Passchendaele (12) – L’échec devant Bellevue (9-12 octobre)

– Le 8 octobre, durant le thé avec Plumer, c’est un Alexander Godley enthousiaste qui explique à Haig que la prochaine attaque ne soit nullement sujette à un report, son II ANZAC Corps étant prêt à l’attaque pour le lendemain. Mais dans ce qui va suivre, l’Armée britannique succombe à l’une de ses tares : l’enthousiasme prend le pas sur la méthode et la technique. Et le rôle de Herbert Plumer – certes pressuré entre son supérieur Douglas Haig et son subordonné Godley – n’est pas très clair.

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1 – L’ATTAQUE BÂCLÉE DU 9 OCTOBRE)

– Sauf que cette fois, après l’attaque réussie du 4 octobre, les Royal Engineers sont contraints d’étendre les routes et les voies de chemin de fer dans un délai record. La route Wieltje-Gravenstafel, artère vitale, est ainsi entretenue continuellement dans un harassant travail de fourmis par des compagnies de travailleurs, dont des Chinois. A l’instar de la méthode employée à Vimy, le meilleur moyen pour étendre ou construire des routes consiste à planter de grosses billes de bois dans le sol sur lequels sont posées des planches permettant aux véhicules et chargements hippomobiles de circuler. Mais si la logistique britannique peut maintenir un flux continu, celui-ci est perturbé par l’artillerie allemande. Cela pose vite problème quant à la fourniture en obus l’artillerie de campagne située juste derrière les premières lignes. Du coup, les Britanniques s’en remettent aux mules, mulets et chevaux de bât, chaque animal devant emporter huit projectiles. Répondant après la Guerre aux questions d’un historien, l’ancien Private* Frank Mellish déclare que les véritables héros de Passchendaele étaient ces bêtes de somme (1). Mais en dépit du travail de forçat des Royal Engineers (Génie) et de la Logistique, le temps imparti pour la préparation de l’offensive ne permet pas de disposer de suffisament de plateformes suffisamment solides pour les tirs d’artillerie. Enfin, le mauvais état du terrain empêche clairement le déploiement de Tanks, même si Plumer, contrairement à Gough, n’est pas le plus chaud partisan de l’emploi des engins blindés.

– Pour la quatrième attaque voulue par Plumer, le II ANZAC Corps donc, doit mener l’assaut principal mais non pas avec les soldats des Dominions. En effet, la mission est confiée aux 49th  (West Riding) Division (Ed. Perceval) et 66th Division (H. Lawrence), qui se rassemblent dans le secteur de Frezenberg dans la soirée du 8 octobre. Mais pour cette phase qui doit durer théoriquement cinq heures, plusieurs Battalions d’attaque en dépensent dix, ce qui a pour résultat de fatiguer les hommes avant l’attaque. La cause ? L’urgence de disposer de routes pour acheminer les pièces de 18-pounder a conduit les commandements du Génie et de la Logistique à négliger l’acheminement des fantassins qui doivent gagner leurs lignes les pieds dans la boue. On a bien tenté de poser des voies doubles en bois qui permettent d’acheminer à la fois hommes et matériels mais cela n’est pas suffisant.

– Mais pour les Britanniques, le danger vient également du camp adverse. En effet, si les Allemands se sont fait sévèrement étrillés lors des assauts précédents, le prochain objectif des troupes de Godley n’est autre que la Flandern I Stellung, progégée par un important réseau de fils barbelés et bien garnie de fortifications en dur, notamment l’éperon de Bellevue qui garde l’approche ouest de Passchendaele. En plus, retenant la leçon des attaques précédentes, les Allemands ont disposé un important réseau de positions de mitrailleuses, cachées derrière les protections en dur et qui se couvrent mutuellement. Enfin, les divisions qui étaient en ligne le 4 octobre ont été relevées depuis pas des unités fraîches, notamment les 16. ID (A. von Lüttwitz), 233. ID (Em. von Dewitz) et 195. ID (R. Frhr von Wechmar). Cette dernière ayant été envoyée sur le Front des Flandres après avoir commencé son embarquement sur rail pour le front italien. Il n’en reste pas moins que la combinaison boue – mauvais temps – solidité de la défense allemande désaventage nettement les Britanniques (2).

– La Bataille de Poelcapelle démarre donc le 9 octobre. Mais dès le départ, rien ne permet de croire à une réussite. Les 66th et 49th Divisions ne peuvent suivre les lifts (rideaux) du barrage roulant à cause de la boue. Le seul obstacle naturel entre les tranchées britanniques et les positions allemandes, le Ravebeek gonflé par la pluie, se révèle impossible à franchir. Les fusils Lee Enfield et les mitrailleuses Lewis sont rendus inutilisables par la boue qui pénètre dans les canons et les culasses. Et les défenseurs allemands tirent comme à l’exercice. Mais ce sont les Minenwerfer qui provoquent les plus gros dégâts. Au prix d’efforts quasi-surhumains et de furieux combats au corps-à-corps (durant lesquels les Britanniques prennent souvent le dessus), plusieurs éléments des deux divisions parviennent à sécuriser Blue Line. Sauf que les Allemands passent efficacement à la contre-attaque dans des secteurs restreints mais contraignent les britanniques à se replier sur leur base de départ. Et ce, pour 5 700 hommes perdus en une seule journée. Davantage de succès sont remportés au nord, avec le XIV Corps (Earl of Cavan, 4th  et 29th Divisions) et l’aile droite de la Ire Armée française d’Anthoine. Au nord de Poelcapelle, la 18. Division (P. Bloch von Blottnitz), formée de soldats du Schleswig-Holstein, se fait sérieusement malmener et se trouve incapable de lancer d’efficaces contre-attaques. Les deux formations réussissent à progresser entre la voie ferrée Ypres – Gand et Poelcapelle. Cependant, pour cette fois, la recette du « Bite and Hold » n’a pas pris alors que le moral des Allemands grimpe en flèche, suite à ce succès défensif, facilité par la boue il est vrai. Toutefois, le feu de l’Artillerie allemande s’est révélé efficace (3).

– Toutefois, au QG du Kronprinz Rupprecht à Courtrai, le succès défensif de Poelcapelle ne dissipe pas l’inquiétude. Comme le souligne Nick Lloyd, Rupprecht est préoccupé par l’épuisement de sa défense et fait état à l’OHL des difficultés croissantes. Autre source d’inquiétude, l’engorgement du trafic ferroviaire qui empêche 27 trains de munitions de parvenir à Poelcapelle, alors que la IV. Armee de von Anrim en a cruellement besoin. Or, avec les préoccupations causées par les effectifs et les munitions, la IV. Armee doit constamment adapter sa défense. Du coup, si les Allemands remporteben bien des succès, les combats intenses épuisent leurs unités. Ainsi, en octobre, plusieurs divisions du Gruppe « Iepern » accusent en tout la perte de 3 851 morts, 15 202 blessés et 10 395 disparus, ce qui donne près de 28 900 hommes perdus.

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2 – LES GÉNÉRAUX BRITANNIQUES S’ENTÊTENT…

– Du côté britannique, en dépit de l’échec cuisant du 9 octobre, Plumer donne néanmoins l’ordre d’atteindre le cnquième objectif. Cette fois, l’attaque est mieux préparée. Mais les trois jours de pause ne sont pas suffisants pour une préparation aussi minutieuse que les offensives contre Langemarck et Broodseinde. En effet, l’artillerie connaît les mêmes problèmes de déploiement (à cause des difficultés du terrain) et se trouve dans l’incapacité de fournir à l’Infanterie l’écran protecteur nécessaire. Ainsi, au sein du II ANZAC Corps, la moitié des batteries de campagne (NZ Field Artillery) est opérationnelle. On peut repprocher à Haig et à son optimisme d’avoir reporteé la nouvelle attaque soixante-douze heures après la première et de voir encore trop grand. Même Gough, pourtant d’esprit offensif, estime que les objectifs assignés à Plumer sont trop éloignés de ses bases de départ. Haig lui rétorque de manière hautaine que « l’ennemi est presque totalement affaibli, autant dans son moral que dans sa combativité ». Au sein de la Second Army, William Birdwood – pour une fois pondéré – déconseille à Plumer de relancer une nouvelle attaque. Mais d’autres, qui s’appuient sur des rapports résolument optimistes, veulent poursuivre l’attaque. Ainsi, selon l’historien Andrew MacDonald, Alexander Godley est atteint de la « fixation de Passchendaele », à savoir l’obsession de s’emparer du plateau à tout prix. Obsession qui répond même à des désirs de promotion, selon MacDonald. Véritablement exalté par l’idée d’atteindre l’objectif de Haig, Godley déclare à John Monash qui commande la 3rd Australian Division chargée de l’assaut principal : « Il est de votre devoir sacré de faire flotter le drapeau australien sur les ruines de Passchendaele » (4). On croirait entendre du Foch…

– De son côté, Monash se trouve bien enthousiaste que son chef quant aux perspectives de l’offensive qui s’offre à lui : « Les choses sont précipitées. Aucun temps de préparation, référez-vous aux ordres en temps voulu ». Telle est l’instruction principale que le général australien est contraint de transmettre à ses trois commandants de brigades. La boue rend impossible la tâche de rassembler les pièces d’artillerie en nombre suffisant. Il devient alors évident que si la New Zealand Division échoue à capturer l’épron de Bellevue sur sa gauche, les Australiens seront exposés en enfilade et seront menacés d’être taillés en pièce. Le 11 octobre, Monash plaide pour un report de l’attaque à vingt-quatre heures, afin que ses soldats puissent être prêts pour l’attaque. Mais Godley refuse net (5).

Et Plumer ? Son attitude et curieuse, lui qui avait précédemment demandé à Haig quatre jours de délai pour lancer l’offensive contre la route Ypres – Menin. Or, « Old Plum » n’ayant laissé aucune mémoire ou témoignage écrit quant à cette phase de la bataille, les historiens militaires se trouvent confrontés à un vide. Comme l’explique Nick Lloyd, Harington reste assez flou, estimant juste que son chef « n’a fait que le meilleur ». Peut-on alors invoquer les renseignements incomplets ou faussés ? Ou bien, à ce moment, Plumer a-t-il tout simplement manqué de fermeté envers son chef ? Harington rejette en tout cas fermement l’idée selon laquelle Plumer ait craqué nerveusement. Mais plusieurs questions demeurent : pourquoi la suite des opérations est-elle allée de travers ? Et pourquoi tout ce qui a fait le succès de la Second Army jusque-là n’a pas été répété ? En tout cas, ce qui s’ensuit le 12 octobre représente tout ce qu’il ne faut pas accomplir dans ce type d’offensive (5).

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Soldats Néo-Zélandais montant au front

3 – … ET LES ANZACS PAIENT LE PRIX DU SANG (12 OCTOBRE)

– Pour l’attaque du 12 octobre, Plumer a donc prévu d’engager le II ANZAC Corps d’Alexander Godley, avec la 3rd Australian Division (J. Monash) et la New Zealand Divisions (A. Russell), deux unités aguerries qui ont connu leur moment de gloire dans les combats pour la Crête de Messines. Les deux divisions doivent s’emparer de l’éperon de Bellevue ; les Néo-Zélandais par la gauche et les Australiens par la droite. Le II ANZAC doit être appuyé sur sa gauche par le XVIII Corps d’Ivor Maxse qui engage la 9th (Scottish) Division (H. Lukin). Les trois divisions engagées doivent progresser en trois bonds : 1 km environ pour atteindre Red Line ; 550 m pour atteindre Blue Line et 500-900 m pour emporter Green Line. Pourtant, dans les premières lignes, il se trouve des officiers particulièrement inquiets. Ainsi, le Lt-Col.  Geoffrey Smith, commandant du 2nd Bn. (Otago) Regiment (néo-zélandais) fait parvenir un rapport transpirant l’inquiétude et dans lequel il décrit un plateau tenu par les Allemands et bien protégé par des barbelés et des casemates. Smith demande d’urgence un bombardement en règle pour ouvrir le passage à ses soldats. Mais le tir d’artillerie n’a nullement les résultats escomptés. Le supérieur de G. Smith, le Major-General Andrew Russell le patron des Néo-Zélandais qui a passé une bonne partie de ses journées à visiter les premières lignes, s’alarme également de la précipitation de l’attaque face à une défense allemande qui semble bien organisée. De plus, au sein de plusieurs unités chargées d’attaquer en tête, la préparation est incomplète. Ainsi, la 9th Australian Brigade a fait poser ses câbles trop loin du PC. Et pire, l’acheminement des vivres, de l’eau et des munitions ne suit pas (6).

– C’est donc dans ces conditions peu optimales et avec une préparation bâclée que les troupes des ANZACS passent à l’attaque le 12 contre l’éperon de Bellevue, tenu par 6 Jäger-Regimente. Les scènes de combats sont atroces et dignes d’un film de guerre. Les Néo-Zélandais avancent difficilement, les guêtres enfoncées dans la boue, pour se retrouver incapables de franchir le réseau de fils barbelés. Pendant ce temps, les mitrailleurs et fusiliers allemands tirent comme à la parade. Et pour les Australiens, les choses ne vont pas mieux mais les 9th et 10th Australian Brigades font de véritables prouesses, emportant Blue Line et même Red Line (soit 1,6 km) au prix de sanglants combats et d’actes héroïques. Malheureusement, en raison des communications défectueuses et du manque de soutien, la 9th Australian Brigade ne peut se maintenir sur Red Line et doit se replier. Et très vite, Blue Line se révèle impossible à tenir également. Finalement, Godley doit constater son échec et se trouve contrainte de ramener ses hommes sur la ligne de départ. Mais le plus amer reste sans doute Andrew Russell qui a passé des jours à forger sa division depuis la Bataille de la Somme pour en faire une belle unité qui n’a jamais failli jusque-là. Mais cette fois, le tableau des pertes lui donne le tournis : 3 000 hommes de gaspillés en quelques heures, dont 1 000 tués. Encore que certains blessés croupissant dans la boue ont agonisé sans être secourus, quand ils ne sont pas morts noyés. Et ce, pour un échec complet, ce que la NZ Division n’avait pas connu jusque-là (7). Comme Russell, John Monash accuse durement le coup. Dans une lettre à sa femme rédigée le 18 octobre, il écrit : « Nos soldats se sont retrouvés pris dans l’un des plus épouvantables combats et ont été sacrifiés dans une vaine aventure, comme à Bullecourt et à Passchendaele. Et il ne se trouvera aucune voix au War Cabinet pour émettre une protestation. » (8).

NPG x85341; Sir John Monash by Bassano
John Monash, commandant de la 3e Division australienne

(1) LLOYD N. (Dr.) : « Passchendaele. A New History », Penguin Books, Viking, Londres, 2017
(2) LLOYD N., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid.

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