« Georgette » ou la Quatrième bataille des Flandres – Partie 2

1 – « GEORGETTE » SE DÉCHAÎNE : LA PERCÉE SUR LA LYS

– Le début de la « Bataille de Lys » ou « Quatrième bataille des Flandres » commence quasiment de la même sorte que « Michael » moins de trois semaines plus tôt. Le 9 avril à 04h15, les positions Anglo-Portugaises sont réveillées par un tir de préparation court mais particulièrement violent. 900 pièces d’artillerie sont mises à contribution (). Les Allemands noient d’abord les batteries d’artillerie de la First Army sous des nuages de gaz avant de cibler les voies de communication, les PC, etc. Ensuite, les Minenwerfern et Granatwerfern crachent leurs roquettes sur les premières lignes ennemies, pendant que les Sturmtruppen prennent position dans leurs secteurs d’attaque. Enfin, l’artillerie de campagne et lourde allemande déchaîne un violent barrage derrière lequel progressent les groupes de Sturm-Truppen, comprenant fusiliers, grenadiers, mitrailleurs, servants de lance-flamme et pionniers de combat.
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– A 08h45, Ferdinand von Quast lâche ensuite 9 divisions des II. Königlich-Bayerische-Korps (32. et 38. Div.), XIX. Korps (35. et 42. Div.) et IV. Korps (18. et 43. Div.) sur les positions de Henry Horne comprises sur 15 km entre le Canal de La Bassée et Armentières. Mais von Quast a décidé de mettre le poids principal de son attaque sur les Portugais du Général Abreu. Les Sturmtruppen, qui progressent en

petits groupes, sont notamment soutenus par les 11. et 12. Panzer-Abteilungen (détachements blindés) composés de Mark IV de capture. La progression s’effectue dans de bonnes conditions pour plusieurs raisons. Premièrement, de part et d’autre de Neuve-Capelle, les soldats portugais sont pris de panique quand ils reçoivent le bombardement d’obus à gaz. N’ayant reçu aucune formation adéquate pour faire face à cette menace, ils abandonnent plusieurs de leurs positions. Ensuite, ils sont dépassés par les méthodes sophistiquées d’infiltration des Sturmtruppen. Si les éléments de la 1re Division Portugaise du Général Machado flanchent, la 2e Division du Général Da Costa résiste bien mieux malgré ses maigres moyens. Ses régiments tiennent pendant huit heures face aux Allemands et en soirée Da Costa compte plus de 7 000 tués et disparus, soit la moitié de ses effectifs. Comme le signale Jean-Yves Le Naour, les Britanniques ont tôt fait d’accuser les Portugais de lâcheté et d’incompétence, alors qu’ils ont eux-même méprisé et négligé les soldats lusitaniens. L’excuse est bien trop facile (1). Mais finalement, attaquées par les éléments de 8 divisions allemandes les lignes portugaises volent en éclats et le XIX. AK se précipite dans la brèche, pendant que les II. KBK et IV.AK cognent tout aussi durement contre la 55nd (West Lancashire) Division (H. Jeu) et la 40th Division (W. Peyton). La première résiste avec ténacité dans le secteur de Festubert et permet de limiter la casse. Mais la seconde qui tient sur Fleurbaix voit son flanc droit tourné à mesure que les Allemands enfoncent la ligne portugaise. Dans plusieurs secteurs, un scénario se répète : aussitôt la première ligne débordée, les Allemands accrochent la seconde alors que leurs ennemis n’ont pas encore établi leurs défenses. Et comme lors de « Michael », la confusion s’installe dans les dispositifs des XV et XI Corps britanniques. Et aucune défense ne peut être coordonnée avec efficacité. La rapidité des Allemands leur permet d’atteindre la Lys.

– Pour la seule journée du 9 avril, le bilan des troupes de von Quast est spectaculaire : plus d 9 km de progression, même si Béthune ne peut être atteinte et 6 000 Anglo-Portugais capturés (2). Les Allemands s’emparent néanmoins de Neuve-Capelle, Fauquiscart, la Ferme de la Cordonnerie, Richebourg-l’Avoué, Bois-Grenier et Laventie. Cependant, plusieurs Battalions britanniques résistent durement aux Huit-Maisons et à Vieille-Chapelle, ce qui permet de retarder l’avance de von Quast. Du coup, Horne trouve le temps de faire mettre la 29th Division de D.E. Cayley (prélevée sur la Second Army) sur autobus impériales et de les placer en position défensive derrière la Lawe. Mais au sud-ouest d’Armentières, les 32. et 38. ID du II. KBD forcent la Lys au Bac-Saint-Maur. Les soldats de la 40th Division réussissent à faire sauter le pont de la bourgade mais, plus loin, les Sturmtruppen capturent un pont flottant intact et y établissent une tête de pont. Seulement, toutes les autres tentatives de franchissement entre Estaires et Sailly-s/-la-Lys échouent, repoussées par une défense anglaise plus coriace, permettant à Horne d’aménager une ligne de résistance sur la Lawe. Arrivée par autobus, la 29th Division vient s’installer dans le secteur de Bois-Grenier en cours de soirée (). Mais les Britanniques viennent de dégarnir une partie de leur front alors que les Allemands n’ont pas entamé leur seconde phase d’offensive.

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Source : Lemke/Lys1918/obituary (site web)

2 –PRESSION SUR LE FRONT ET SUR LES CHEF ALLIES

– Douglas Haig est rapidement informé de la situation précaire dans laquelle se retrouve Henry Horne. Pour le commandant en chef britannique, c’est encore un violent coup dur, même si son renseignement s’attendait à une attaque. Mais Haig pensaient que ses unités allaient tenir le front. Or, la situation semble se détériorer très vite. Nanti de sa nouvelle fonction de coordinateur, Ferdinand Foch accourt au PC de Montreuil, aux côtés du General Henry Wilson (représentant de la Grande-Bretagne au CSG). Comme le signale Henri Ortholan, Wilson couche dans ses mémoires que « Haig est un homme battu qu’il serait préférable de relever » (3). Haig demande une aide immédiate de la part des Français mais Foch lui rétorque qu’il n’a rien à lui envoyer dans l’immédiat. En fait, le nouveau Chef d’état-major général prévoit de constituer une puissante réserve pour lancer une offensive dans la Somme. Par conséquent, les Britanniques vont devoir allonger une partie de leur flanc en direction des Flandres, notamment en prélevant plusieurs divisions situées entre Arras et Lens, alors que beaucoup de divisions doivent se rétablir après l’Offensive « Michael ».

– Le 10 avril, Ferdinand von Quast remet le couvert afin d’attendre rapidement la Lawe. Pour cela, il engage ses divisions de second échelon et ses réserves. Ainsi, Estaire tombe menaçant davantage la sécurité du saillant d’Armantières. Mais ce n’est pas tout car, le 10 avril toujours, profitant du brouillard, Friedrich Sixt von Arnim déclenche son offensive avec 5 divisions entre la Lys et Wytschaete, secteur tenu par des divisions au repos après les combats de Picardie. Mais cette-fois, l’attaque est moins brillante que chez von Quast car les difficultés du terrain (trous d’obus, décombres) empêchent les Sturmtruppen de progresser rapidement mais ils ne s’arrêtent pas, forçant les éléments du IX Corps d’Alexander Hamilton-Gordon (Second Army) de se retirer sur Messines. Or, Hamilton-Gordon avait fortement contribué à conquérir la Crête de Messines le 7 juin 1917. Mais cette fois-ci, c’est l’inverse. Le X. Reserve-Korps de Magnus von Eberhardt s’empare de Ploegsteert à 08h30, puis de Messines. Pour les Tommys, c’est un rude coup au moral. Et ça n’est que le début.

– Tactiquement, la situation du Saillant d’Armentières est devenue intenable et la ville est en passe d’être encerclée. Pour maintenir la cohésion de leurs lignes et empêcher qu’une brèche ne s’y crée, Horne et Plumer n’ont pas le choix : il faut évacuer Armentières. A Montreuil, les mauvaises nouvelles s’accumulent. Haig trépigne auprès de Foch, menace et supplie. Pour ne pas que l’alliance ne soit déchiré, Foch décide de soulager le front britannique en déplaçant la Xe Armée de Maistre dans la région de Breteuil et la Ve Armée de Micheler sur Picquigny, ce qui permet aux Britanniques de libérer quelques divisions pour les Flandres. Foch envoie seulement la 133e DI (Gén. Valentin) sur la Lys. C’est bien peu (3).

– Le 11 avril, Henry Wilson rencontre Clemenceau et lui fait part de l’angoisse qui étreint les responsables britanniques à Londres. Wilson propose ni plus ni moins l’abandon des Flandres, l’inondation de la région au sud de Dunkerque et un repli sur une ligne Saint-Omer – Abbeville, afin de couvrir les ports de Boulogne et de Calais. Wilson souligne que c’est d’abord une éventualité dont il faut prendre compte mais c’est une lourde menace. D’autant que pour empêcher les Allemands de percer sur la Lys, Haig ne peut y envoyer que 4 divisions, dont seulement 2 en bon état qui arrivent d’Italie (les 5th et 31st). Sur le terrain, la situation se détériore sérieusement. La South-African Brigade tente de reprendre Messines mais se fait étriller. Pire encore, plusieurs Bataillonen de von Quast ont franchi la Lawe au sud de Lestrem, après avoir repoussé les 40th  et 34th Divisions britanniques, de même que les Portugais. C’est tout le cours de la Lys qui est aux mains des Allemands. Dans la foulée, ceux-ci s’emparent successivement de Lestrem et Neuve-Eglise, défendue tant bien que mal par la 50th (Northumbrian) Division alors convalescente. Pire encore, dans la soirée, la 8. Division s’empare de Merville menaçant de couper en deux le dispositif britannique entre la Forêt de Nieppe et Hazebrouck. On peut craindre à cet instant que la route Armentières – Cassel, via Bailleul ne soit forcée. Les Allemands entrevoient la possibilité d’un succès, flairant la rupture du front britannique. Sauf que pour le coup, les Britanniques ont de la chance, puisque le Generalmajor Arthur Hamann informe von Quast que sa division en a plein les bottes et qu’elle ne peut aller plus loin. Si la 8. Division en avait eu les moyens, la situation aurait pu sérieusement être toute autre (4). Pour le coup, Rupprecht fait vite donner ses 2 corps de réserve. Mais comme le signale Jean-Claude Laparra, aussi limités soient-ils, les renforts britanniques et la 133e DI françaises arrivent rapidement grâce aux camions disponibles en nombre et au réseau routier. Du coup, les Britanniques peut s’accrocher un temps entre les Monts et la Forêt de Nieppe (5).

– Face à cette menace, Foch décide d’accroître son aide aux Britanniques, même si elle reste limitée. Outre la 133e DI de Valentin déjà en route, Foch décide d’envoyer la 28e DI (G. Lacapelle) dans les Flandres. Mais il stipule que ces deux divisions seront d’abord envoyées comme réserve et ne seront engagées que si la situation l’exige. Ou comment ménager la chèvre et le chou derrière des allures bravaches. Et comme il est coordonnateur de l’ensemble du front, Ferdinand Foch sollicite l’aide du Roi Albert Ier qui est, ni plus ni moins, le commandant en chef de l’Armée Belge. Albert se voit exposer la demande d’engager plusieurs de ses réserves pour soulager les Britanniques. Ayant retenu également l’exposé de Wilson, il charge le Général Peauffin de Saint-More, Gouverneur de Dunkerque, de se préparer à noyer les secteurs au sud du port en cas de catastrophe.

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Général Gomes da Costa, commandant de la 2e Division Portugaise

3 – ENLISEMENT DE L’OFFENSIVE ALLEMAND ET L’AIDE DE FOCH A HAIG

– Foch a quelque raison d’envisager le pire car sur le terrain, les Allemands conservent toujours l’avantage tactique, mais le rythme de l’offensive commence à ralentir à cause de la fatigue de certaines divisions. Le 13 avril, von Quast lance de furieux assauts en direction de Bailleul mais les Britanniques les repoussent tous, avec des pertes. Les Britanniques du XV Corps doivent évacuer Steenwerk mais se replient en bon ordre sur le Vieux-Berquin. Résultat, l’objectif initial de percer vers Calais n’est pas encore atteint et que les Alliés se cramponnent aux trois Monts des Flandres. Autre donnée, Ferdinand von Quast a progressé plus vite que von Arnim qui butte sur la résistance des troupes de Herbert Plumer. Les Allemands prennent alors acte et décident de modifier leur plan. Friedrich Sixt von Arnim propose d’attaquer le nord du saillant d’Ypres par le nord afin d’obliger Plumer à évacuer la partie sud (Plan « Tannenberg »). Mais du coup, von Arnim demande de réactiver « Georg II » qui avait été écarté par Ludendorff en raison du manque de moyens (6). Les Allemands tombent alors dans les mêmes travers que pendant « Michael » ; ils changent brusquement leur principal axe d’attaque, ce qui fait perdre à l’offensive sa cohérence. La IV. Armee étend alors son flanc gauche jusqu’à Berthen, Saint-Jans-Cappel et Bailleul. De son côté, Erich Ludendorff apprend que la VI. Armee voit son offensive complètement arrêtée. Les Britanniques, qui accusent autant les effets de la malchance que ceux de la brutalité de l’attaque, ne demandent pas mieux.

– Mais les Britanniques s’aperçoivent également que von Quast a progressé plus vite que von Arnim. Par conséquent, si la VI. Armee allemande fournit encore un violent effort sur un axe nord-nord-ouest qui lui ouvrirait le chemin de Hazebrouck, c’est toute la Second Army qui risque de se retrouver isolée, avec des possibilités de retraites compromises. Pour Haig, Plumer et Horne la situation contraint à prendre l’amère décision d’abandonner de plateau de Passchendaele pour se cramponner sur Ypres, Gheluveld et les Monts. Pour les Tommys et leurs officiers c’est un coup de tonnerre. Il a fallu conquérir Passchendaele, Broodseinde et Langemarck dans le sang pour ça ! Mais il n’y a pas le choix. Si on se cramponne au terrain gagné en 1917, on offre aux allemands un cadeau inespéré. Décision est prise donc de raccourcir la ligne entre Ypres et Bailleul et de verrouiller les Monts. Si les Britanniques – notamment Plumer font montre de sérieux états d’âmes, Ferdinand Foch lui, y voit quelque chose de totalement cohérent. On arrêtera les Allemands mais inutile de prendre des risques inconsidérés en maintenant trop allongé le front de la Second Army.

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– Le 14 avril, les Allemands repartent à l’assaut en vue d’atteindre les Monts Kemmel, Rouge des Cats et Noir. Cette fois, c’est la IV. Armee de von Arnim qui fournit l’effort principal, avec le IV. RK. Mais cette fois, les Britanniques résistent mieux, malgré leur infériorité numérique. Ils doivent céder Neuve-Eglise et Méteren mais le front reste cohérent. Le 15 avril, Bailleul tombe puis le 16, ce sont Méteren, Zillebeke et Wytschaete qui sont perdus après de violents combats.

– Seulement, les réserves britanniques fondent et Haig réclame tour à tour, des renforts à Foch et l’allongement du front français pour déployer des divisions maintenues en secteur calme dans les Flandres. Foch refuse car il estime que l’offensive allemande sur la Lys est d’abord un moyen de détourner des divisions françaises des fronts de l’Aisne et de Champagne. Seulement, à la moitié du mois d’avril, suite à une tournée des popotes, Foch doit se rendre à l’évidence, les Allemands ont formé une poche de vingt-kilomètres de largeur et un dernier effort de leur part peut enfoncer la ligne des quatre monts et la Forêt de Nieppe. Devant l’urgence, Foch ordonne, d’une part, la formation d’un Détachement d’Armées du Nord (DAN ; soit des divisions ponctionnées à la IXe Armée) qu’il place sous les ordres du Général Antoine de Mitry, celui-là même qui vient d’arrêter von Hutier à Montdidier moins de dix jours plus tôt. Foch place sous les ordres de Mitry le Corps de Cavalerie d’Adolphe Robillot (1re, 3e et 5e DC), ainsi que la 129e DI (Gén. de Corn), qui va rejoindre les 133e et 28e déjà en route. Mitry ira se placer sous les ordres du General Herbert Plumer. Foch ordonne ensuite au Général Paul Maistre, commandant de la Xe Armée, d’appuyer le DAN en cas de besoins urgents.

– Malgré l’arrivée des Français et l’enlisement de leur offensive, les Allemands décident de ne pas se relâcher et visent comme prochain objectif, la prise du secteur du Mont Kemmel.

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(1) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange victoire », Perrin, Paris
(2) LAPARRA Gén. J-C. : « 1918. L’année décisive ». Vol. 1 « Les ultimes offensives allemandes », SOTECA, 2018, Paris
(3) ORTHOLAN H. & GIOVANANGELI B. : « 1918. Le dénouement », Giovanangeli Editeurs/Ministère de la Défense, 2008, Paris
(4) ORTHOLAN H. & GIOVANANGELI B., Op. Cit.
(5) « L’offensive allemande sur la Lys », in http://chtimiste.com
(6) LAPARRA Gén. J-C ., Op. Cit.

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