Bataille de Gaza : les Britanniques enfoncent la Sublime Porte

La campagne du Sinai de 1916 s’est soldée par une victoire nette britannique à Romani mais qui n’a pu être entièrement exploitée par la suite. Mais à la fin de l’année 1916, l’Egyptian Expeditionnary Force (EEF) enregistre plusieurs succès. Elle s’empare d’El Arish le 21 décembre 1916, puis de Rafa en Palestine le 9 janvier 1917. Par conséquent, les Britanniques viennent de passer la porte d’entrée de l’Empire Ottoman. Par conséquent, les Ottomans ont  fait évacuer 50 000 civils de Jaffa de crainte de les voir coopérer avec les troupes Britanniques. Ainsi, au début de l’année 1917, David Lloyd-George envisage de grands projets au Moyen-Orient afin de sortir Constantinople de la Guerre afin de mieux isoler Berlin. Mais ce projet grandiose se heurte aux conceptions stratégiques de William Robertson, si bien que sur le terrain, le rythme des opérations sera ralenti. De leur côté, les Turcs qui ont reçu de l’aide allemande, doivent combattre sur plusieurs fronts. Mais tenir la région de Gaza est vital pour conserver des ressources qui font déjà défaut à l’Armée et à l’Economie mais aussi pour garder fermée la route vers Jérusalem et Damas.

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1 – CONTEXTE STRATÉGIQUE EN 1917

– En décembre 1916, les autorités militaires britanniques du Caire se retrouvent face à un important défi logistique. Ils doivent assurer le ravitaillement à  200 000 hommes dans le Sinai (non-combattants compris), requérant près de 5 millions de litres d’eau. Or, l’acheminement de l’eau dans un milieu désertique s’avère techniquement complexe. L’extension de l’échelle des opérations accroît les nécessités logistiques dont dépendent les potentiels prochains succès militaires. Pour améliorer la logistique et le transport, le commandement du Caire demande à Londres des véhicules sur roues afin de moins dépendre des dromadaires, même si ceux-ci conservent une large part dans le ravitaillement.

– Mais pour subvenir aux besoins de l’Egyptian Labour Corps et du Camel Transport Corps, le commandement du Caire doit davantage puiser dans les ressources offertes par l’environnement rural de l’Egypte (main d’œuvre, dromadaires, grains, eau…), ce qui n’est pas sans créer des tensions avec la population égyptienne. Cela oblige les officiels britanniques d’intervenir bien plus agressivement afin de détourner les activités économiques et agricoles de l’Egypte au profit de l’effort de guerre. Et à cela, il faut ajouter les tensions entre la branche militaire et la branche civile de l’Administration britannique d’Egypte. Cela démarre en 1916 quand de sérieuses disputes éclatent entre Sir Henry MacMahon et Lord Archibald Murray. Et de plus, Sir Edward Cecil, Financial Adviser pour l’Egypte est nettement détesté par le Sultan du Caire et ses ministres (1).

– En mars 1917, l’EEF lance de nouvelles opérations offensives au sud de la Palestine. L’attaque de Gaza le 26 mars 1917 marque le point final de la campagne visant à protéger le Canal de Suez mais aussi, le commencement d’une nouvelle. La décision britannique de porter le fer au sein de l’Empire Ottoman répond à des besoins aussi logistiques que géopolitiques. La prise de Gaza et surtout de Beersheba permet de mettre la main sur d’importantes réserves d’eau. En outre, la région est particulièrement fertile, avec ses champs de céréales et ses vergers. Et la prise de ses ressources frumentaires allègerait le poids que fait peser l’effort britannique sur l’économie rurale égyptienne. Et elle priverait également les Ottomans de ravitaillement. D’un point de vue purement tactique, les Britanniques ne seront pas contraints de dépenser leurs forces dans des combats urbains, ce à quoi leurs troupes ne sont pas rompues. Enfin, la prise de Gaza et Bersheeba offre un « socle » solide pour de prochaines opérations, notamment pour couper la voie ferrée de Palestine.

– Mais ses enjeux locaux ne doivent pas faire oublier les enjeux géopolitiques. L’aboutissement d’une campagne réussie dans les territoires de l’Empire Ottoman marquerait la domination de l’Empire britannique au Moyen-Orient en « remplacement » de Constantinople. Comme l’a souligné l’historien Brock Millman, mettre l’Armée ottomane hors d’état de nuire serait tout à l’avantage des Britanniques qui pourront rechercher une paix négociée avec l’Allemagne, en la privant d’un allié (2). Or, empêtrée dans une guerre d’attrition sur le Front de l’Ouest, l’Armée britannique pourrait vaincre plus rapidement les troupes turques par une guerre de mouvement, par deux grandes offensives sur deux axes (Palestine et Mésopotamie). On a souvent dit que David Lloyd-George (devenu Premier Ministre en décembre 1916 suite à la démission de Herbert Asquith) n’était pas favorable pour accentuer les efforts sur les « slide shows ». C’est vrai pour le Front de Salonique ; les Britanniques y maintiennent 3 divisions pour mieux menacer Constantinople. Mais pour le War Cabinet, la conquête de la Palestine aidera à redonner tout son sens à la stratégie britannique au Moyen-Orient. Et Lloyd-George trouve du soutien avec Maurice Hankey (Secretary of State for War) et Lord George Curton (Leader of the House of Lords) se montrent aussi amplement favorable à ce que la Grande-Bretagne s’emparât de portions de territoires appartenant à l’Homme malade de l’Europe.

– Comme l’explique Kristian Coates Ulrichsen, en ce début d’année 1917, les espoirs britanniques ne sont pas infondés. D’une part, la reprise en main de la campagne de Mésopotamie par Monro et Maude commence s’annonce sur de bons auspices. Même si, comme le précise Fabrice Monnier, en dépit des quelques 400 000 hommes mobilisés pour la conquête de Bagdad (dont la moitié de travailleurs), le résultat donne sur un véritable mirage, puisque les troupes de Maude ne conquièrent qu’une ville assez pauvre et encore enclavée dans la partie orientale de l’Empire (3). D’autre part, les Turcs ont subi des pertes importantes en Anatolie face aux troupes russes de Nikolaï Ioudénitch (les Russes ont même pris Erzouroum et Trébizonde en 1916). Par conséquent, protéger l’Empire devient une véritable course contre la montre pour les Ottomans qui doivent combattre sur trois fronts à la fois et avec des ressources humaines et matérielles limitées. Enfin, les Britanniques estiment qu’une campagne victorieuse incitera les tribus arabes du Hedjaz à se révolter et par conséquent, contraindre l’Armée turque à dégarnir – et affaiblir – d’autres fronts.

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Archibald Murray

2 – ÉCHEC A MURRAY DEVANT GAZA (MARS – AVRIL 1917)

– La première bataille de Gaza est le résultat d’une préparation trop d’optimisme et un travail d’état-major médiocre, sinon mauvais. Du coup, parti d’el-Arish les Généraux Charles Dobell (Eastern Force, avec les 52nd et 74th Divisions) et Philip Chetwode (Desert Column, avec l’ANZAC Mounted Division, la 53rd Division et la 54th Division) lancent des raids contre Khan Younès, Gaza, Hareira et Bersheeba tenus par les troupes turques encadrées par Friedrich Freiherr Kress von Kressenstein (3e, 16e et 53e Divisions) qui bénéficient de l’appui d’obusiers autrichiens de 10 cm. Les Britanniques réussissent bien à contourner et encercler la ville le 25 mars grâce à la manœuvre des cavaliers australiens et néo-zélandais. Mais les Généraux estiment que les Turcs se replieront sur une ligne Jaffa – Jérusalem, ce que les intéressés ne font pas. S’ensuit une confusion dans les ordres donnés à l’Infanterie et à la Cavalerie – qui reçoit un ordre de retrait alors qu’elle a conquis Gaza ! – , ce qui permet aux Turcs de contre-attaquer violemment sur Ali Muntar et de contraindre les britanniques et ANZACS à la retraite le 26 mars, avec la perte de 4 000 hommes dont quelques 500 tués. Pourtant, malgré le retrait Archibald Murray et Dobell considèrent que c’est un succès

– Murray, Chetwode et Dobell planifient une seconde offensive contre les mêmes objectifs avec les mêmes forces pour le 17 avril. Il s’agit là d’attaquer par l’est et par la Côte, avec pour objectifs la prise d’Arawineh, « Sausage Ridge » et Hareira. Cette fois, Tanks Mk IV sont même mis en lice. Sauf que les Turcs s’attendent à un nouvel assaut et après avoir concédé un premier abandon de terrain, lancent de furieuses contre-attaques contre les ANZACS, 54th (East Anglia), 53rd (Welsh) et 52nd (London) Divisions. 6 000 hommes (dont 509 tués) sont de nouveaux perdus mais les Britanniques parviennent à consolider leurs quelques gains.

– Murray s’attendait à enfoncer les défenses turques facilement. Mais, au contraire, ils résistent mieux que prévu, tandis que les lignes britanniques s’allongent. Et pour ne pas arranger les choses, Murray a donné l’ordre de ne pas déployer les batteries de canons, afin de préserver l’effet de surprise. Résultat, les éléments de l’EEF qui se retrouvent face aux Ottomans ne bénéficient pas d’un bon appui en artillerie et en aviation. Finalement, les Britanniques évacuent Gaza et les lignes ne vont pas bouger jusqu’à l’automne 1917. Les Britanniques décident de ne pas lancer d’offensive d’envergure car l’EEF manque de réserves en eau alors que les Ottomans contrôle l’accès à la majeure partie des sources et des puits de Gaza. Mais Londres est las du piétinement de Murray. Le Gouvernement et le British War Cabinet conviennent alors de le remplacer par quelqu’un de plus déterminé.   Au départ, Lloyd-George avait pensé à Jan Smuts, ancien chef Boer devenu général britannique et qui avait mené avec succès plusieurs opérations en Afrique Australe. Mais Smuts décline l’offre. Finalement, en raison de la configuration du terrain propice à l’emploi d’unités de cavalerie (ce qui fut démontré dans le Sinai), le choix du War Cabinet se porte alors sur un général spécialiste de la manœuvre et capable de conduire une armée entière en campagne. Monro et Maude étant déjà fort occupés en Iraq, le choix définitif se porte sur Edmund Allenby qui commande alors la III Army en France. C’est donc juste après la bataille d’Arras qu’Allenby apprend sa nomination à la tête de l’EEF. L’intéressé croit d’abord à une plaisanterie mais Lloyd-George lui confirme sa nouvelle affectation au théâtre d’opération d’Orient. Allenby laisse alors son commandement à Julian Byng* et arrive au Caire durant l’été.

3 – DIFFICULTÉS DANS LES DEUX CAMPS

A la fin du printemps 1917, les deux camps entreprennent de renforcer leurs lignes en creusant des tranchées qu’ils doivent renforcer par un harassant travail de terrassement, le tout sous un soleil de plomb et sous la menace de vents violents appelés khamsin. Les Ottomans bénéficient de l’avantage de contrôler une montagne au sud de Bersheeba qui leur appo. Et cette fois, au lieu de maintenir des réserves à l’arrière, ils décident de placer deux divisions face aux Britanniques. Mais ce ne sont pas les combats qui causent le plus grand nombre de pertes dans les deux camps mais les maladies. Bien que les services médicaux de l’EEF aient réussi à imposer un strict régime d’hygiène contre la malaria, un nombre important de soldats sont frappés de gale, de diphtérie et de fièvre des mouches. Et chez les Ottomans, les  causes premières de mortalité sont le choléra, la typhoïde et le typhus. La malaria et la dysenterie restent également des problèmes récurrents mais le manque de médicaments et de personnel médical qualifié accroissent les ravages dans les rangs turcs. Et ce, même si l’état-major général de Constantinople admet avec lucidité que « le traitement des maladies est loin d’être satisfaisant ». Et selon DJemal Pacha, le manque de ravitaillement en nourriture contribue à la propagation des épidémies qui, (apparaissant) au printemps 1916, commencent à faire des ravages dans des proportions inquiétantes l’année suivante. L’Empire Ottoman a bien tenté de se fournir en nourriture à l’extérieur mais le blocus imposé par la Royal Navy empêche l’arrivée de denrées (4).

– Ces difficultés n’empêchent guère les autorités de la Porte à rêver d’une grande reconquête de tout le Moyen-Orient. En effet, le Comité « Union et Progrès » (bastion politique des « Jeunes Turcs »), qui impose ses vues à Mehmet VII, décide d’entreprendre de chasser les Britanniques du Moyen-Orient. Ils comptent d’abord reconquérir Bagdad, avant de lancer une grande offensive dans le Sinai, puis dégager le Caucase. Inutile d’être grand clerc pour constater, que cette stratégie est « (façonnée) par des considérations politiques en disproportion des considérations opérationnelles » pour reprendre les mots de l’historien britannique Hew Strachan. Mais il faut dire que les Turcs reprennent espoir grâce à Berlin. En effet, en 1917, les Allemands profitent de l’affaiblissement de la Russie de Nicolas II pour renforcer l’Armée Ottomane avec un contingent de troupes aguerries, d’un état-major, de munitions, d’armes dernier cri et de transports motorisés. Ainsi, l’Asia-Korps (connu aussi sous le nom de Pasha II) comprend 3 bataillons avec une dotation plus large en mitrailleuses et mortiers de tranchées. Le tout appuyé par de l’artillerie, des avions, des transmissions et 400 véhicules. Inspiré par l’arrivée du contingent allemand, Enver Pacha décide de rapatrier 7 divisions des Balkans pour les envoyer reprendre Bagdad. La force combinée Germano-Turque reçoit ensuite le nom de Groupe d’Armée « Yildirim » ou Heeres-Gruppe « F » et se voit placé sous le commandement au célèbre Erich von Falkenhayn, l’ancien chef du Grand état-major qui a commandé sur tous les fronts d’Europe (ou presque). S’il a échoué à faire sauter le verrou de Verdun en 1916, Erich von Falenhayn a lavé sa réputation en coordonnant avec succès la contre-offensive Germano-Austro-Hongroise contre la Roumanie. Von Falkenhayn et le Gouvernement de la Porte se mettent d’accord pour réorganiser la VIe Armée en Mésopotamie et créer rapidement une nouvelle VIIe Armée (7).

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Djemal Pacha

– Mais ce plan ne rencontre pas l’accord de Djemal Pacha et de son conseiller, le général Kress von Kressenstein. Les deux font savoir que les préparatifs du général britannique Edmund Allenby laissent penser que la principale menace pour l’Empire se situe en Palestine – à la jointure entre le dispositif britannique et le Hejaz insurgé – et non sur le Tigre et l’Euphrate. Mais Enver Pacha balaie ces craintes et décide de concentrer la VIIe Armée à Alep en Syrie, avant de la lancer dans une marche de plus de 900 km vers Bagdad. Mais c’est la suite du plan politique d’Enver qui suscite la stupéfaction des généraux turcs. En effet, un succès vers Bagdad qui (théoriquement) chassera les Britanniques de Mésopotamie, permettra ensuite de pénétrer en Perse et en Asie Centrale, le tout pour réaliser le projet de domination pan-touranien sur le Moyen-Orient. Rien que ça ! Du coup, les Généraux Turcs qui commandent sur le terrain ont tôt fait de s’inquiéter, alors que leur priorité est de conserver les ressources de l’Empire encore protégées. Le ton monte quand Djemal Pacha demande expressément qu’une division au moins de la VIIe Armée soit envoyée au sud de Damas afin de servir de réserve stratégique au front de Gaza. De plus, Djemal ne souhaite pas voir le Groupe « Yildrim » arriver dans sa zone de responsabilité. Il est soutenu par Mustapha Kemal, auréolé de son rôle à Gallipoli, qui était alors commandant de la IIe Armée avant d’être affecté à la tête de la VIIe. Erich von Falkenhayn décide de venir reconnaître lui-même le front et résout partiellement la dispute en permettant à la VIIe Armée de lancer une contre-attaque contre l’EEF quand la situation l’exigera. Sauf que Djemal Pacha est victime de sa franchise. En effet, Enver réussit à l’écarter du théâtre des opérations de Palestine. Sa IVe Armée est dissoute et lui-même part à Damas pour devenir Gouverneur de la Grande Syrie, même si on lui a proposé de conserver son commandement sur l’ensemble des forces d’Arabie du sud. Toutefois, un certain malaise s’installe également entre Turcs et Allemands, puisque les premiers (en particulier les officiers) prennent vite conscience de l’expérience des seconds. Leur expérience de conseillers parlant, Liman von Sanders et Kress von Kressenstein avertissent que les relations entre Allemands et Ottomans pourraient sérieusement se dégrader si les premiers conservent une attitude hautaine ou paternaliste.

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Kreis von Kressenstein

– On pourrait croire que face à la situation dramatique des troupes ottomanes, les Britanniques eurent tôt fait de balayer la Sublime Porte de Palestine, d’autant que les Arabes de Hussein tiennent le Hedjaz. Mais pour des raisons stratégiques, Londres ne veut envoyer des renforts à l’EEF car Sir William Robertson privilégie le Front des Flandres où Haig mène la Troisième Bataille d’Ypres. Et par conséquent, la majeure partie des troupes disponibles est aspirée par la boue flamande, même si Lloyd-George ne serait pas défavorable à obtenir la victoire sur le Slide Show arabe. Le QG du Caire réclame l’envoi de 2 divisions mais Robertson refuse, encourageant toutefois « de saisir toutes les opportunités possibles » pour défaire les forces ottomanes. Toutefois, compte tenu de la situation en Russie et sur le Front de l’Ouest, David Lloyd-George décide de ne pas laisser de troupes en inactivité au Moyen-Orient. Ainsi, trois nouveaux contingents mobiles de l’EEF sont réorganisés en trois divisions distinctes, avec leur propre artillerie de soutien. Les lignes ferroviaires et de ravitaillement en eau sont étendues vers l’est afin de soutenir et ravitailler les lignes de l’EEF. Pendant ce temps, les troupes sur place sont tenues d’intensifier leur entraînement (5).

– Sauf que la ventilation des unités au profit du Front Européen n’est pas sans poser des problèmes au Caire pour des raisons d’ordre intérieur. En effet, les Britanniques – protecteurs du Khédive – se sont rendus impopulaires avec l’instauration de la Loi martiale et le recrutement de travailleurs pour l’Egyptian Labour Corps. Or, le second procédé s’est effectué de manière musclée et draconienne par des intermédiaires travaillant pour les autorités britanniques, les mudir. A cela s’ajoutent les traitements de faveur au bénéfice du personnel britannique, l’augmentation des prix (certes habituel en temps de guerre), le départ d’officiers britanniques plus expérimentés avec les égyptiens avaient de meilleurs rapports, ainsi que la mort du pro-anglais Sultan Hussein (octobre 1917). Ces éléments ne contribuent nullement à apaiser une situation déjà très tendue (6).

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Edmund Allenby

4 – ALLENBY DOIT JOUER L’ECONOMIE

– Du côté de Gaza, les préparatifs vont bon train. Et l’EEF est quasiment sur le point de jouer son dernier grand acte. En outre, il peut compter sur 116 canons et obusiers lourds, de même que sur l’avantage technologique que lui procurent les techniques de repérage de l’artillerie ennemie, avec l’utilisation de la détection visuelle ou par le son. Enfin, l’EEF dispose d’un surcroît technique et technologique avec  ses avions Bristol Fighter. L’EEF regroupe 3 Corps : le XXI Corps (Lt.Gen. Edward Bulfin) avec 3 Divisions fait face à Gaza ; le XX Corps (Lt.Gen. Philip Chetwode) est positionné en face de Beersheba avec 3 Divisions d’Infanterie et la Yeomanry Division (Cavalerie) et enfin, le Desert Mounted Corps (Lt.Gen. Harry Chauvel) fait face aux approches sud-est de Beersheba.

– Même si Edmund Allenby n’a pu se targuer d’un bilan particulièrement brillant à la tête de la IIIrd Army en France, son arrivée au Moyen-Orient provoque un regain d’enthousiasme dans les rangs. En effet, on attend qu’avec ce cavalier, la situation va sortir de l’ornière de la guerre de position dans laquelle l’EEF s’est quelque peu engluée durant l’année 1917. Mais ses visites coutumières au sein du front, sa présence physique, son expérience, tout comme son aptitude à s’adresser directement aux soldats et sa tendance à ne tolérer aucune autre vue que les siennes parmi ses officiers, ont un effet positif. Philip Chetwode qui a évalué les défenses ottomanes expose à Allenby les possibles attaques qui pourront être lancées. Options auxquelles Allenby souscrit entièrement (7).

– Selon Chetwode, la clé de la défense de Gaza se trouve à la charnière de Hareira et Telle el-Sheria. Les fortifications qui protègent Gaza pourront être franchie si elle est balayée par une artillerie en nombre suffisant. Chetwode estime également que les Ottomans se regrouperont sur une seconde ligne défensive, parallèle à la première. Les lignes centrales (Atawine) sont protégées par une bande de terre sans eau et une plaine ouverte qui permet aux Turcs de prendre toute attaque en enfilade. Sur l’extrême droite de la ligne turque (ouest) qui s’étend sur environ 43 km depuis la Côte, les Ottomans ont édifié une série de points fortifiés qui se couvrent mutuellement et peuvent prendre les attaques ennemies en feux croisés. Passer par cette partie du front peut être lourdement risqué. Mais Chetwode sait, par les renseignements fournis par Richard Meitzerheigen, que dans le secteur de Beersheba,  les points fortifiés sont suffisamment espacés entre eux pour lancer une attaque rapide et une manœuvre de flanc. Chetwode met en garde, estimant le projet faisable mais risqué, estiment le projet particulièrement risqué et pouvant offrir un net succès défensif aux Turcs. Pour réussir, il propose de lancer une attaque rapide couplée à une efficace intoxication. Avec son expérience de la Cavalerie et du Front français, Allenby appuie les craintes de Chetwode en estimant qu’une attaque contre Gaza sera trop coûteuse (8).

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Philip Chetwode

– Si en France, Allenby avait l’habitude d’imposer ses vues opérationnelles, cette fois, il laisse une autonomie à ses chefs de corps et de divisions, avec la possibilité d’improviser et d’exploiter les succès tactiques. D’autre part, Allenby fait installer son QG derrière la ligne de front afin de mieux coordonner les mouvements de ses forces. En parallèle, il confie la responsabilité de l’Egypte à Sir Reginald Wingate ancien Gouverneur du Soudan, afin de mieux se concentrer sur Gaza. Sa première mesure est de déployer les unités basées dans le Sinai, soit en Egypte, soit dans son secteur d’opérations. Seulement, les demandes d’Allenby en troupes et en munitions ne peuvent être satisfaites en raison des besoins qu’impose la Troisième Bataille d’Ypres. Sir William Robertson, qui privilégie l’offensive de Haig dans les Flandres, recommande plutôt à Allenby de ponctionner trois divisions territoriales de l’India Army. Deux divisions supplémentaires seront ponctionnées du front de Salonique à la suite des accords signés avec les Français. Quant à la dotation en Artillerie, Allenby ne reçoit que les deux-tiers de ce qu’il avait demandé. Du coup, le général britannique doit résoudre une difficile équation : battre les Turcs, selon les ordres du Cabinet Lloyd-George, mais avec des moyens limités (9). Et le Premier Ministre britannique souhaite voir Jérusalem tomber pour Noël 1917. Sur le plan stratégique, Allenby doit battre les Turcs et les pousser à la limite de leurs moyens et son renseignement ne le rassure pas en lui apprenant qu’Allemands et Ottomans peuvent être capables de masser 20 divisions en Palestine, même si Allenby estime qu’en raison des nécessités logistiques, ses ennemis seraient plutôt capables de n’en aligner que 12.  Informé, Lloyd-George accuse le War Office d’avoir truqué le nombre afin de dissuader le Gouvernement et Allenby d’engager une offensive contre Gaza. En fait, Allenby se retrouve pris malgré lui dans un affrontement fait de combines entre Lloyd-George et William Robertson. De son côté, Allenby se montre beaucoup plus favorable à une offensive indépendante contre les troupes Ottomans. Et bien sûr, Robertson persiste à mettre en avant les problèmes d’allocation d’effectifs et de ravitaillement. Et par conséquent, il refuse de se conformer à la vision stratégique grandiose du Premier Ministre pour l’Orient. Lloyd-George pense même à lancer une opération amphibie dans le secteur d’Alexandrette, en dépit du manque criant de navires de débarquement disponibles. Allenby écrit à Londres pour expliquer qu’il comprend les réticences de Robertson et que pour lancer une offensive, il doit renforcer ses préparatifs. Robertson se montre alors favorable à lancer une offensive limitée qui ne demanderait pas un gros transfert de troupes et de matériel (10).

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7 – PLAN DÉFENSIF GERMANO-TURC

– Mais le camp ennemi est lui aussi traversé par un important débat. Allemands et Turcs s’interrogent pour savoir s’il faut privilégier le Front de Mésopotamie  ou la Palestine. Et le débat dure, ce qui favorise les Britanniques en allongeant fatalement le délai de déploiement des troupes. En Palestine, la 8e Armée ottomane, commandée par Kress von Kressenstrein, qui comprend au total 40 000 hommes répartis en 2 Corps et 1 500 cavaliers. Il a en face de lui le XXII Corps (2 Divisions) positionné sur Gaza et le XX Corps (2 Divisions) qui tient la ligne allant de l’est de Gaza et Beersheba. Cette même ligne est sous la responsabilité de la VIIe Armée du Général Fevzi Çakmak. Bersheeba est tenu par la 27e Division en sous-effectifs (4 400 hommes) mais bien dotée avec 60 mitrailleuses et 28 canons de campagne. Von Falkenhayn s’attend à ce que les Britanniques se concentrent sur Gaza, tenue avec les meilleurs éléments du Yildrim. Çakmak maintient une partie de ses forces en arrière. Et, au nord-est de Beersheba, l’expérimentée 3e Division de Cavalerie ottomane se concentre sur plusieurs kilomètres derrière les lignes. Seulement, peu avant l’offensive britannique, les troupes Ottomanes sont encore en plein déploiement. Et encore faut-il que les effectifs soient à plein. Comme l’a montré l’historien britannique spécialiste de l’Armée Ottomane Edward Erickson, la 20e Division qui arrive vers le front compte théoriquement 10 000 hommes. Mais le 31 octobre, ils n’en arrivent que 4 634, 19 % étant malades et 24 % « portés disparus », pour ne pas dire déserteurs (11).

– Mais le plan germano-turc a un inconvénient. Si les Britanniques percent et avancent rapidement, les unités ottomanes n’atteindront pas la ligne de front rapidement pour lancer une contre-attaque efficace. Pire encore, von Falkenhayn ne peut s’empêcher d’envisager un débarquement sur Alexandrette, ce qui l’oblige à maintenir des troupes à l’arrière. Comprenant que les Allemands s’attendent à une telle opération, ils lancent une opération d’intoxication en faisant croire à des préparatifs à Chypre, en « abreuvant » le renseignement ennemi de messages radios et par l’engagement de dockers. Mais les Ottomans flairent le coup assez vite. Mais le meilleur coup d’intoxication vient de la main du Colonel Richard Meinertzhagen, l’officier responsable du Renseignement de l’EEF. Meinertzhagen établit de faux documents qui sont « laissés » à des Cavaliers turcs lors d’une patrouille. Les prétendus documents comportent de faux plans d’opérations, de fausses cartes et une correspondance factice qui décrit l’attaque contre Gaza. D’autres documents factices sont également abandonnés aux Turcs. Les faux plans indiquent que les Britanniques tâcheront de forcer le secteur de Gaza, alors que le vrai objectif de percée est Beersheba. Allemands et Turcs ont une bonne raison de penser que Gaza est l’objectif principal : la proximité avec la mer qui permet un appui naval. La veille de la bataille de Gaza, la Cavalerie ottomane découvre les mouvements des Britanniques et de l’ANZAC vers Beersheba. Mais ni von Kressenstein, ni von Falkenhayn ne sont disposés à modifier leurs plans défensifs. Et les Britanniques peuvent s’estimer heureux. En effet, un avion d’observation allemand qui avait réussi à photographier les mouvements de troupes d’Allenby est abattu (12).

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8 – BERSHEEBA ET GAZA : LA PORTE OUVERTE VERS JÉRUSALEM

– La troisième bataille de Gaza démarre le 31 octobre par un intense bombardement d’artillerie sur les défenses de la ville. Ensuite, l’infanterie des 60th (2/2nd London) et 74th (Yeomanry) Divisions s’approchent de Beersheba par le sud-ouest, les troupes progressant à 30 mètres derrière le tir de barrage. En dépit des pertes subies, les fantassins britanniques réussissent à prendre la Colline 1070. Mais Beersheba est située dans les Monts de Judée qui sont beaucoup plus faciles à défendre. Mais la résistance ottomane empêche tout progrès rapide. Ce n’est que la soirée que les premiers objectifs sont sécurisés. Pendant ce temps, Harry Chauvel fait effectuer une marche d’approche à son Desert Mounted Corps sous le couvert de l’obscurité à l’est de Beersheba. Comme prévu, la marche du XX Corps depuis le sud-ouest incite Izmet Bey à envoyer ses réserves contre les troupes de Chetwode. C’est à ce moment que Chauvel lance sa cavalerie qui déborde les forces turques à Beersheba. Les 5th et 7th Australian Light Horse Regiments repoussent la 3e Division de Cavalerie ottomane au nord de Beersheba, tandis que les Cavaliers Néo-Zélandais, soutenus par le 6th Australian Light Horse attaquent la colline de Tel es-Sabe. Mais la position est tenue par des Turcs bien positionnés dans des abris. La New Zealand Mounted Brigade doit combattre toute la journée pour faire tomber Tal es-Sabe. Dans la foulée, les 4th et 12th Australian Light Horse chargent vers l’intérieur de la ville sous le tir des mitrailleuses ottomanes. Mais les Cavaliers australiens mettent pied à terre et nettoient les tranchées ennemies en engageant de violents corps-à-corps à la baïonnette. Beersheba tombe aux mains des Austaliens avec son ravitaillement en eau. Sauf qu’ailleurs, les Turcs résistent farouchement, si bien que les efforts de la 53rd (Welsh) Division (Stanley Mott) et du XX Corps ne sont pas suffisants pour envelopper la VIIe Armée turque. Le Général Çakmak réussit à replier ses troupes en bon ordre en combattant efficacement. Mais la chute de Beersheba fait des mécontents. Les officiers turcs se montrent alors fort critiques envers le déploiement de von Kressenstein, si bien que von Falkenhayn doit le relever de son commandement. Mais pour les Turcs, l’attaque contre Beersheba reste d’abord une attaque de diversion avant une attaque principale contre Gaza. A l’inverse, la supériorité aérienne des Britanniques leur permet d’établir des cartes détaillées et des rapports précis sur la position des troupes ottomanes (13).

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Henry Chauvel

– L’attaque contre Gaza démarre le 1er novembre avec un violent bombardement de l’artillerie du XXI Corps (15 000 coups), suivie de l’attaque de la 60th (2/2nd London) Division d’Edward Bulfin, les fantassins progressant derrière le tir de barrage. L’attaque est lancée contre plusieurs points fortifiés, tandis que des raids sont opérés sur d’autres pour détourner l’attention des Turcs. Mais le principal reste à venir. Pour l’heure, les Turcs se battent avec acharnement et courageusement. Mais craignant une percée britannique, leurs généraux envoient leurs réserves au combat, dégarnissant la ligne couvrant Hébron. Allenby a déjà réussi à affaiblir la défense ennemie au centre, à la charnière de Hareiera et Tel el-Sheria. Le 6 novembre, l’attaque principale se produit. Le XXI Corps réussit à percer sur 10 km entre Hareira et Tel es-Sheria. Mais à Beersheba, le XXI Corps et le Desert Mounted Corps n’ont toujours pas débloqué la situation, ce qui empêche Allenby d’exploiter rapidement son succès. Mais les Ottomans constatent que Gaza devient intenable. Résultat, von Falkenhayn décide d’évacuer le secteur à partir du 7 novembre. Chauvel fait immédiatement talonner l’ennemi avec ses Horsemen. L’ANZAC Mounted Division (Edward Chaytor) capture Ramla et Lidda en Palestine, tandis que l’Australian Mounted Division (Henry Hodgson) s’empare de Jaffa. Von Falkenhayn envoie alors la majeure partie de ses forces vers le nord de Jérusalem (14).

– Comme l’explique l’historien britannique Rob Johnson, la tactique d’Allenby peut être sujette à critiques, notamment sur la conduite de l’assaut contre Beersheba et les lents progrès enregistrés par les XX et XXI Corps. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il opère avec des moyens limités comparés à ceux de Douglas Haig dans les Flandres. D’autant qu’Allenby doit jouer l’équilibriste en devant donner satisfaction à Lloyd-George et à Robertson. Néanmoins, il faut mettre à son crédit une meilleure utilisation de l’artillerie (notamment les barrages roulants) pour écraser des portions de la défense turque. L’expérience des champs de bataille d’Europe a donc été transposée en Palestine avec des résultats. Avec la prise de Gaza et de Beersheba, les Britanniques peuvent assurer la sécurisation des points d’eaux et de ravitaillement.

beershattack

* Alors commandant du Canadian Corps et vainqueur de Vimy.

 


(1) ULRICHSEN Kr. C. : « The Middle East in the First Word War », Hurst & Company Publishing, Londres, 2014
(2) ULRICHSEN Kr. C., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) JOHNSON R. : « The Great War and The Middle East », Oxford University Press, 2016
(5) JOHNSON R., Op. Cit.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Ibid.

 

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Une réflexion sur « Bataille de Gaza : les Britanniques enfoncent la Sublime Porte »

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