour les nettoyer, au fusil, au revolver, à la grenade, voir au corps-à-corps dans des espaces cloisonnés. Finalement, les Australiens réussissent à se rendre maîtres de la ville en grande partie détruite. Mais le cas de Villers-Bretonneux peut être rapproché de ceux du Hamel (encore remporté par les Australiens de Monash), de Château-Thierry et de Soissons. Mais ces cas restent des exceptions, puisque des villes comme Saint-Quentin, Valenciennes et Mons seront libérées par des actions de manœuvres qui contraindront les Allemands à les évacuer, plus qu’à l’issue de violents combats urbains (5).

– De son côté, Erich Ludendorff envisageait de constituer des unités chargées de résister dans les villes mais le manque d’homme et la défaite ne lui en laissèrent pas l’occasion.

* Contrairement à Ypres ou Amiens, Verdun n’est abordée que par une seule voie ferrée et une route principale.


(1) DUFOUR Lt.Col. J-L. : « Villes et combats urbains au XXe siècle », PUF, 2002, Paris
(2) DUFOUR Lt.Col. J-L, Op. Cit.
(3) FOLEY R. : « A new Form of Warfare. Erich von Falkenhayn’s Plan for Victory. 1916 »
(4) MARSHALL S.L.A : « Notes on Urban Warfare », US AMSAA, 1973
(5) MARSHALL S.L.A, Op. Cit.

 

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