Caporetto (4) – La victoire totale qui n’eut pas lieu

Le titre de cet article peut être provocateur. Passé leur succès foudroyant de la dernière semaine d’octobre, les Empires Centraux peuvent se targuer d’un succès foudroyant sur l’Armée italienne. Succès dû à la supériorité tactique germano-autrichienne. Mais comme l’a bien montré Jean-Yves Le Naour, Erich Ludendorff NE VOULAIT PAS D’UNE VICTOIRE TOTALE SUR L’ITALIE. La raison Le Chef d’état-major adjoint du GQG de Berlin ne croit pas que la Guerre se gagnera sur les flancs des Alpes et dans les plaines de Vénétie (1). Rappelons-le, Ludendorff souhaitait d’abord soulager l’Armée austro-hongroise à moyen terme pour éviter à l’Empire pluricentenaire de s’écrouler. Marque de la subordinnation de l’état-major de Vienne à celui de Berlin, le rythme des opérations en Italie est dicté par l’engagement des troupes d’Otto von Below. Or, à Vienne, Arz von Straussenburg et Charles Ier ne demandent que ce que l’Italie sorte définitivement de la Guerre. Par conséquent, en novembre les deux alliés (bientôt seigneur et vassal) ne se trouvent plus sur la même longueur d’onde dans la poursuite des opérations, créant là, ce que l’historien Mario Morselli qualifie d’absence de « leadership ». Du coup, contrairement à Riga, Caporetto ne marque pas la fin du Reggio Escercito, ni même du règne de Victor-Emmanuel III.

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1 – L’EPEE GERMANO-AUTRICHIENNE S’EMOUSSE 

– A première vue, après cinq jours de combat, les Allemands et les Austro-Hongrois ont de quoi être satisfaits. Mais sur le terrain, la formidable épée de von Below commence à s’émousser, d’autant que les différents états-majors, aux différents échelons, peinent parfois à s’entendre. Par conséquent, les armées des deux empires centraux prennent plusieurs retards qui vont profiter aux Italiens. Déjà, dans son journal, Otto von Below écrit avec amertume qu’à Marburg (QG de l’état-major impérial et du Front du Sud-Ouest) « tout le monde a perdu la tête ». En fait, le foudroyant succès du 24 octobre donne le tourni aux Austro-Hongrois qui s’en trouvent soudainement inquiets. Selon von Below, les Autrichiens demandent l’arrêt de l’offensive « à cause du ravitaillement » qui suit avec difficulté. Mais l’histoire officielle austro-hongroise prêtent plutôt à Julius Kaiser l’initiative d’avoir stoppé son k.u.k II. Armee-Korps le long de la voie de chemin de fer Udine – Palmanova afin de ne pas entrechoquer ses colonnes avec le Gruppe « Scotti ». Il n’empêche, en raison du manque de coordination dans les communications entre grandes unités, von Below et ses homologues austro-hongrois mettent vingt-quatre heures à se rendre compte qu’il leur faut prendre Latisana et Codroipo pour piéger entièrement la 3° Armata du Duc d’Aoste. Allemands et Austro-Hongrois ont étalement la possibilité de faire sauter les ponts afin d’empêcher les Italiens de se replier (2).

– Mais le Duc d’Aoste réagit plus promptement en mettant à profit les vingt-quatre heures inespérées pour échapper au désastre. Il met à profit la semaine écoulée pour évacuer toute son armée derrière le Torre et fait sauter les deux ponts en question, de même que les voies ferrées. C’est en bon ordre que la 3° Armara se retire vers le Tagliamento avec une petite partie de son artillerie, en profitant également des actions retardatrices menées énergiquement le Général Enrico Caviglia et son XXIV° Corpo di Armata. Mais les Italiens profitent également du manque d’entente entre leurs deux ennemis. Ainsi, le 31 octobre, le General der Infanterie Julius Kaiser reçoit l’ordre de Krafft d’arrêter l’avance de son k.u.k II. Korps (9., 28. et 29. Divisionen) contre le Duc d’Aoste afin de ne pas créer de confusion avec le k.u.k XV  de Karl Scotti. Le même jour, Kaiser se rend au QG de von Below à Udine afin de protester contre la décision allemande, arguant qu’il dépend d’abord du Général Szvetovar Boroievic von Bojna (commandant du Front de l’Isonzo). Mais von Below confirme l’ordre. Comme l’explique l’historien italien Mario Morselli, le Général allemand explique qu’il n’a pas de temps à sacrifier à la bureaucratie autrichienne au regard de la situation des opérations. Mais le temps de dissension cause un retard dans les opérations qui permet justement au Duc d’Aoste de s’extraire du piège. Mais il ne faut pas imputer la seule faute à von Below. Mario Morselli explique que les communications sont particulièrement mauvaises entre le QG de l’Archiduc Eugène à Marbourg et celui de Boroievic von Bojna à Adelsberg. Et selon les propos d’Anton Wagner de 1967, les communications sont tout aussi défectueurses ente Boroievic et ses armées, de même que les communications entre Armeen et Korps, par effet de ricochet. A l’inverse, comme l’indique toujours M. Morselli, les communications entre le QG de von Below et celui du Commandement suprême allemand à Bad Kreuznach fonctionnent mieux. Preuve en est que le 31 octobre, après la percée, Ludendorff et Hindenburg approuvent les nouveaux objectifs assignés par von Below. Mais si les communications fonctionnent mieux, les informations reçues à Berlin sont parcelaires, si bien que ni Hindenburg, ni Ludendorff ne peuvent avoir une bonne vue d’ensemble du théâtre italien (3).

– L’autre facteur qui ralentit la dynamique de l’offensive austro-hongroise se situe également en amont. Particulièrement rigide dans sa structure, l’Armée de Charles Ier ne parvient pas à s’adapter à la situation opérationnelle qui nécessite de la souplesse. Par exemple, durant la matinée du 27 octobre, Krafft téléphone au Generalmajor Alfred von Waldstätten (Chef des opérations de l’AOK austro-hongrois) à Baden pour lui demander d’abord, la possibilité d’arrêter l’avance vers le sud-ouest de la 2. Insozo-Armee de Johannes von Henriquez. Krafft demande aussi expresséement à ce que l’AOK impérial tranfère immédiatement toutes les troupes et l’artillerie disponible au Heeres-Gruppe « Conrad » dans le Trentin. Suivant le plan initial, Krafft veut pressurer les Italiens en débouchant par le nord, soit par les Dolomites de Vénétie et le Trentin afin de faire tomber Bellune, le massif du Monte Grappa, puis contrôle les vallées de la Brenta et de la Piave, derniers obstacles naturels avant les plaines de Vénétie. Krafft espère ainsi lancer l’offensive décivise en prenant trois armées italiennes en deux étaux. Sauf que, dans sa bonne volonté, Krafft comment un impair de procédure : il passe par-dessus la tête de l’état-major de l’Archiduc Eugène (commandant du Front du Sud-Ouest), chef de l’état-major impérial. Et il est quasiment certain que l’initiative de Krafft ait reçu l’assentiment d’Otto von Below. Mais il faut que la demande de Krafft remonte jusqu’à l’Etat-major impérial (Arz von Straussenburg) et jusqu’à l’Empereur Charles, puis soit traitée et approuvée… ce qui prend du temps. Charles Ier, via son Etat-major approuve mais il faut que les différents ordres de marche soient transmis par câble, ce qui prend des heures. Pire encore, dès que les unités voulues par Krafft reçoivent l’ordre de se mettre en route depuis Udine, elles causent une congestion du trafic et donc, le ralentissement du déploiement, ce qui donne encore du répit aux Italiens (4). Von Below ajoute bientôt à la confusion en jouant sa propre partition. Le 29 octobre, il ordonne à toute sa XIV. Armee de traverser le Tagliamento. Il donne ordre au III. Bayerische-Korps de Hermann von Stein de prendre le pont de Dignano et de marcher sur Pordenone. Ensuite, il ordonne au Gruppe d’Eberhard von Hofacker (26. et 200. Divisionen) de prendre Latisana et de foncer sur Codroipo et Sant’Odorico « sans attendre les ordres d’avancer » et de rejoindre les troupes de Karl Scotti au sud de Codroipo. Le 31 octobre, les différents Corps de von Below s’ébranlent. Le k.u.k XV. Armee-Korps de Karl Scotti (5. et 1. Divisionen) attaque en direction du Madrisio et vers le sud de Codroipo. Mais, surprise, il se heurte à une vigoureuse résistance de la 2° Divizione di Cavaleria à Pozzuolo, entre Udine et Latisana. (5).

– Mais un nouvel acteur s’ajoute à cette pièce complexe, comme le décrit bien M. Morselli. Il s’agit du Generalleutenant Ludwig Goiginger, commandant de la 60. Division austro-hongroise (Gruppe « Kosak »), composée de Tchèques et qui forme l’aile nord (droite) de la 2. Insonzo-Armee. Théoriquement, Goiginger aurait dû laisser von Hofacker attaquer sur son flanc droit. Mais voilà, Goiginger fait savoir à son supérieur, le Général Kosak, que son unité est pleinement engagée mais sans aucunement en avertir, Johann von Henriquez, commandant de la 2. Insozo-Armee. Goiginger lance sa division à l’assaut de Madrisio mais surtout, il « coiffe » Kosak en ordonnant aux 35. et 24. Divisionen de marcher sur Arris et Rivignano. Et comme si cela ne suffisait pas, la 53. Division du k.u.k XXIV. AK (Karl Albert von Lukas) attaque elle aussi en direction du sud-ouest ! Par conséquent, sans qu’il en soit pleinement informé, von Henriquez a 4 divisions qui sont partis à l’attaque sans son ordre ! Cela aurait un sens si Goiginger savait ce qu’il faisait. Mais l’initiative tourne presque à l’opéra bouffe d’Offenbach quand Goiginger fait savoir qu’il ne sait quels sont les axes d’attaque fixés par l’état-major du Gruppe « Borojevic ». Mais à sa décharge, Goiginger n’a aucun moyen de communiquer avec Kosak, ni même avec von Lukas. Mais étonnamment, l’initiative indépendante de Goiginger remporte un net succès puisqu’il s’empare du pont de Madrisio avant que les Italiens ne réussissent à le faire sauter. Goiginger lance sa division plus en avant en talonnant les éléments de la 3° Armata qu’il a devant lui. Et ce n’est que le 1er novembre qu’il reçoit l’ordre strict de s’arrêter et de se replier sur au nord, sur la route de Codroipo. (6)

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Enrico Caviglia

2 – DE L’ISONZO A LA PIAVE, L’ANABASE DE L’ARMEE ROYALE ITALIENNE

– En dépit de ses succès, les Austro-Hongrois se retrouvent confrontés à un problème non négligeable : la météorologie et ses impacts. En effet, les intempéries ont gonfflé les torrents alpins qui sont plus difficiles à franchir, notamment le Tagliamento. Pour le coup, les pontons n’ont pas été prévus en nombre suffisant, d’autant qu’ils arrivent avec la logistique qui doit suivre les troupes d’assaut. A cela s’ajoute l’épuisement des troupes qui combattent depuis quatre jours et quatre nuits. Et le ralentissement est également dû à un phénomène auquel Ludendorff sera confronté cinq moins plus tard. En fait, pendant leur percée, Allemands et Austro-Hongrois ont fait main basse sur des dépôts de nourriture et de vêtements italiens. Or, rappelons-le, en raison des graves difficultés économiques qui frappent de plein fouet leurs empires respectifs, Allemands, Autrichiens et Slaves combattent avec la faim au ventre. Du coup, nombre de petites unités profitent des dépôts pour se remplir l’estomac, ce qui cause des retards localisés qui, additionnés provoquent des retards sur l’échelle des opérations. Et des cas d’ivrognerie sont à déplorer, puisque les soldats ont aussi mis la main sur des bouteilles de vins et d’alcools forts, notamment de Grappa*.

– Au soir du 31 octobre, le Duc d’Aoste transmet au QG du Commando Supremo (alors établi à Trévise, au Palazzo Zara) la meilleure nouvelle de ces terribles journées. Hormis 20 000 hommes perdus et malgré des cas mineurs d’indiscipline (7), sa 3° Armata se trouve derrère le Tagliamento, moins la moitié de ses canons, dont une bonne partie de l’Artillerie lourde. Celle-ci, notamment les lourds obusiers de … et … mm n’ont pu être évacués, tout simplement parce que 130 tracteurs d’artillerie a été transféré à la 2° Armata, en pure perte. Plusieurs Reparto di Arditi et des restes de régiments ou de bataillons se sont sacrifiés pour retarder l’avance des troupes de Scotti. Avec 3 000 tués les Arditi ont payé le prix du sang mais leur sacrifice n’aura pas été si vain. Ce qui montre que les soldats italiens étaient capables de prouesse et de courage.

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Le Duc d’Aoste

– Dans le secteur de la 2° Armata, Luigi Capello a laissé le commandement à fait au Général GIacinto Ferrero qui, avec les débris des 30°, 49° et 10° Divizione di Fanteria (divisions d’infanterie ; 25 000 hommes au total) retarde l’avance de Scotti au sud-ouest. Cadorna donne alors à Ferrero la lourde responsabilité de sauver ce qui peut l’être du fantôme de l’Armée de Capello. Il reste aux Italiens de passer le Tagliamento à Latisana et atteindre Mortegliano. Malgré la confusion et la pression ennemie, les troupes rassemblées par Capello et le XXIV° Corpo di Armata d’Enrico Caviglia réussissent à se replier le long de la grand-route Mortegliano – Latisana. Le 31 octobre, Caviglia atteint le Tagliamento à Latisana qu’il trouve encombrée de soldats, d’artillerie, de charriots et de véhicules de transport. En raison du désordre dans les communications, Caviglia ignorait que le Duc d’Aoste faisait également replier ses troupes. Mais on peut dire que ce général énergique a accompli un véritable exploit en maintenant tant bien que mal la cohérence de son corps d’armée, alors que sur sa gauche, le XXVII° Corpo di Armata de Badoglio s’est complètement effondré. Caviglia a lancé des assauts retardateurs qui, malgré les pertes, se sont avérés efficaces (8).

– Mais Luigi Cadorna prend une série de mesures qui ne brillent pas par leur cohérence. Après avoir replié son QG à Trévise, il décide de tenir le terrain sans se rendre compte de la situation. Preuve en est, le 2 novembre, il édicte l’Ordre n° 5238 qui ordonne de tenir le terrain sur le Tagliamento, alors que ce même fleuve est déjà franchi et qu’un Bataillon bosniaque de la 55. Division austro-hongroise est déjà entré dans Udine, par une action rapide durant laquelle le génie a jeté un pont malgré le feu de l’artillerie ennemie. Pire encore, l’aviation italienne est complètement aveugle du ciel, ce qui rend l’armée complètement aveugle. Mais Cadorna estime que le principal danger vient du Trentin et du nord. Il ordonne au Duc d’Aoste d’expédier 5 de ses divisions déjà fatiguées sur le Front de la 4° Armata. Mais entretemps, les Français et les Britanniques qui ont eu vent du désastre, proposent leur aide pour éviter que l’Armée italienne ne s’effondre complètement. (9).

– Mais heureusement pour les Italiens, von Below ralentit considérablement le rythme de son offensive car il redéploie ses forces. Ainsi, le 31 octobre, après avoir atteint le Tagliamento, von Below dispose de 15 divisions en comptant celles de réserve. Sur sa gauche le Heeres-Gruppe « Borojevic » dispose de 19 divisions supplémentaires. Sans surprise, en raison de la concentration de forces dans la région d’Udine, 2 division allemandes – les 200.  et 5. ID – et 3 divisions austro-hongroises – les 1., 4.  et 33. Divisionen – reçoivent l’ordre de  se retirer du front. Simultanément, la 117. ID allemande (rattachée au k.u.k II. Korps de Scotti) reçoit l’ordre de stationner à Udine afin d’y maintenir l’ordre. Du coup, von Below ne dispose que de 9 divisions encore pleinement impliquées (10).

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3 – LA PIAVE, DERNIER REMPART

– Lorsque le Général Conrad attaque le Plateau d’Asiago le 10 novembre, la XIV. Armee avait conservé les 9 mêmes divisions sur le front de la Piave et de la Brenta, ce qui indique que von Below ne conduit plus l’offensive principale. Le 12 novembre, le Gruppe « Krauss » (22. ID, 55. ID, « Edelweiss » Division et Jäger-Division allemande), la même force qu’au début de l’offensive sur l’Isonzo. Ensuite, plusieus divisions de von Below effectuent des missions de relève. En outre, on observe un déséquilibre dans la réparation des troupes sur le front, ce qui défavorise l’attaque de Conrad sur le Plateau d’Asiago. Or, l’artillerie lourde et de montagne commence à faire défaut. Mais à la fin de l’année 1917, Erich Ludendorff préserve volontairement les divisions de von Below, laissant les Autrichiens conduire le reste des opérations, octroyant une division rameutée du Front de l’Ouest (la 195. ID) afin d’épauler les Autrichiens dans un projet d’offensive sur l’Adige afin de menacer le nord de Vérone. Pour lui, la décision stratégique se joue sur le Front de l’Ouest, d’autant que la Russie et la Roumanie viennent de sortir du conflit. De plus, Ludendorff est davantage préoccupé par l’offensive de Julian Byng dans le secteur de Cambrai. Offensive marquée par un emploi plus concentré des Tanks. Du coup, Ludendorff finit par l’emporter sur Hindenburg et le Front italien restera secondaire un temps (11). Et pendant ce temps, les Français et les Britanniques ont mis sur rail et sur roues 11 divisions qui arrivent sur la Piave en novembre.

– Mais l’issue de la bataille de Caporetto se joue égaleemnt plus au nord. Au début du mois de novembre, les deux armée du HG « Conrad » attaquent depuis le massif des Dolomites afin de faire sauter le verrou que représentent Bellune et le Monte Grappa avant de repousser la 4° Armata sur la Piave. Mais cette fois, les Italiens sont prévenus et se battent mieux. Mais malgré l’envoi de 3 divisions bien entraînés pour le combat en montagne (Jäger-Division, « Edelweiss » Division et 22. Schützten-Division), les résultats escomptés ne sont pas atteints Il leur faut ainsi 10 jours à la 22. ID (Gruppe « Krauss ») pour s’emparer deu village de Langarone. On est bien loin du score affiché par von Below. Cependant, la route de Bellune est ouverte. Dans ce qu’on peut appeler un éclair de lucidité, Luigi Cadorna ordonne au Général Mario Nicolis di Robilant – archétype de l’officier piémontais discipliné – de se replier à 90 km plus au sud et de s’ancrer sur le Massif du Monte Grappa. Au départ, di Robilant veut tenir sur place, ce qui aurait pu conduire à la catastrophe. Déjà, plusieurs milliers d’hommes sont capturés. En fait, di Robilant ne veut pas laisser Padoue et Vicenza aux mains des Austro-Allemands. Mais après un échange tendu avec Cadorna le 3 novembre, il obéit et entame son repli en direction, sauvant ainsi réussit à replier sa 4° Armata en ne laissant que 10 000 prisonniers, 27 pièces d’artillerie et 100 mitrailleuses (12).

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Nicolis di Robilant

– Plus à l’est, les troupes de von Below et Szvetovar Borojevic von Bojna ne restent pas inactive non plus depuis la région d’Udine ; d’autant que le terrain est plat, ce qui permettrait une bonne progression des troupes. Borojevic von Bojna n’a que 45 km à abattre pour atteindre le cours inférieur de la Piave et même prendre Venise, complètement dépourvue de défenses. Pour cette phase, il est prévu d’envoyer le Gruppe « von Stein » (12. ID allemande et 13. Schützen-Division) et le Gruppe « von Hofacker » (117. ID). Borojevic von Bojna prévoit de faire sauter les défenses italiennes à Vidor et Falze, des deux côtés de la Crête de Montello. Mais si sur le papier, le plan paraît au mieux, sur le terrain il en va tout autrement. Otto von Below estime que les défenses italiennes sont faibles dans le secteur de la Crête de Montello. Mais ses renseignements sont faussés car les Italiens se sont ressaisis et renforcé leur défense. Et lorsque la XIV. Armee repart à l’attaque le 11 novembre, ils se heurtent à une réplique de l’artillerie italienne aussi puissante qu’inattendue. Enfin, la météorologie est du côté des Italiens, puisqu’une pluie lourde se met à tomber, gonfflant la Piave (13).

Le Général Conrad lance une nouvelle offensive avec pour objectifs, force la Haute-Piave, puis occuer Bassano del Grappa, Trévise et Padoue, avant de pouvoir menacer Vicenza. Mais le déploiement prend du temps en raison des problèmes de logistiques. Il faut acheminer le ravitaillement par camions depuis Tolmino, ce qui ne peut être rapide compte-tenu la difficulté qu’offrent les routes de montagnes. Du coup, les Italiens profitent du retard de l’ennemi pour renforcer le massif du Monte Grappa encore faiblement défendu par 5 Bataglioni di Alpini, 2 Bataglioni di Fanteria et quelques batteries d’artillerie de campagne et de montagne Il aurait suffi d’une poussée autrichienne pour forcer le massif. Fort heureusement, le 8 novembre, Luigi Cadorna est mis à la porte par Orlando et le Roi et remplacé par le napolitain Armando Diaz, plus compétent et plus humain. Diaz ordonne alors à ses troupes de tenir la Piave et de s’agripper au terrain et de tenir les positions entre Roncone et le massif du Tomatico. Le 13 novembre, l’avant-garde du XVIII° Corpo di Armata du Général Adolfo Tettoni (20 000 hommes au total) arrive dans le Massif du Grappa et se cramponnent à 1 500 mètres d’altitude. Disposant déjà dans la région de la fameuse Strada degli 52 gallerie (« Route des 52 galleries »), une prouesse du Génie et des compagnies de travailleurs qui permet de ravitailler les lignes au sud-est du Monte Pasubio, les troupes du Génie italien élargissent la route Bassano – Monte Grappa (27 km), afin de pouvoir fournir de quoi tenir aux XVIII° Corpo dans le Massif du Grappa (14). Les troupes de Tettoni, maintenant fortes de 39 Bataglioni, réussissent à ralentir sérieusement les Austro-Allemands mais restent sous le feu de leur artillerie qui tire depuis Vadobbiadene, derrière la rive gauche de la Piave. Le 20 novembre, les Austro-Hongrois passent à l’attaque dans un ultime effort (9). Conrad veut forcer le Monte Tomba, clé de voûte de la défense italienne sur la rive droite (ouest) de la Piave, ce qui permettrait de forcer le Massif du Grappa et déboucher dans la plaine de Montebelluna et Castelfranco-Venetto. Les combats font rage durant plusieurs jours de novembre. Le Gruppe « Krauss » réussit s’en emparer du Monte Tomba. Mais les Austro-Hongrois sont complètement épuisés et les lignes italiennes sont restées cohérentes. Mieux, 2 Corps d’Armés français (XIIe et XXXIe) et plusieurs divisions britanniques sont arrivés en renfort et se sont positionnés derrière la Piave. Et Venise, ville emblématique de la région est restée italienne (15).

– Les combats, plus sporadiques, se poursuivent jusqu’au 23 novembre le long de la Piave. Mais le fleuve dessine le nouveau front. Le fleuve, au cours élargi par les fortes pluies d’automne, forme alors un rempart derrière lequel l’Armée royale italienne peut se reconstruire et le pays, se trouver une nouvelle unité, temporaire du moins.

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4 – LE MIRACLE DE LA PIAVE : LE REDRESSEMENT INTERIEUR

« Viva Caporetto ! » s’écrie en 1920 l’ancien Alpini Curzio Malaparte, devenu ardent pacifiste. Pour Malaparte, Caporetto a fait du soldat italien une victime appelée à prendre une revanche sur la Monarchie libérale et le Commando Supremo. Et nombre de Socialistes maximalistes ont vu dans Caporetto, l’élément déclencheur d’une proche révolution sociale. Mais l’histoire va fortement les décevoir par la suite (16). Mais si Caporetto a indéniablement créé un choc dans l’opinion italienne, il n’a pas engendré une révolution comme l’auraient souhaité certains mais un redressement marqué par une unité nationale de plusieurs mois. Comme le fait remarquer l’historien Hubert Heyriès, le désastre qui voit près de 350 000 hommes disparaître des effectifs fait prendre conscience aux Italiens que le territoire est envahi et que la guerre ne se limite plus aux Alpes. Et la Piave devient l’ultiple rempart derrière lequel l’Italie doit faire corps. Du coup, la propagande militaire et les appels à l’unité nationale du Roi et de la classe politique – gauche, centre, droite – sont bien reçus. Comme le signale Jean-Yves Le Naour, le Vatican également prend position pour l’unité nationale italienne et Benoît XV – retranché sur sa colline – ne lance aucun appel à la paix après Caporetto (17). En fait, le Saint-Siège craint à ce moment une possible révolution socialiste qui lui serait défavorable, d’où l’attitude soudainement conciliante envers la Monarchie italienne. On le voit bien, Caperotto a l’effet inverse de Riga pour la Russie, deux mois auparavant.

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– Mais le redressement passe d’abord par de profonds changements. Premièrement, Cadorna saute. Mais comme le dit Jean-Yves Le Naour, l’incompétent et intrigant général n’est pas tant évincé à cause de son incompétence mais parce qu’il n’est coopératif avec personne (18). Ni avec Orlando qu’il méprise, ni avec Foch. Finalement, Victor-Emmanuel III le met à la porte le 8 novembre. Il est remplacé par Amrando Diaz (alors commandant du XXIII° Corpo di Armata), plus souple, étranger aux intrigues politiques et aussi francophile, ce qui facilitera les rapports avec les Alliés. Mais Cadorna prend d’abord des mesures urgentes qui vont s’avérer efficaces. Bien plus humain et moins méprisant que son prédecesseur, il améliore la vie et le traitement des soldats. Le nombre de fusillés baisse drastiquement ; 40-50 jusqu’en novembre 1918 contre 700 de 1915 à 1917 (18) et le roulement des permissions est amélioré. Contrairement à l’ère Cadorna où les soldats convalescents étaient promenés d’une unité à une autre à leur retour au front, Diaz impose que les soldats guéris réintègrent leur unité d’origine. Inspiré et conseillé par les militaires français et britanniques, Diaz met l’accent sur un meilleur emploi de l’artillerie lourde et dote les soldats d’armements plus modernes. Enfin, il met fin à la stratégie d’offensives à outrance et adopte une position défensive sur la Piave. (19)

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Armando Diaz

5 – L’AIDE FRANÇAISE ET BRITANNIQUE

– Comme dit précédement, à la fin du mois d’octobre 1917, Français et Britanniques apprennent le désastre et la débandade de l’Armée de Capello et craignent que le front ne craque sur la Piave. Paris et Londres acceptent de prêter main forte à Rome en vertu des accords d’aide réciproque interalliée. Le 27 octobre, Philippe Pétain alors Généralissime, consent à envoyer plusieurs divisions pour au-delà des Alpes, le temps de laisser l’Armée de Victor-Emmanuel se refaire une santé. Le 1er novembre, Ferdinand Foch (tiré de son placard de Senlis) arrive à Rome et rencontre les dignitaires et militaires italiens. Mais ses rapports avec Cadorna sont difficiles. L’arrivée de Diaz à la tête du Commando Supremo n’en sera donc que bienvenue. De son côté, David Lloyd-George – qui considère le slide show italien comme de prime importance stratégique – ordonne à Sir William Robertson d’envoyer déjà 2 Divisions en Italie. Mais Lloyd-George prend souverainement la décision, en passant par-dessus la casquette de Douglas Haig et celle du War Cabinet (20). Finalement, ce sont 5 divisions britanniques, regroupées dans la nouvelle Italian Expeditionnary Force (IEF), qui sont envoyées au sud des Alpes sous les ordres de Herbert Plumer, qui laisse le commandement de sa Second Army dans les Flandres**.

– Pétain fait mettre alors la Xe Armée du Général Denis Duchêne, soit 6 divisions, sur roues et sur rail. Mais le trajet des troupes française prend du temps en raison des distances à parcourir – le chemin menant des Fronts des Flandres, de l’Aisne ou de Champagne à la Piave ne se fait pas en un  jour – et aussi à cause de la traversée des Alpes, difficile au vu du réseau de l’époque. Et comme le signalent les historiens britanniques John et Eileen Wilks, l’envoi de troupes en Italie s’avère être un cauchemar logistique qui impose de planifier rapidement de nouveauw itinéraires routiers et ferroviaires de plusieurs centaines de kilomètres, alors que l’Armée britannique est occupée par la Troisième Bataille d’Ypres (21). Et pire encore, les chauffeurs de camions s’apperçoivent très vite que leurs véhicules, à l’aise sur des routes en plaines ou en légers vallons, sont inadaptés aux routes sinueuses de montagne. Les pannes sont fréquentes et les soldats doivent souvent continuer à pied en plein automne montagnard. Et outre les hommes, il faut déplacer le ravitaillement et les pièces d’artillerie lourde que Paris et Londres ont promis à Rome en raison des pertes importantes. Ce sont donc de longues files de camions, d’équipages hippomobiles, ainsi que des trains qui convergent vers la Vénétie, via la Maurienne. Et le déplacement des avions de combat, au rayon d’action limitée, n’est pas une mince affaire non plus et rendu beaucoup plus difficile au-dessus des Alpes (avec le mauvais temps de surcroît). Le plus optimal pour acheminer les avions est de les démonter et mettre les pièces sur camions ou sur train avant d’assembler le tout en Italie. C’est

– L’aide française est la plus rapide à arriver. Le 31 octobre, le XXXIe Corps d’Armée (Xe Armée) du Général Sixte Rozée d’Infreville arrive en Italie avec et la 64e DI (Gén. Colin), la 65e DI (A. Blondin), ainsi que 3 divisions entièrement formées de Bataillons de Chasseurs Alpins, la 46e DI (Gén. Lévi) et  la 47e DI (Gén. Dilleman)***. Une base est formée à Milan afin d’assurer le ravitaillement et la logistique des troupes françaises. Le 20 novembre, le XIIe CA du Général Nourrisson arrive également en Italie avec la 23e DI () et la 24e DI (). Emile Fayolle remplace Duchêne et commence à organiser ses forces.  Et les Français arrivent également avec 17 groupes d’artillerie (dont 6 de montagne) et 7 escadriles (22). De leur côté, les Britanniques envoient des unités aguerries par les combats de la Somme et des Flandres. Les 2 premières divisions à arriver (celles qu’à réclamer Lloyd-George en priorité) sont la 7th (G. Barrow) et la 5th (R. Stephens). Le 11 novembre, c’est le XIV Corps de Rudolph Lambart Earl of Cavan qui arrive au sud de Véronne, avec la 23rd Division (J. Babington), la 41st Division (Sy. Lawford) et la 48th (South Middlands) Division (R. Fanshawe). Et bien entendu, les Britanniques apportent également dans leurs bagages de l’artillerie lourde, des mortiers Stokes et des mitrailleuses (Lewis et Vickers).

– Mais pour les soldats français – et surtout pour les Anglais – l’arrivée sur le Front italien implique plusieurs changements. Déjà, hormis pour les Chasseurs Alpins, il faut se familiariser avec la montagne, ce qui pour les Britanniques n’est pas vraiment une chose aisée. Cette fois, il ne faut plus aménager les tranchées dans de la terre mais dans un sol rocailleux. Et les tactiques de combat doivent être révisées (23).

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* Alcool de raisin distillé typique de la Vénétie. Il tient son nom de la ville de Bassano del Grappa.
** Après avoir fait subir de lourdes pertes aux Allemands durant l’année 1917, à Messines, Langemarck, Broodseinde et au Polygon Wood. Malhreusement, l’attaque de la Second Army devant Bellevue (Passchendaele) le 13 octobre ne fut pas un succès. Plumer laisse le commandement de la Second Army à Henry Rawlinson.
*** 46e DI (7e, 13e 22e, 23e, 47e, 53e, 62e et 63e BCA) ; 47e DI (11e, 12e, 14e, 30e, 51e, 52e, 54e, 70e et 115e BCA)


(1) LE NAOUR J-Y. : « 1917. La paix impossible », Perrin
(2) MORSELLI M. : « Caporetto, 1917 : Victory of Defeat ? », Routledge, 2007
(3) MORSELLI M., Op. Cit.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) HEYRIES H. : « Les soldats italiens, les coupables désignés du désastre de Caporetto », in LOPEZ J. & HENNINGER L. (Dir.), Guerres & Histoire, N°36, Avril 2017, éd. Mondadori
(8) MORSELLI M., Op. Cit.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Ibid.
(15) Ibid.µ
(16) HEYRIES H., Op. Cit.
(17) LE NAOUR J-Y, Op. Cit.
(18) Ibid.
(19) HEYRIES H. Op. Cit
(20) WILKS J. & WILKS Ei. « The British Army in italy 1917-1918 », Pen of Sword Publishin, Londres, 2013
(21) WILKS J. & WILKS Ei., Op. Cit.
(22) Les Français en Italie 1917-1918, http://www.cheminsdememoire.gouv.fr
(23) WILKS J. & WILKS Ei., Op. Cit.

 

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