« Michael » : l’Archange pour l’offensive de la dernière chance – Première partie

PRÉPARATIFS ET PLANS ALLEMANDS

Inutile de le redire, l’ambitieux Erich Ludendorff est un planificateur aussi froid qu’appliqué et déterminé. Le Quartier-Maître Général – et quasi-chef d’Etat officieux de l’Empire allemand – a décidé d’offrir aux Alliés une ouverture du printemps 1918 dont ils se souviendront. Son objectif stratégique ultime est de terminer la guerre en misant sur une séparation (aussi géographique que politique) de l’alliance entre Londres et Paris, tout en ne laissant pas le temps à l’US Army – alors en plein apprentissage de la guerre moderne – n’entrer en lice. Pour cela, Ludendorff a imposé à la schlague prussienne, un Traité de Brest-Litvosk désavantageux aux Bolcheviki, ce qui lui a permis de rameuter plusieurs centaines de milliers d’hommes vers le Front de l’Ouest, tout en formant des divisions d’élite et en faisant transférer des milliers de pièces d’artillerie et de Minenwerfern. Avec 192 divisions contre 175, l’Allemagne a, en apparence, les moyens de remporter la bataille décisive qui décidera du sort des armes. « Pollux » a pour le moment convaincu presque tout le monde à Berlin : Français et Britanniques vont passer un très sale quart d’heure et leurs séides américains n’auront plus qu’à traverser piteusement l’Atlantique en sens inverse. Cependant, Ludendorff sait que le temps est compté pour des raisons aussi bien extérieures (entrée en guerre des Etats-Unis) qu’intérieures (graves difficultés économiques, agitation sociale croissante et contestation de la Monarchie des Hohenzollern). En effet malgré le masque d’assurance et de détermination qu’offrent Hindenburg et Ludendorff, l’Allemagne est au bord du gouffre et son armée est minée par d’indéniables faiblesses en termes d’effectifs, de matériel et au niveau technique. Et la recette du succès espéré contient les ingrédients suivants : Somme, Aisne, Picardie, Sturmtruppen, Oskar von Hutier et Otto von Below, entre autres.

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– En cinq années, l’orgueilleuse Allemagne wilhelmienne a changé de visage. La puissance économique de l’Avant-guerre à l’industrie florissante et dynamique est devenue un pays malade, avec une population durement frappée par les privations frumentaires et alimentaires. A tel point que les aliments de base (pain, saucisse, etc.) sont fabriqués à partir de fibres de bois ou de produits chimiques mais sont sans valeur nutritive. La mortalité infantile, fléau que l’on pensait relégué dans les placards de l’histoire, frappe de nouveau et de nombreux enfants allemands souffrent de sous-nutrition (1). Les achats de lait à la Hollande ont permis de freiner le mal mais dès que Wilson a sommé aux Neutres disposant de flottes de ne plus rien vendre aux Allemands, la situation s’est durement aggravée. Il n’y a que la Suisse qui fournit encore l’Allemagne en denrées. Mais la petite Confédération, qui affiche une stricte neutralité, ne peut pas vraiment combler toutes les carences. Seule satisfaction dont peut se vanter Ludendorff, l’annexion de territoires russes et ukrainiens permet à Berlin de faire venir des quintaux de blés, au détriment des populations civiles russes et ukrainiennes (2).

– Le tableau est tout aussi noir pour l’industrie qui tourne pour l’économie de guerre, sous la férule de Ludendorff. Les mines de charbon de la Ruhr et de Silésie tournent à plein mais elles ne peuvent assurer le total des besoins. L’huile et l’essence (même de synthèse) viennent aussi à manquer alors que l’Armée allemande doit faire voler ses avions et rouler ses véhicules. Seuls les pétroles roumains permettent de remplir une partie des réservoirs. Et un autre ersatz est trouvé grâce à la mainmise sur les productions de naphte dans le Caucase (3). En outre, Ludendorff tente bien de mettre l’armée sur roues afin de palier au manque criant de chevaux et de bêtes de somme, bien que la capitulation russe permette aux Allemands de mettre la main sur des équidés. Mais pour fabriquer des camions, des automobiles, des canons et des obus, il faut de l’acier mais aussi de l’aluminium, du caoutchouc, du cuivre, du tungstène, etc. Le fer doit être également rationné et par conséquent, les cartouches doivent être fabriquées en laiton, ce qui génère des inconvénients pour les soldats (4).

– Et pour faire tourner l’industrie, il faut bien sûr des bras. S’il a épargné les jeunes ouvriers de mobilisation car trop précieux sur les chaînes de montage, Ludendorff n’hésite pas à leur adjoindre des soldats amputés (et donc dotés de prothèses adaptées) ou trop sérieusement blessés pour remonter en ligne. Sauf que lorsque les ouvriers ont faim, ils grondent et bruyamment. Jusque-là, ils ont fait leur devoir sans broncher. Mais contrairement aux Français, ils ne mangent plus vraiment à leur faim et souffrent de la vie chère. Et pour le coup, le ras-le-bol de la guerre grandit et le pacifisme gagne les rangs. En 1916, les autorités ont pensé étouffer la contestation en mettant sous les verrous Karl Liebknecht, le chef de l’USPD (Ubahngige-Sozial-Partei-Deutschlands), les socialistes-indépendants, issus d’une scission avec le SPD jugé bien trop complaisant avec les militaires. Mais cela n’a nullement éteint le ressentiment de la classe ouvrière allemande. Si pour l’heure, Karl Liebknecht dort en prison, l’USPD peut compter sur les syndicats comme courroie de transmission dans les usines. Résultat, en janvier 1918, 180 000 ouvriers débraient à Berlin pour défiler dans les rues de la capitale allemande. Comme l’explique très bien Jean-Yves Le Naour, le SPD est d’abord pris au dépourvu mais se joint au mouvement, pour mieux le canaliser. L’un des chefs du SPD, Gustav Noske (député au Reichstag) se joint alors au mouvement pour ne pas le laisser incontrôlé. Mais la suite des événements lui échappe. Contrairement en France où pour calmer les nerveux, Clémenceau agite la carotte en gardant soigneusement le gros bâton derrière le dos*, Erich Ludendorff répond purement et simplement par la politique de la matraque et du sabre. Résultat, Berlin est agitée par plusieurs heures de violentes émeutes et l’on compte de nombreux blessés parmi les manifestants. Noske écope lui-même d’une grosse bosse et d’un séjour au poste. Ludendorff a remporté la première manche mais la loyauté des ouvriers envers le régime est sévèrement mise à mal, sinon rompue par endroits (4).

– Bref, nous l’aurons compris, pour les militaires allemands, il y a urgence à lancer une offensive victorieuse à l’Ouest pour forcer les Alliés à s’asseoir à la table des négociations. Mais ce devront être les Allemands qui négocieront en position de force afin de faire sortir le Vaterland de son étranglement économique. Mais il n’y a pas que l’Allemagne qui souffre. Le pluriséculaire Empire Habsbourg connaît lui aussi de graves problèmes de ravitaillement sur lesquels se greffe la question des nationalités. Le trône du Bienheureux Charles Ier a les pieds complètement vermoulus et sa couronne chancelle dangereusement. Déjà, les indépendantistes tchèques (Edvard Benes et Tomas Mazaryk) ont formé un « Comité National Tchécoslovaque » qui a reçu  le soutien de Clemenceau. Et les officiers polonais de l’Armée austro-hongroise, jusque-là loyaux, commencent eux aussi à organiser en sous-main l’indépendance de la Pologne à partir du « Royaume de Pologne », entité pour l’heure croupionne de Berlin créée à partir des territoires conquis sur la Russie dès 1914 (et sans l’accord préalable de Vienne qui y était hostile). Le Royaume de Bulgarie (de l’inconsistant Roi Ferdinand Ier) est encore plus mal loti, malgré que ses buts de guerre aient été atteints avec la défaite de Serbes. Déjà pauvre et en grande majorité rurale, la Bulgarie s’agrippe encore à ses conquêtes en Macédoine mais est déjà sérieusement épuisée. Pour l’heure, Berlin peut encore compter sur les soldats bulgares, courageux, rudes et durs au mal, pour tenir les cols balkaniques, pendant que les Alliés se préparent à Salonique. Mais il est clair que la Bulgarie peut s’effondrer. Enfin, la situation est encore pire pour l’Empire Ottoman. En effet, « l’homme malade de l’Europe » agonise complètement. En ne comptant que sur une armée décimée, mal ravitaillée et vérolée par les maladies, elle tient encore Damas, Alep et le Liban mais a déjà perdu Bagdad, toute la Palestine et Jérusalem courant 1917. La prise de Batoum, du Kars et du Kharsand suite au Traité de Brest-Litovsk sont de bien maigres consolations.

– Donc, au regard de toutes ces conditions soulevées, Ludendorff doit gagner l’offensive de la dernière chance pour espérer imposer SA paix aux Alliés. Sauf que dans le camp ennemi, la logique est quasiment la même. Et donc, pour cela, dès la fin de l’année 1917, le Quartier-Maître Général s’emploie à préparer son offensive qu’il veut décisive. Ainsi, au début de novembre 1917, les armées sont invitées par l’OHL à rédiger des propositions en vue de l’élaboration d’un nouveau règlement sur « La bataille offensive dans la guerre de position » qui doit paraître dans les premiers jours de janvier 1918. La II. Armee (Georg von der Marwitz) qui a tiré les enseignements des batailles récentes de Cambrai, a ainsi adressé à l’OHL un long mémoire, intitulé « Idées pour la bataille offensive » et particulièrement apprécié. De son côté, la section des opérations de l’état-major général, regroupe les travaux de l’état-major du Front de l’Est et de plusieurs unités ayant participé à l’Offensive de Riga pour en tirer les meilleurs enseignements. Par conséquent, l’activité intellectuelle est particulièrement intense dans les états-majors divisionnaires allemands, des échelons supérieurs aux échelons divisionnaires. On travaille donc sur la surprise, la mise en place de l’Infanterie et de l’Artillerie, la préparation par l’Artillerie et les Minenwerfern (lance-mines), les objectifs des divisions de premier échelon, l’emploi des divisions de second et troisième échelons, la formation d’attaque des unités, ainsi que sur la densité et la vitesse de déplacement du barrage roulant (5).

– En outre, durant le mois de décembre 1917 et au tout début de l’année 1918, Erich Ludendorff effectue la tournée des popotes sur le Front de l’Ouest, afin de prendre contact avec les états-majors, suivre l’élaboration des projets d’opération, recueillir des avis, connaître les besoins, etc. De plus, au cours de ses tournées, « Pollux » prononce devant les chefs d’état-major de corps d’armées et de divisions, des conférences sur les conditions de l’action future. A son retour, il résume dans des instructions et des directives les enseignements qu’il a tirés de ses visites. En même temps qu’un travail d’ordre tactique pur se poursuit au sein des états-majors, un travail d’ordre didactique commence aux différents échelons de commandement (6).

– Pour son travail de préparation, Erich Ludendorff peut s’appuyer sur l’Oberstleutnant Wetzell (Chef de la section des Opérations de l’état-major général) avec qui il a beaucoup travaillé sur le Front de l’Est et en qui il a toute confiance. Hermann von Kuhl est l’autre cheville ouvrière dans la préparation et la planification. Passé par l’état-major du Heeres-Gruppe « Rupprecht » (« Nord »), von Kuhl est rompu aux travaux d’état-major. Enfin, l’Oberst von Schulenburg, chef d’état-major du Heeres-Gruppe « Kronprinz » est le troisième homme de tout ce travail (7). Il faut aussi noter ce point intéressant. Paul von Hindenburg tient son QG à Spa mais Ludendorff décide de s’éloigner de son aîné, la tension entre les deux généraux s’accroissant sensiblement. Le Quartier-Maître général supportant de moins en moins la figure tutélaire de von Hindenburg. Du coup, Ludendorff préfère s’installer au QG de la XVIII. Armee à Avesnes-sur-Help dans le sud du département du Nord. Guillaume II vient se rendre compte de la situation et loge au d’abord au Château de La Fraineuse Mais ensuite, le Kaiser préfère résider à Avesnes-sur-Help dans son train spécial, ce qui isole quelque peu Hindenburg.

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Hindenburg et Otto von Below (au centre) à Spa

2 – ÉLABORATION DU PLAN OFFENSIVE DU PRINTEMPS 1918

A – OU FRAPPER ET COMMENT ?

– Le 30 septembre 1917, Wentzell (alors Major) transmet à Ludendorff un mémoire intitulé : « La concentration future et les buts de guerre actuels ». Le 23 octobre, il lui remet une étude au titre tenant sur trois lignes : « Comment en fonction de notre situation au printemps 1918, nos opérations doivent-elles être conduites pendant l’hiver 1917-1918 et quels sont les préparatifs qu’il nous faudra faire au printemps prochain ? Dans ce document, Ludendorff se trouve d’accord sur trois points :

1 – Obtenir la décision si possible AVANT l’intervention des Américains
2 – Frapper les Anglais – considérés comme les plus faibles – les premiers par une attaque dirigée contre leur flanc droit dans les Flandres
3 – Exécuter, si nécessaire, un repli sur le front français afin de raccourcir les lignes et se ponctionner des divisions indispensables et réduire les zones de contre-offensives possibles des armées françaises. Ludendorff et ses subordonnés envisagent un temps de reporter les VII., I. et III. Armeen derrière la Serre, la Souche et l’Aisne, ce qui donnerait une économie de 20 divisions (8).

– Le 11 novembre 1917 (alors que la bataille de Passchendaele se termine), Ludendorff réunit Wentzell, von Kuhl et von Schulenburg à Mons, au GQ du Kronprinz Rupprecht von Bayer. Le Major Prager (Chef de la Section I de l’état-major du HG « Rupprecht »). Ludendorff y expose ses projets : la situation de l’Italie et de la Russie va permettre de porter une offensive à l’Ouest, avec un premier apport de 35 divisions et de 1 000 bouches à feu, ce qui rendra les forces à peu près égales. En revanche, comme le fait remarquer le Général Laparra, Ludendorff admet qu’une seule offensive sera possible et non deux. Pour le Quartier-Maître Général, il faudra frapper vite, soit dès que la Kaisersheer sera prête à l’offensive, si possible fin février ou en mars mais pas plus tard, afin de ne pas laisser le temps aux Américains de se placer pleinement en ordre de bataille (9).

– Du coup, deux projets successifs sont proposés :

1 – Plan « Georg » (« Georges ») : l’état-major du HG « Rupprecht » propose d’attaquer en direction de Calais et Dunkerque en frappant les Britanniques par une attaque entre Ypres et Hazebrouck. Cela contraindra néanmoins de fixer les Français. Les chefs allemands projettent des attaques localisées sur Verdun (Plans « Castor » et « Pollux »).  Mais bien que tentant quand on se penche sur la carte, ce projet est repoussé car les conditions atmosphériques ne le permettront pas. En effet, les pluies d’hiver ont transformé le sol des Flandres en un immense espace fangeux et une seule route restera praticable pour l’Artillerie. En outre, il faudra franchir le bassin de l’Yser qui a été noyé par les Belges en novembre 1914.
2 – Plan « Michael » : Résultant d’une nouvelle étude de von Kuhl effectuée à la demande de Ludendorff, « Michael » prévoit une offensive  dans la région de Saint-Quentin où le sol (plus calcaire) sera plus praticable pour l’Infanterie. L’offensive devra atteindre la Somme après avoir percé entre Ham et Péronne, tout en appuyant son flanc gauche sur la Somme.  Si ces deux premiers objectifs sont atteints, les Allemands pourront changer l’angle de leur offensive pour attaquer vers Amiens et faire tomber le front anglais. Et par conséquent, Haig serait obligé de se retirer vers le nord, ce qui séparerait les deux alliés. En plus, à regarder la carte, il est tentant d’attaquer Amiens qui reste un important nœud logistique et ferroviaire franco-britannique (10).

– Enfin, le 12 novembre, l’OHL reçoit un mémoire du HG « Kronprinz » qui confirme l’idée d’attaquer les Français une nouvelle fois à Verdun par une attaque en tenailles. – Les travaux allemands sont brièvement interrompus par les combats de Cambrai mais reprennent dans la première moitié de décembre. Le 12, reprenant les travaux de von Schulenburg et de von Kuhl, Wetzell présente à Ludendorff une nouvelle étude intitulée : « L’offensive de l’Ouest et ses chances de succès ». Plus lucide, von Schulenburg explique que les succès seront plus difficiles à obtenir sur le Front de l’Ouest, étant donné que Français et Britanniques ne sont ni les Russes, ni les Italiens. En outre, il n’est pas possible d’obtenir une surprise complète et l’adversaire bloquera l’offensive à un moment ou l’autre. Du coup, Wentzell plaide pour une combinaison d’offensives s’enchaînant avec un temps réduit entre chaque. Après une étude approfondie, Wentzell plaide pour le maintien des plans « Georges », « Michel » et « Castor et Pollux », tout en affichant une préférence pour l’attaque en tenaille sur les deux rives de la Meuse. Sauf que le projet est vite remisé au placard car les Allemands se rendent compte que, grâce à leur victorieuse offensive limitée, les Français tiennent les hauteurs qui protègent l’accès à la Meuse (Cote 304, Mort-Homme et Cote du Poivre). Il faut dire qu’à l’automne 1917, les Allemands se sont rendus compte que s’ils ont sévèrement secoué les Français sur le Chemin des Dames, leur ennemi a été repris en main par Pétain et a surmonté la crise morale du printemps. En outre, deux offensives limitées soigneusement planifiées et bien exécutées (Seconde bataille de la Verdun et le Fort de la Malmaison) ont montré aux Allemands que les Français ne sont pas à terre, loin de là. En revanche, épuisés par les combats dans la boue du saillant d’Ypres, les Britanniques semblent bien plus vulnérables. De son côté, l’état-major du HG « Rupprecht » fait savoir que les troupes rencontreront des difficultés entre Bullecourt et l’Oise. Mais von Kuhl conclut à son tour que l’offensive entre Armentières et Hazebrouck est la meilleure option, tout en pointant la nécessité de fixer les Français comme les réserves anglaises sur d’autres points du front, afin de garantir l’effet de surprise dans le secteur de l’attaque principale (11).

– Concernant « Georges », Wentzell la trouve préférable à « Michel » MAIS en la décomposant en deux actions simultanées opérées par les IV. et VI. Armeen (commandées respectivement par Bernhard Sixt von Arnim et Ferdinand von Quast). Mais « Georges » nécessitera 30 divisions. Avec la défection de la Russie et l’apport en divisions qui en résulte, von Kuhl et Wentzell conservent toujours leur préférence pour ce plan. Sauf que Ludendorff semble contredire ses officiers puisqu’il semble opter pour une offensive dans la région de Saint-Quentin. En effet, le 8 décembre 1917, il intègre entre les II. et VII. Armee – soit entre la Somme et l’Oise – le XXII. Reserve-Korps de von Kathen, rameuté de Russie. Cette décision est presque programmatique, puisque le XXIII. RK a participé à l’offensive de Riga et la contre-offensive de Cambrai. Puis, le 27, le XXIII. RK se retrouve subordonné à la toute nouvelle XVIII. Armee qui prend position entre la Somme et l’Oise. Et la XVIII. Armee est commandée par le redoutable saxon Oskar von Hutier, cousin par alliance de Ludendorff mais surtout, le vainqueur de Riga et le général expert ès Sturmtruppen et nouvel emploi de l’Artillerie.

– Entretemps, le 19 décembre, au QG de l’OHL à Kreuznach, se tient un Conseil de la Couronne (donc en présence de Guillaume II, du Chancelier bavarois von Hertling, de plusieurs ministres, de von Hindenburg et de Ludendorff). Il est certes question des conditions de paix à imposer à la Russie mais également de la direction des opérations sur le Front de l’Ouest. Et sur ce point, l’OHL (donc Ludendorff) reçoit quasiment un blanc-seing de l’Empereur. Et von Hertling ne pipe mot, en signe de consentement. Le 26 décembre, le Quartier-Maître Général convoque les Chefs des états-majors des HG « Kronprinz » et HG « Rupprecht ». Ludendorff ne prend d’abord pas de décision définitive, estiment que la situation pourrait évoluer et confie aux différents groupes d’armées le soin d’étudier quatre  offensives possibles :

1 – « Georges » : Flandres, entre Armentières et Hazebrouck
2 – « Michel » : scindée en « Michel I » (Bullecourt-Bapaume), « Michel II » (Saint-Quentin – Péronne) et « Michel III » (Saint-Quentin – La Fère)
3 –« Hector » : repli de la III. Armee en Argonne et Champagne
4 – « Achille » : retour offensif de la I. Armee en Argonne et Champagne
5 – « Strasbourg » : diversion dans la vallée de la Bruche et combats défensifs dans le Sundgau (Haute-Alsace) et devant Belfort (12).

– Ludendorff décide également de garder en étude une offensive en Champagne dans le secteur de Clermont-en-Argonne. Rien de définitif pour ce secteur du front donc, mais l’option est envisagée. Le 30 décembre, Ludendorff adresse une nouvelle note au Heeres-Gruppe « Kronprinz » dans laquelle en lui demandant d’examiner si la VII. Armee de von Böhn ne pourrait pas participer à l’Offensive « Michael » en liaison avec l’aile gauche de la XVIII. Armee,  par une action entre Chauny et La Fère. Le Kronprinz impérial Guillaume de Prusse donne alors son aval et l’action prévue pour von Böhn est appelée « Michael IV ».

– Parallèlement, Erich Ludendorff réorganise l’ensemble de ses forces comme suit :

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B – LA VICTOIRE SE JOUERA AVEC L’ARCHANGE MICHEL

– Au courant du mois de janvier, chaque état-major de Heeres-Gruppe planche sur la conduite des offensives. Mais le 21 janvier, Erich Ludendorff prend la décision de ne pas donner priorité à « Georg » car ce plan est trop dépendant de la météorologie dans les Flandres. Quant à « Mars », l’offensive nécessiterait un grand déploiement d’artillerie qui n’échappera pas aux Alliés. En outre, il faudrait traverser des zones d’entonnoirs qui ralentiraient la progression des fantassins (13). Du coup, le Quartier-Maître Général prend la décision de lancer « Michael » en l’étendant jusqu’à la Scarpe. En outre, afin de ne pas faire peser tout le poids de l’offensive sur les II.  et XVIII. Armeen, il faut en intercaler une nouvelle à la jonction des VI. et II. La candidate est toute trouvée puisque Ludendorff fait venir la nouvelle XVII. Armee confiée à Otto von Below, l’artisan et  vainqueur de Caporetto qui sait utiliser également les unités d’assaut. D’autre part, Ludendorff fait savoir que la XVIII. Armee de von Hutier pourrait passer sous les ordres du HG « Kronprinz » pour remplir la mission de se porter sur le Canal de Crozat et la Somme, entre Péronne et Ham (14). Pour donner une image, von Hutier doit enfoncer la porte à grand coup de pied afin de laisser passer von Below et von der Marwitz.

– Le 24 janvier, Erich Ludendorff confirme son ordre de préparer l’Offensive « Michael », avec pour objectif de percer sur la ligne Bapaume – Péronne – Ham – La Fère. Mais il remet aussi l’Offensive « Mars » qui doit fixer une partie des forces britanniques par une attaque entre Arras et Péronne. En même temps, il confirme l’ordre à von Hutier de placer la XVIII. Armee sous les ordres du fils de Guillaume II afin d’éviter les frottements avec la II. Armee sur son aile droite.

« Michael » est donc séquencé en quatre phases :

1 – La XVII. Armee doit s’emparer des hauteurs au nord-est de Bapaume (« Michael I »). Mais elle doit également préparer une offensive entre la Scarpe et Croisilles (« Mars Süd »). Sauf que cela peut faire perdre l’offensive en cohérence.
2 – La II. Armee doit attaquer sur Péronne (« Michael II »)
3 – La XVIII. Armee doit attaquer de part et d’autre de Saint-Quentin, entre le ruisseau appelé l’Omignon (au nord) et La Fère.

– En parallèle, la VII. Armee doit préparer une attaque dans le secteur du Gruppe « Crépy » afin de fixer les Français et les empêcher de venir en aide aux Britanniques (Plan « Archange »). Enfin, Ludendorff arrête la date de l’offensive « Michael » au 20 mars pendant que « Mars » et « Archange » seront déclenchés quelques jours plus tard. Mais pour « Mars », Ludendorff abandonne la partie du plan dénommée « Mars Nord » qui visait à attaquer entre la rive nord de la Scarpe et Gravelle. En  revanche, Ludendorff ordonne au Kronprinz Rupprecht de poursuivre les préparatifs du plan « Georg » pour début avril**. Mais comme le fait remarquer Jean-Claude Laparra toujours, pour Ludendorff, « Georg » a moins d’importance puisque ce plan ne pourra être exécuté QU’EN CAS d’échec de « Michael ». Il demande également que les plans de « Hector » et « Achille » continuent de faire l’objet de travaux avant une potentielle attaque en Champagne. En revanche, les autres plans d’attaques contre Verdun et en Alsace sont abandonnés (15).

– Au mois de février, Erich Ludendorff pense réellement que le succès sera au rendez-vous. Mais il n’ignore pas certaines difficultés. Il change alors de conception d’offensive en accroissant le rôle de la XVIII. Armee. En effet, celle-ci doit s’en prendre  aux réserves défensives françaises pour les empêcher de venir en aide aux Britanniques. L’idée de Ludendorff est de lancer la XVIII. Armee au-delà de la Somme. Preuve que Ludendorff accroît le rôle de von Hutier, il dote son armée de puissants moyens et de quelques-unes des meilleures divisions du moment, telles la 1. (Preussisches) Gardes-Division (), la 5. Infanterie-Division (), la 6. ID (), la 28. ID () et la 34. ID (). Ces unités ont combattu, pêle-mêle, à Riga, Zloczow (Galicie) et Caporetto.  Autre preuve, l’Oberst Georg Bruchmüller – que von Hutier connaît bien pour avoir travaillé avec lui sur le Front de l’Est – quitte l’état-major du Kronprinz pour celui de la XVIII. Armee. Enfin, von Hutier voit 2 de ses divisions (les 36. ID et 50. ID) recevoir l’appui des 1er et 11e Détachements de chars (1. et 11. Panzer-Abteilungen), qui mêlent des lourds et lents Panzerwagen A7V de fabrication allemande mais aussi des Mark IV  britanniques de capture.

En revanche, Ludendorff comment une erreur, il n’alloue pas d’aussi importants moyens aux XVII. et II. Armeen au niveau de Péronne – Croisilles. Du coup, Ludendorff mise clairement sur un succès tactique de von Hutier en direction d’Albert et Chaulnes et contre le flanc droit britannique jugé faible. La percée de cette portion du front mènerait à un succès qui permettrait de couper les Français des Anglais et forcer les seconds à se replier vers la Manche et la Mer du Nord (16).

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Photo froide des Dioscures. En 1918, la rivalité entre les deux hommes s’accroît

C – LA PRÉPARATION DE L’ASSAUT

Comme mode opératoire, Ludendorff compte tromper les Alliés autant sur le secteur où il va frapper le plus fort que sur son axe de progression. Pour cela, ils comptent profiter de l’étendue de la ligne d’attaque (Croisilles – La Fère/Barisis) longue de 70 – 75 km, estimant que Britanniques et Français ne pourront pas réellement déceler le principal axe de progression de trois armées allemandes et des 70 divisions chargées de l’assaut. Pour mieux tromper l’ennemi sur la force de frappe de l’offensive, Ludendorff ordonne de créer un écran de 15 divisions qui masqueront la concentration du 21 mars. Celle-ci mettra alors en ligne 37 divisions dont 30 d’assaut. Enfin, pour maintenir une totale discrétion sur les objectifs attribués à chaque division, l’OHL fait communiquer des messages codés avec des lettres majuscules et seulement que dans la nuit des 18-19 mars (17).

– Dans le détail, le plan de l’Opération « Michael » donne ceci :

* Pour le Heeres-Gruppe « Rupprecht »
1 – La XVII. Armee d’Otto von Below (Lens/Douai – nord de Cambrai ; 26 divisions et 1 900 bouches à feu)
, doit partir d’une base de 15 km entre Cambrai et Marcoing afin de réduire le saillant de Cambrai. Son attaque doit être appuyée par l’offensive « Dietrich » (16. et 21. Reserve-Divisionen) qui fixera les Britanniques entre Flesquières et La Vacquerie.
2 – La II. Armee de Georg von der Marwitz (Cambrai – Saint-Quentin ; 20 divisions et  1 800 pièces d’artillerie) doit attaquer en direction de Péronne. Son attaque doit être également appuyée par l’action « Chevauchée des Walkyries » (VI. Armee) qui doit fixer les Britanniques sur le Canal de La Bassée.

* Pour le Heeres-Gruppe « Kronprinz »
3 – La XVIII. Armee d’Oskar von Hutier (Saint-Quentin – La Fère ; 27 divisions et 2 500 pièces d’artillerie) est chargée de l’effort principal en attaquant contre l’aile droite Britannique avec ses 23 Sturm-Divisionen qui attaqueront en 3 échelons (12 pour le premier, 8 pour le second et 4 pour le troisième). Von Hutier doit donc atteindre l’Oise au sud, le Canal de Crozat et la Somme, en s’emparant de Ham.

–  Pour obtenir le succès tactique, Ludendorff compte sur la mise en œuvre de nouvelles tactiques faisant coopérer l’infanterie d’assaut et l’artillerie. Méthodes, bien sûr, reprises à Oskar von Hutier et Georg Bruchmüller après le succès de Riga. Du coup, le procédé employé par l’artillerie allemande est particulièrement sophistiqué, d’autant que les plans de feu doivent être chronométrés avec l’action rapide des Sturmtruppen. Comme pour Riga, Caporetto ou Cambrai, Ludendorff ne cherche pas tant une percée MAIS UNE DISLOCATION DU DISPOSITIF DEFENSIF ENNEMI. Pour cela, il faut jouer non pas sur une attaque massive mais sur l’emploi de petits groupes de Sturmtruppen regroupés autour d’armes collectives (mitrailleuses légères, lance-flamme et Minenwergern). Ces petits groupes s’infiltreront par les tranchées et les ravins pour s’enfoncer le plus loin possible dans les lignes défensives françaises ou britanniques sans se préoccuper de leurs flancs. La multitude, la rapidité et la brutalité de ces attaques fera croire à l’ennemi qu’il sera vite débordé par des Sturmptruppen qui surgiront de partout sur la ligne. Du coup, les unités qui subiront le choc seront forcées de se replier afin de ne pas être encerclées. Et la retraite, effectuée sans coordination entre unités, se transformera en débâcles d’unités, ce qui nuira à la riposte.

Il est détaillé comme suit :

1 – Violent bombardement (Feuerwalze) pendant plusieurs heures des secondes et troisième lignes, ainsi que des positions de l’artillerie britannique ; avec usage d’obus au gaz pour susciter la panique chez les défenseurs ennemis.
2 – Déclenchement d’un feu de Minenwerfern contre la première ligne : le terrain ne doit pas être labouré par les obus afin de faciliter la progression des fantassins. A ce moment, les unités d’assaut sont prêtes à bondir hors des tranchées.
3 – Déclenchement du barrage roulant derrière lequel progressent les Sturmtruppen à raison de 1 km/heure. Chaque séquence de tir doit matraquer une zone de 1 km de profondeur pendant 1 heure avant d’allonger le tir et recommencer.
4 – Les Sturmtruppen se jetteront sur les premières lignes ennemies en s’infiltrant par les ravins et les tranchées. A l’aide de grenades et d’armes collectives, ils frapperont sur les secteurs qui leur auront été attribués.
5 – Les Sturmtruppen s’enfonceront dans la profondeur du dispositif ennemi, pendant que les positions de second échelon, moins mobiles, occuperont et sécuriseront les secteurs conquis, notamment en nettoyant les dernières poches de résistance qui pourront s’y trouver.

– Une chose est certaine, les Allemands veulent enfoncer les lignes ennemies et progresser dans leurs arrières. En Lettonie et en Italie, ils ont progressé de plusieurs dizaines de kilomètres. Il est clair que Ludendorff veut sortir de la guerre des tranchées pour porter le fer dans des secteurs qui  ont été jusque-là relativement épargnés et donc, qui n’ont pas été aménagés avec des tranchées. La guerre de position va donc prendre fin sur le Front de l’Ouest.

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Source : https://nzhistory.govt.nz

2 –  LES EFFECTIFS ALLEMANDS : LE  BORD DU GOUFFRE

– Depuis le printemps 1917, Erich Ludendorff s’inquiète de la question des effectifs de l’Armée allemande. De février 1916 à novembre 1917, l’Armée allemande a consumé près de 1,5 million d’hommes. Or, pour l’Offensive de 1918, l’officieux patron de l’Allemagne a besoin de plusieurs centaines de milliers d’hommes. Pour cela, il a donc décidé de réduire le temps des convalescences, de faire la chasse aux embusqués et de mobiliser la Classe 1920. Celles de 1918 et 1919 ayant été mobilisées en 1917.

– Premièrement, en comptant sur les dépôts du Front et de l’Arrière, Ludendorff peut déjà ramasser 650 000 hommes. Pour reprendre les mots de Jean-Claude Laparra, à l’OHL, on table que si les combats durent, il n’y aura plus grand dépôt à vider pour compléter les effectifs. Et les prévisions les plus alarmistes se confirment dès la fin avril, puisqu’il n’y a plus que 280 000 hommes de disponibles, même si la mobilisation de la Classe 1920 peut encore fournir 232 000 hommes de plus (soit 512 000 hommes au total). Ainsi, au tout début de 1918, la seule réserve disponible pour Ludendorff reste la Classe 1919, avec des engagés dont l’âge ne dépasse pas dix-huit ans. Sauf qu’en raison des privations imposées par le blocus allié et les privations, ces jeunes Allemands sont sous-alimentés et ne peuvent donc faire d’efficaces soldats. Mais grâce à l’abandon de la guerre par la Russie des Soviets, Ludendorff peut déjà transférer 800 000 hommes sur le Front de l’Ouest dès le début du mois de mars, ce qui lui permet de reculer la date de mobilisation de toute la Classe 1920 (18). Du coup, pour le moment, les jeunes engagés permettent de boucher les trous. Mais cette situation ne va guère durer puisqu’en mai, Ludendorff sera contraint de décréter la mobilisation totale de la Classe 1920. A côté de cela, le Quartier-Maître Général décide de racler les hôpitaux et même les prisons militaires et des pénitenciers. Les blessés de 1917 sont renvoyés au front après quatre mois de convalescence seulement. On ponctionne également dans les Bataillons de Travailleurs, pendant que les soldats affectés à des tâches administratives sont déclarés aptes et envoyés au front. Ils sont remplacés par de vieux territoriaux ou des soldats en moins bonne santé qui ne peuvent être affectés qu’en garnison. Seulement, la venue de ses soldats à l’esprit bien moins militaire et peu motivés de se faire trouver la peau n’est pas sans conséquences pour le moral des unités du front. C’est l’une des causes de l’affaissement moral des divisions allemandes qui conduira à l’accroissement des désertions durant l’été 1918. Toutefois, contrairement à une légende tenace, les désertions sont déjà une réalité. Sans qu’elles ne se produisent dans des proportions comme en Russie, l’OHL chiffre déjà à 40 000 le nombre de soldats qui ne rejoignent pas leur unité ou qui ont déserté chez les neutres, notamment en Hollande ou au Danemark (19).

– Les pertes entraînent donc des diminutions des effectifs dans les divisions, partiellement compensées par l’accroissement de la puissance de feu dans certaines unités. Ainsi, en comparant avec les chiffres de 1917, les Bataillons d’Infanterie passent de 800 hommes à 750 (conte plus de 1 000 en 1914). Toutefois, contrairement à ce qui se produit chez les Français et les Britanniques, aucun bataillon n’est dissous chez les Allemands. Leur nombre s’accroît même légèrement, atteignant 2 334 à l’hiver 1918 (20). Toutefois, leur valeur combattive est inégale Pour pallier à ce manque d’hommes, Ludendorff commence par déshabiller Pierre pour habiller Paul. En effet, avant la signature du Traité de Brest-Litovsk, il fixe l’effectif des bataillons d’Infanterie à 800 hommes sur le Front de l’Est pour compléter ceux qui doivent participer à l’Offensive à l’Ouest, dont le nombre est fixé à 980 hommes. Mais cet objectif n’est nullement atteint. Les Bataillons les mieux dotés atteindront 950 hommes au maximum (21).

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Oskar von Hutier, chef de la XVIII. Armee
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Otto von Below, commandant de la XVII. Armee
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Georg von der Marwitz, commandant de la II. Armee

3 – UNE OFFENSIVE QUI NE PASSE PAS INAPERÇUE

– Dire que les Alliés sont complètement surpris de l’Offensive de Ludendorff est un non-sens. Au contraire, ils ne sont absolument pas dupes puisqu’après la signature du traité de Brest-Litovsk, ils s’attendent clairement à voir plusieurs dizaines de divisions allemandes s’aligner sur le front. Rappelons que le 2e Bureau entretient des réseaux de renseignement dans les territoires occupés et que les informations relevées transitent par les pays neutres et particulièrement par la Hollande (plaque tournante de l’espionnage). Or, les civils chargés de collecter et transmettre – autant que possible et au mieux – des informations sur le déploiement des troupes allemandes ne tardent pas à remarquer l’arrivée d’unités entières comme de quantité de canons, de véhicules (automobiles et surtout hippomobiles) et de matériels. On remarque également un accroissement du trafic ferroviaire entre la France et l’Allemagne et entre la Belgique et la France. Dès l’hiver 1917-1918, les rapports tombent au 2e Bureau qui voit ses soupçons se confirmer. Bien évidemment, Pétain et son état-major sont mis au courant et informent les commandants d’Armée et de Corps que les Allemands mijotent clairement un sale coup – sûrement plus important que Verdun – pour le printemps 1918.

– On peut parfois reprocher au Général Edmond Buat d’être partial envers certains généraux et politiques mais sur le plan militaire, ce qu’il couche quotidiennement dans ses journaux est fiable. Ainsi, celui qui est encore le patron de la RGAL est bien informé des moyens qu’alignent les Allemands. Ainsi, il écrit le 6 janvier 1918 : « On arrive à conclure que 70 divisions austro-allemandes sont susceptibles de devenir disponibles contre nous. Comme il s’en trouve déjà 157 sur notre front – dont 117 en ligne et 40 en réserve – on arrive à un total de 227. On admet encore qu’en raréfiant la densité de ses forces sur les fronts passifs, l’ennemi pourrait ne mettre en ligne que 100 divisions ; il lui en resterait donc 117 pour perpétrer ses attaques. […] Mais pour attaquer sur ce front, il faut posséder l’artillerie lourde correspondante. Or les Allemands ont 1 250 batteries auxquelles ils peuvent joindre leurs 450 batteries du front oriental et 80 batteries autrichiennes environ. Soit 1 780 batteries. » (22) Après le détail des effectifs allemands (remarquables de précision en dépit d’une légère surestimation), Edmond Buat ajoute : « il faut cependant compter que l’offensive allemande, si elle a leu, ne se bornera pas à une seule attaque ; qu’il y aura une ou plusieurs diversions où la densité d’artillerie sont un peu inférieure à la normale d’attaque, et une attaque plus fournie, laquelle pourrait par conséquent, englober un front voisin de 50 kilomètres. »

– En revanche, le lieu de l’offensive est davantage sujet au doute. Buat note donc : « d’après tous les renseignements acquis, les fronts les plus menacés paraissent être la Lorraine et la Champagne. On a beaucoup parlé du point de jonction de la ligne franco-anglaise et de l’Alsace. Il semble bien que s’il y a quelque action dans cette région, ce ne puisse être qu’une diversion. Ce serait l’inverse, cependant si l’ennemi se déclarait à passer par le territoire suisse. Mais l’éventualité de la traversée de la Suisse qui a certainement dû être envisagée et que nous avons envisagée aussi comme une manœuvre possible des Allemands ; perd de plus en plus de son importance. » (23) A ce propos, comme le souligne le Colonel Frédéric Guelton, le GQG rédige les plans « H » et « H’ » prévoyant d’intervenir en Suisse en cas de traversée de la Confédération par les Allemands. Mais ils ne seront, bien entendu, jamais appliqués (24). En tout cas, en regroupant les informations, l’état-major de Pétain pense que l’action principale des Allemands aura lieu dans le secteur britannique entre la Scarpe et l’Oise (en quoi il ne se trompe guère) OU entre l’Aisne et la Suippes. Du coup, comme l’explique Jean-Yves Le Naour, s’attendant à voir les Allemands s’acharner contre les lignes françaises du Front de Champagne, Philippe Pétain sera très réticent à dégarnir cette partie du front jusqu’à fin avril – mai 1918 (25).

– Contrairement à ce que l’on a pu croire par la suite, les Britanniques sont eux aussi au courant mais ignorent où les Allemands vont frapper le plus durement. Comme le souligne J-C. Laparra, l’état-major de Haig table sur un effort entre le Canal de Sensée et Bapaume (26). Le 10 mars 1918, le Renseignement britannique prévoit une offensive allemande entre Arras et Saint-Quentin grâce aux observations aériennes et aux interrogatoires de prisonniers. Une semaine plus tard (le 17), l’information est confirmée. Les photos prises par les pilotes du Royal Flying Corps ne trompent pas : nouvelles routes creusées pour le ravitaillement, trous d’obus utilisés comme abris de mortiers de tranchée et présence de convois motorisés et hippomobiles dans les zones arrières. Enfin, quelques jours avant l’Offensive, les lignes de la 36th (Ulster) Division sont bombardées à coups de mortiers.

– S’il ne possède pas la sophistication bétonnée de son rival germanique, le réseau de tranchées allié n’en a pas moins vécu des améliorations en matière de poliorcétique. Fini les lignes continues donc et place à tout un ensemble plus complexe des tranchées au tracé dessiné en forme de créneaux, complétés par des trous d’obus qui servent de postes avancés. Et dans ces postes avancés, se tiennent des fantassins regroupés autour d’un FM Chauchat pour les Français ou d’une mitrailleuse Lewis pour leurs alliés anglo-saxons. Enfin, les mitrailleuses lourdes (Vickers et Hotchkiss) sont disposées de telle sorte qu’elles peuvent, grâce à tir en diagonale, couvrir des couloirs par lesquels l’infanterie ennemie doit progresser. Enfin, les lignes arrières (deuxième et troisième) sont quadrillées par des points de résistance, avec mortiers (Stokes ou Crapouillot) et mitrailleuses qui peuvent se couvrir mutuellement.

– Et dans sa Directive n° (38), Philippe Pétain préconise d’employer une nouvelle tactique pour l’infanterie. Il prévoit donc que les premières lignes soient abandonnées lors du bombardement ennemi afin que l’infanterie allemande donne dans le vide quand elle aborde la première tranchée. Ensuite, l’infanterie française – en grande partie indemne – doit riposter en coopération avec les batteries d’artillerie qui doivent donner un violent tir de barrage sur les vagues allemandes. Seulement, certains généraux voient là un aveu de faiblesse sinon une négation de l’offensive.

– Mais si la défense alliée semblait si bien préparée, on peut se demander pourquoi l’Offensive « Michael » a mené sur une percée sur distance qui n’avait été plus vue depuis 1914 ? Le coupable – ou plutôt les coupables – sont les soldats et officiers du XXXVIIe Corps d’Armée français du Général Emile Taufflieb. Placés en position entre Urvillers et La Fère en décembre 1917, les Poilus savent très vite qu’ils vont être relevés en janvier et ne prennent pas le temps de renforcer et améliorer leurs positions. Résultat, quand la Fifth Army occupe les positions, ils perdent du temps à remettre les tranchées en état ().

– Avant l’offensive allemande, les Britanniques tiennent une ligne qui va d’Arras à Barisis. La Third Army de Sir Julian Byng (le vainqueur de Vimy qui eut moins de succès à Cambrai) occupe une ligne allant d’Arras au saillant de Flesquières, où elle rejoint l’aile gauche de la Fifth Army de Hubert Gough. Celle-ci occupe dont une ligne Flesquières – Barisis. Si Byng dispose d’un front assez équilibré quant à ses effectifs, Hubert Gough est en fait désavantagé puisque son armée doit occuper la portion la plus longue du front du BEF, avec seulement 15 divisions dont 3 de Cavalerie qui n’occupent pas les tranchées. Or, il ne faut pas oublier qu’au début de 1918, les divisions britanniques ont été rabaissées à 11 800 – 12 000 hommes, ce qui peut alléger dangereusement le poids défensif. Or, Gough est aussi désavantagé en artillerie puisqu’il ne peut compter que sur 1 650 canons et mortiers. Et en face de lui, von Hutier en aligne 1 200 de plus. Par conséquent, l’impréparation de Gough aura bon dos quand Haig décidera de lui faire porter le chapeau de l’échec défensif.

– Cette fois donc, pas de doute, alors qu’ils sont restés plus de trois ans sur la défensive dans le nord de la France, les Allemands préparent un gros coup. Mais la discrétion n’étant visiblement par leur fort, les Généraux britanniques s’attendent à les recevoir. Et pour bien montrer qu’ils sont au courant de leurs préparatifs, les Britanniques chargent les équipages de bombardiers nocturnes Handley Page Type O d’effectuer des raids de nuit sur les premières lignes et arrières allemandes, en ciblant – sans succès notable – des potentielles zones de rassemblement de troupes. Et parallèlement, le 20 mars, des Raiders (ou Night Squads) de la 61st (2nd South Midland) Division effectuent un raid contre les lignes allemandes et capturent des Allemands qui les informe qu’ils étaient positionnés pour lancer une offensive. Du coup, les Britanniques déclenchent un tir d’artillerie, couplé à une attaque au gaz contre les lignes allemandes. Mais le 21 mars à 04h40, ce sont les 6 600 pièces allemandes qui démarrent leur concert destructeur.

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* En reprenant sans vergogne les recettes de Louis Malvy fondées sur la négociation, le compromis et la conciliation, qu’il avait vertement dénoncées comme aveu de faiblesse de l’Etat.
** « Georg » sera baptisé, puis connu plus tard, sous le nom « Georgette ».


(1) LE NAOUR J-Y. : « 1917. La paix impossible », Perrin, Paris
(2) LE NAOUR J-Y. : « 1918. L’étrange victoire », Perrin, Paris
(3) LAPARRA Gén. J-C. : « 1918 l’année décisive », Vol. 1 « Les ultimes offensives allemandes », SOTECA, Paris
(4) LAPARRA Gén. J-C, Op. Cit.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Ibid.
(15) Ibid.
(16) Ibid.
(17) Ibid.
(18) Ibid.
(19) Ibid.
(20) Ibid.
(21) JARDIN P. : « En Allemagne, l’illusion d’une armée conquérante mais trahie », in LOPEZ J. & HENNINGER L. (Dir.) : « 1917. Les armées se mutinent », Guerres & Histoire, n° 36, avril 2017
(22) BUAT Gén. E. : « Journal de Guerre. 1914-1923 », présenté par SOUTOU H-G. & GUELTON Col. Fr., Perrin, Ministère de la Défense
(23) BUAT Gén. E., Op. Cit.
(24) Ibid.
(25) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(26) LAPARRA Gén. J-C., Op. Cit.

 

 

 

 

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