« Georgette » ou la Quatrième bataille des Flandres – Partie 1

Prévision ou anticipation ? On se souvient qu’Erich Ludendorff avait demandé aux QG des Heeres-Gruppen « Rupprecht », IV.  et VI. Armeen de plancher sur un plan d’offensive contre les positions britanniques dans les Flandres, entre Passchendaele et Armentières. Offensive qui serait lancée SI « Michael »  ne débouchait pas sur un succès escompté. Or, c’est bien ce qui se produit à la fin du mois de mars. Les plans des états-majors étant encore chauds, « Pollux » décide donc d’infliger aux Anglais un second coup direct.
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1 – DE « GEORG I » A « GEORGETTE »

– Alors que « Michael » connaît ses derniers engagements sanglants sur la Scarpe et sur l’Avre, Erich Ludendorff décide de profiter des capacités offensives de ses armées pour porter le fer dans les Flandres. On se souvient que le Plan « Georges » soutenu par plusieurs généraux avait fait l’objet de débats et avait été rétrogradé au rang « d’offensive de secours », du moins si l’on peut dire. Par conséquent, Ludendorff bascule l’effort principal – alors porté entre la Scarpe et l’Oise – entre le Saillant d’Ypres et la Lys. Sachant pertinemment que ce sont les Britanniques qui surveillent cette partie du front, le Quartier-Maître général espère les faire craquer. Toute une armée britannique n’a-t-elle pas manqué d’être volatilisée sous les coups de trois armées lancées en Picardie ? Mais il a fallu que ces diables de Français interviennent dans l’affaire et sauvent la mise à leurs alliés d’Albion. Mais cette fois, dans les Flandres, il n’y a que les Anglais aidés par les Belges. L’affaire pourrait être vite conclue. Du coup, Ludendorff donne pour instruction au Heeres-Gruppe « Rupprecht » d’exécuter une offensive en force en Ypres et Lens, afin de percer en direction des ports du Nord de la France ; plus particulièrement Calais et Dunkerque. Ludendorff sait que la perte de ces deux villes maritimes est l’une des grandes hantises des Britanniques.

– Mais comme l’explique Jean-Claude Laparra, « Georg I » doit revoir à la baisse les ambitions de Ludendorff puisque le plan est vite rendu dépendant de l’échec stratégique des XVII., II. et XVIII. Armeen. En effet, beaucoup de divisions engagées entre les 21 et 28 mars sont fatiguées et ne pourront être opérationnelles pour une offensive majeure dans les Flandres. Par conséquent, l’OHL ne peut compter que sur seulement 11 divisions de réserve qui pourraient s’ajouter aux 41 autres (dont 32 fraîches) des IV. Armee de Friedrich Bertram Sixt von Arnim et VI. de Ferdinand von Quast. Or, si les Britanniques sont ébranlés moralement, leurs divisions – bien dirigées – peuvent être solides comme l’a prouvé la résistance de Byng entre Arras et Flesquières. Or, pour enfoncer le front compris entre Lens et Ypres, le seul renfort de 11 divisions ne saurait être amplement suffisant (1). Du coup, Ludendorff renonce à « Georges II » prévu au nord du saillant d’Ypres et à l’offensive d’appui baptisée « Chevauchée » (« Ritt » en allemand). On se souvient également que Ludendorff avait écarté toute priorité au plan « Georg » en raison de la météorologie. En effet – et les Britanniques l’ont vite compris à leurs dépens en 1917 – le mauvais temps hivernal et printanier transforme vite les plaines flamandes en bourbiers, impropres à de vastes offensives et au déploiement adéquat de l’artillerie. Et s’il faut faire circuler le matériel lourd, on ne pourra compter que sur la seule route Armentières – Hazebrouck. Or, cette fois, la météorologie et le climat semblent avoir pris parti pour les Allemands puisque depuis le mois de mars, aucune intempérie n’est venue détremper le sol des Flandres (2). Raison de plus, donc, pour décider rapidement de l’offensive et accélérer les préparatifs. Erich Ludendorff fixe donc la date de la nouvelle offensive de printemps au 9 avril, le temps d’achever la concentration des troupes nécessaires.

– Avec ces révisions à la baisse du plan initial, von Wetzell dit avec humour que « Georg I » doit être rebaptisée « Georgette ». Et l’idée est acceptée. Mais on peut se demander si Ludendorff n’a pas attaqué à un moment du conflit moins propice. En effet, quand il a lancé l’Offensive « Michael », « Pollux » pouvait compter sur l’absence d’un front uni entre Français et Britanniques. Or quand il ordonne de lancer « Georgette », la conférence de Doullens s’est tenue et cette fois, les Alliés présentent un front relativement plus uni.

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Source : http://www.longlongtrail.co.uk


2 – REJETER L’ANGLAIS A LA MER

– Dans les travaux initiaux, l’offensive devait avoir lieu sur l’axe Hazebrouck – Bailleul – Armentières. Mais avec le constat de l’échec de « Michael », l’état-major du HG « Rupprecht » retravaille le plan et réduit donc la largeur du front. Von Arnim et von Quast devront attaquer entre le sud d’Ypres et La Bassée, soit sur 40 km. Si dans les procédés tactiques, l’offensive ne diffère pas, c’est dans l’objectif qu’elle est sujette à un changement notable. En effet, toujours pour reprendre les mots de J-C. Laparra, en raison du manque d’effectifs, les généraux allemands ne cherchent pas à conquérir le maximum de terrain mais à atteindre rapidement le Schwerpunkt, soit l’objectif principal qui permettra d’obtenir rapidement la décision. Et les objectifs principaux sont les ports de Calais et Dunkerque, ce qui implique de percer rapidement et de maintenir un rythme offensif soutenu pour abattre plusieurs dizaines de kilomètres en un temps réduit. La réduction d’effectifs et la moindre disponibilité en Sturm-Truppen imposent cette décision. Mais elle est beaucoup plus risquée que « Michael », d’autant que l’effet de surprise ne jour plus. Il ne faut pas oublier que les Britanniques – Haig en particulier – s’attendent à voir les Allemands passer à l’offensive dans les Flandres. Sur la carte, il est prévu que les deux armées allemandes attaquent de part et d’autre de la Lys : Frierdrich Sixt von Arnim (IV. Armee) attaquera au nord de la rivière, tandis que Ferdinand von Quast (VI. Armee) attaquera à partir de la rive sud. Le tout regroupe une masse de 35 divisions.

– Dans le détail, placée au sud, la VI. Armee de von Quast est chargée de l’attaque principale et doit en cela, couper la voie ferrée Armentières – Hazebrouck en deux, franchir la Lawe et accrocher le Canal de la Bassée, avant de conquérir les « Monts » des Flandres (soit des Crêtes de 100 à 120 m d’altitude) situés au sud-ouest d’Ypres (Monts Kemmel, des Cats et Noir). Pour cela, les divisions de von Quast doivent conquérir Armentières, Bailleul, Merville et la Forêt de Nieppe. Le II. Königlich-Bayerische-Korps (2nd Corps royal de Bavière) d’Otto von Stetten est chargé d’attaquer sur le flanc droit ; le XIX. (II. Königlich Sächsisches) Armee-Korps d’Adolph von Carlowitz est en charge de l’attaque centrale (contre les Portugais), tandis que le IV. AK de Richard von Kräwel doit attaquer par la gauche entre Givenchy et les Portugais. Enfin, le XL. AK de Karl Litzmann est maintenu en réserve avant d’être engagé dans la poussée vers le Canal de La Bassée.

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Ferdinand von Quast

– Sur la partie nord, la IV. Armee de von Arnim est en charge de l’offensive sur la moitié nord du secteur d’attaque, soit du nord des ruines d’Armentières jusqu’à Hollebeke, avec pour objectif la reconquête de Neuve-Eglise, comme des Crêtes de Messines et Wytschaete, ainsi qu’une attaque sur Ypres afin d’y fixer les troupes de Herbert Plumer. Comme von Quast est chargé de l’attaque principale, von Arnim doit s’en prendre au seul IX Corps de Hamilton Gordon en lançant 6 divisions appartenant aux XVIII. Reserve-Korps de Ludwig Sieger  et X. Reserve-Korps de Magnus von Eberhardt. Enfin, afin d’exploiter la percée obtenue afin de foncer vers la Mer du Nord, le Kronprinz Rupprecht maintient 2 puissantes unités en réserve, soit le III. Könglich-Bayerische-Korps de Hermann von Stein (qui a joué un grand rôle à Caporetto) et  le Garde-Reserve-Korps de Wolf Rudolf Freiherr Marschall von Altengottern.
– Pour obtenir la percée, les chefs allemands comptent bien sur l’emploi des procédés tactiques qui ont permis les succès tactiques de « Michael », soit une préparation d’artillerie courte mais violente, suivie d’une avance rapide de l’Infanterie (coordonnées au sein de Gruppen), chronométrée et coordonnée avec les tirs des Granatwerfern et Minenwerfern, comme avec les barrages des obusiers. Les Allemands disposent déjà de 493 batteries, sauf qu’il a fallu en acheminer depuis la Picardie et toutes ne sont pas complètes pour le déclenchement de l’offensive (3). Concernant l’Infanterie, von Quast et von Arnim peuvent compter sur des Sturm-Divisionen mais bien moins que leurs collègues chargées de « Michael ». Toutefois, von Quast dispose d’une division redoutable qui a fait ses preuve en Roumanie et en Italie ; l’Alpenkorps (Ludwig von Tutschek).

– De leurs côtés, les Britanniques s’attendent bien à une offensive dans ce secteur. La First Army de Henry Horne tient une ligne qui va du nord d’Arras jusqu’à la limite d’Armentières en passant par Béthune. Horne couvre ainsi Givenchy, Festubert, Bailleul, Neuve-Capelle, le Bois-Grenier la Lawe et le cours occidental de la Lys. De son côté, la Second Army de Plumer protège le saillant d’Ypres et notamment les arpents de terre boueuse conquis dans le sang et la sueur en 1917, soit la Crête de Messines, Wytschaete, Langemarck, le Plateau de Gheluveld, le Pois du Polygon (« Polygon Wood »), Broodseinde et Passchendaele. Mais sur ordre de Haig, Horne et Plumer ont dû déplacer des divisions vers la Picardie afin d’endiguer l’Offensive « Michael ». Du coup, les First et Second Armies – respectivement commandées par Henry Horne et Herbert Plumer – ont vu leurs effectifs amenuisés. D’autre part, le jeu de poulie entre divisions fait que Horne et Plumer comptent des divisions affaiblies* par les combats de Picardie. C’est notamment le cas des 9th, 25th, 61st, 51st,50th et 36th Divisions, envoyées sur cette partie du front afin de se refaire une santé après s’être faite durement étrillées. Henry Horne dispose bien des 2 divisions portugaises (1re et 2nde) du Général Tamagnini de Abreu mais elles croupissent sur la Lys depuis 1917 sans avoir réellement combattu. L’Offensive « Georgette » doit frapper entre Armentières et Givenchy, dans les secteurs tenus par le XV Corps de John Du Cane (Bois Grenier – Neuve-Capelle) et le XI Corps de Richard Haking (Neuve-Capelle – Givenchy).

Friedrich Sixt von Arnim

– Pour parler des malheureux soldats Portugais – bien innocents des fautes dont les Britanniques les ont couverts plus tard – il faut bien dire qu’ils ne sont gâtés par personne. Revenons en arrière. En 1916, poussée par la Grande-Bretagne (qui est sa suzeraine économiquement), la toute jeune et instable République Portugaise** déclare la guerre à l’Allemagne pour des prétentions coloniales en Namibie et en Tanzanie. Du coup, les Portugais acceptent d’envoyer un corps expéditionnaire en France. Arrivés en 1917, les deux divisions portugaises sont baladées d’un point à l’autre du front et stationnées dans des secteurs calmes. Mais beaucoup de soldats lusitaniens, pour qui l’Allemagne est un pays lointain, se demandent bien pourquoi on les envoie croupir dans des tranchées boueuses pour se frotter à des Allemands qui ne leur ont strictement rien fait. L’entente avec les généraux britanniques et ceux de Lisbonne est aussi très mauvaise. Méprisés et négligés par les Britanniques, les soldats Portugais sont bientôt oubliés par leur propre gouvernement. En effet, comme le signale Jean-Yves Le Naour, en octobre 1917, le Gouvernement démocrate de José Norton de Martos est renversé par le national-républicain Sidonio Pais (4). Or, Pais est moins favorable à la guerre et adopte une attitude plus passive. Du coup, le nouveau gouvernement de Lisbonne finit par oublier ses soldats qui pataugent dans l’eau et la boue dans les lointaines Flandres. Ainsi, mal formés, mal entraînés (les britanniques n’ayant même pas daigné leur enseigner les dangers représentés par les attaquez au gaz), mal armés et n’ayant qu’une connaissance lacunaire des méthodes de combat modernes, les malheureux soldats portugais sont ignorés de presque tout le monde… sauf des Allemands qui savent qu’ils sont le point faible du dispositif britannique. Et le 9 avril 1918, les infortunés soldats portugais vont connaître un réveil particulièrement douloureux.

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ODB Britannique Georgette

[Suite]

* Sur 60 divisions présentes en France, 46 ont déjà combattu depuis le 21 mars (J-C. Laparra).
** Née par un Coup d’Etat militaire qui renversa les derniers rois de la famille des Bragances, en 1914.

 

(1) LAPARRA Gén. J-C. : « 1918 l’année décisive », Vol. 1 « Les ultimes offensives allemandes », SOTECA, Paris
(2) LAPARRA Gén. J-C., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange victoire », Perrin, Paris

 

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