Passchendaele : l’impasse de boue – 8

– LES OPÉRATIONS « D’AJUSTEMENT DE LIGNE » (« LINE-STRAIGHTENING »)

1 – La Fifth Army embourbée

Le 19 août, Hubert Gough déclenche une série d’opérations dans le but de nettoyer et consolider les dernières positions acquises entre Langemarck et Saint-Julien. Tout commence par un raid en force des Tanks du Second Lieutenant Coutts le long de la route Saint-Julien – Poelcappelle, tout juste empruntable (le reste du no man’s land étant impraticable). Sous le couvert d’un écran fumigène, les lourds engins réussissent à faire taire plusieurs points de résistance qui avaient retenu toute une division les jours précédents, permettant la capture d’allemands par petites unités entières. Cette petite bataille, appelée « Cockcroft action » s’est révélée un ingénieux coup de maître, combinaison du feu et du moteur. En effet, ayant compris que le mouvement des Tanks est vite repéré à cause du bruit des moteurs, les Britanniques décident de rendre les Allemands sourds, en plus de les aveugler. Ainsi, pendant que les patauds engins chenillés franchissent le Steenbeek à Saint-Julien – avec un seul pont intact disponible pour supporter leur poids – pour se mettre en position de départ à 390 m des positions ennemies, les artilleurs et mitrailleurs britanniques effectuent un tir de barrage de deux heures sur les positions de la 12. Reserve-Division. Simultanément, les appareils du RFC volent à basse altitude pour mitrailler les tranchées allemandes. Les Tanks progressent alors sous un tir nourri de mitrailleuses mais répliquent. Et au bout d’un quart d’heure, selon Coutts, entre 30 et 50 soldats allemands sortent des bâtiments pour déguerpir mais beaucoup tombent sous le feu des équipages britanniques (1).

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– Ce succès donne alors confiance dans l’emploi des Tanks. Déjà, le 2 août, Hugh Elles suggère à l’état-major de la Fifth Army d’employer les engins dans un secteur au terrain plus propice et donc, les retirer du saillant d’Ypres. Le 3, John Frederick Fuller explique que « du point de vue des Tanks, il n’y a rien à espérer de la bataille » et qu’ « en de telles circonstances, il vaut mieux continuer à utiliser les Tanks pour des assauts, mais avec de meilleures machines et des équipages mieux formés ». Au regard de ses considérations, l’état-major du Tank Corps convient qu’il faudra lancer une attaque brutale à l’aide de Tanks mais avec davantage de machines. Cette considération de la situation aboutit au plan de la future bataille de Cambrai (novembre 1917). Mais pour l’heure, Gough décide de maintenir 18 Tanks pour les assauts, soit 3 Battalions du Tank Corps avec 6 engins chacun.

– Le 22 août, Gough ordonne aux XVIII et XIX Corps de relancer leurs attaques à objectifs limités entre Langemarck et Frezenberg. Le XVIII Corps d’Ivor Maxse (11th et 48th Divisions) doit attaquer entre le route Langemarck – Poelcapelle et la route Saint-Julien – Poelcapelle. Quand au XIX Corps d’Herbert Watts (61st et 15th Divisions), il doit attaquer entre la route Saint-Julien – Winnipeg et la route Zonnebeke – Frezenberg avec pour objectifs la conquête des positions allemandes de Border House, Hindu Cott, Schuler Farm, Gallipoli Farm (61st Division) ; Borry Farm, Vampir Farm et la Cote 35 (15th Division). Gough prévoit aussi d’envoyer la 14th (Light) Division du Major-General V.A. Cooper (II Corps) à l’assaut des dernières positions non sécurisées du Plateau de Gheluveld, à savoir la lisière est d’Inverness Copse et Glencorse Wood, tenues par des éléments des 32. et 34. Infanterie-Divisonen.

– L’attaque est alors lancée dans un indescriptible bourbier dans lequel les chars s’enfoncent jusqu’à mi-caisse ou se retrouvent bloqués dans les cratères d’obus, comme c’est le cas pour 4 engins du C Battalion Tank Corps. Pire, cette unité ne peut s’orienter le long de la route Zonnebeke – Frezenberg qui a été pilonnée. Un Tank est même détruit par un tireur armé d’un fusil lourd de 13 mm. Dans une autre unité, un Tank immobilisé est même pris d’assaut par un groupe de soldats allemands menés par Theodor Öchsler (12. RD) qui réussissent, dans leur deuxième tentative, à glisser des grenades à l’intérieur de l’engin (2). Seul le F Battalion réussit à faire avancer ses engins convenablement pour neutraliser des positions de snipers et de mitrailleuses. Du coup, comme l’explique l’historien Paddy Griffith, cette succession d’attaques vire à un combat d’attrition sans aucune cohésion (3). La 14th (Light) Division patauge littéralement devant Inverness Copse et Glencorse Wood en subissant l’efficace feu des mitrailleurs allemands, ainsi que des bombardements mêlant obus explosifs et au gaz. Pire encore, la 34. ID de Theodor Teetzmann (IR Nr. 67 et 145) lancent des contre-attaques qui finissent par contraindre les Britanniques d’abandonner Inverness Copse Epuisée et démoralisée, la 14th (Light) Division est relevée le 25 août sans avoir accompli de notables progrès. Il y a néanmoins un officier pour retenir la leçon : le Brigadier-General R. Wood, commandant de la 43rd Brigade qui a particulièrement souffert. Wod constate que de tels objectifs, si petits soient-ils mais bloquant plusieurs Battalions, doivent être enlevés et tenus avec 50 % de forces supplémentaires. Il recommande donc de déployer chaque Battalion en profondeur, pour leur donner « davantage de puissance mobile » et résister aux contre-attaques. Wood estime donc qu’une Brigade engagée (4 Battalions) était insuffisante et que 6 Battalions en tout auraient été nécessaires. Le plus optimal aurait été de les engager en masse au lieu de les déployer de façon fractionnée. En fait, Wood appuie là où c’est douloureux. En dépit de ses indénibales progrès, rappelle N. Lloyd, l’Armée britannique retombe dans ses mauvaises habitudes : manque de préparation ; pas assez de temps consacré à la reconnaissance et à la planification ; attaques en petits paquets et lourdes pertes (4).

– A Courtrai au QG du Kronprinz Rupprecht on claironne. Avec moins de munitions pour l’artillerie, les soldats allemands ont très bien tenu face à une armée qui a déployé des moyens mécanisés. Selon Albrecht von Thär (Gruppe « Wytschaete »), le moral des soldats est bien meilleur que l’année précédente. Cependant, l’usage des réserves – limitées – pour empêcher les percées ennemies de déboucher reste la principale préoccupation des généraux allemands, d’autant qu’il faut éviter de concentrer les renforts dans les zones battues par l’artillerie ennemie. Du coup, pour économiser et mieux utiliser les réserves, de nouvelles instructions sont données dans un rapport de l’état-major de la IV. Armee :

1 – Lancer constamment des reconnaissances vers les lignes ennemies, même pendant les tirs de barrage afin de prévenir les mouvements.
2 – Maintenir les renforts hors de portée des canons ennemis avant le jour de leur engagement.
3 – Fixer les zones de rassemblement hors de la principale zone de tir ennemie et si possible, organiser – pour ne pas dire improviser – l’hébergement des soldats en cas de mauvais temps (afin d’éviter les rhumes, les fièvres et les pneumonies).
4 – Ne pas rassembler les troupes trop loin non plus, afin de pouvoir les envoyer rapidement au combat et les maintenir suffisamment fraîches après la marche.
5 – Chaque bataillon doit se former à maintenir une liaison contact avec les Eingreiffen-Divisionen et les unités qu’ils soutiendront en ligne (5).

Le 27 août, Gough relance une offensive avec le XVIII Corps de Maxse contre la ligne Langemarck – Gheluveld. La météo estivale n’étant nullement du côté britannique, la 11th (Northern) Division (Henry Davies) et la 48th (South Middlands) Division (Robert Fanshawe) doivent attaquer sous un déluge et dans une boue collante qui les prive de leur mobilité. Du coup, en dépit d’un délai de tir de 8 minutes entre chaque lifts du barrage roulant, les Tommys ne peuvent suivre le chronomètre. Du coup, les fusiliers et mitrailleurs allemands font un carton et le résultat ne se fait pas attendre. C’est un piteux échec, avec seulement de maigres gains de terrain comme lots de consolation.
Il en va de même au sein du XIX Corps de Watts qui doit s’emparer de Gallipoli Farm, Keir Farm et Martha House. Chargée de l’attaque, la 61st (2nd South Middlands) Division (Colin MacKenzie) vient de passer la nuit les pieds dans l’eau et dans la boue et va bientôt connaître un véritable calvaire. Tout commence par une confusion et une déconvenue. Le tir de fumigène prévu pour protéger les fantassins n’est pas déclenché à cause d’un vent trop fort. Pire, la brume se met de la partie. Les Tommys doivent aussi suivre le tir de barrage – inefficace – dans la boue qui rend bientôt leurs armes inutilisables. Du coup, de nombreux soldats s’abritent dans des trous d’obus, réduits à l’impuissance. En face, les soldats allemands, bien à l’abri, tirent comme à la parade. Les officiers britanniques, tentent de regrouper leurs hommes mais sont pris pour cible par les titeurs alleamnds. Un tiers des soldats et la moitié des officiers sont alors touchés. Un pilote du RFC No 46 Squadron, Arthur Gould Lee se dira « horrifié » par le massacre, marqué par le nombre de corps étendus à terre qu’il put observer. L’assaut de la 61st Division réunissait ainsi les pires conditions possibles.

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2 – Place à « Old Plum »

– Résultat, à la fin août, Gough n’a sûrement pas de quoi claironner. En effet, ses trois Corps d’Armée ont perdu 17 000 en tout, soit une division entière. Son chef d’état-major, Neill Malcolm, déplore que les dates d’attaques lancées en attendant une amélioration du temps n’aient pas été ajournées. Mais ce n’est pas seulement une question de temps. La reconnaissance a été clairement négligée, notamment quand il fut question de trouver des emplacements adéquats pour poster l’artillerie de campagne. Ainsi, Ivor Maxse avouera que ses soldats ont lutté pour s’emparer de tels emplacements, « en doutant qu’on puisse en trouver suffisamment. » L’incohérente décision de Gough d’attendre l’amélioration du temps pour en même temps, lancer des attaques pour s’emparer de secteurs tactiques, qui plus est dans la fange, a été inutilement coûteuse (6).

– Mais notre homme reste aveuglé par une prétendue défaillance morale de ses troupes. En effet, le 2 septembre, il remet à Haig un rapport dans lequel il fait par de son inquiétude quant à « la propension des troupes à abandonner le terrain devant des contre-attaques allemandes », affirmant ensuite que « rien ne saurait être pire », d’autant que « les troupes qui se retirent causent des pertes inutiles à leurs camarades mais déshonorrent leur pays ». Nivelle n’aurait sans doute pas dit mieux… Mais curieusement, comme le fait remarquer Nick Lloyd, les blâmes dont Hubert Gough afflige ses propres troupes est quelque chose de nouveau dans le comportement du personnage. En effet, si pendant la Bataille de la Somme,il n’entretenait pas que des rapports faciles avec plusieurs officiers, après chaque échec d’attaque, il ne perdait pas non plus son temps à saquer tel ou tel commandant. Mais il semble bien plus probable que lors de la Bataille de Passchendaele, Gough ne parvient pas à encaisser le succès des contre-attaques allemandes (7).

– Comme le fait remarquer Paddy Griffith, c’est à ce moment de la bataille que l’étoile de Haig pâlit auprès de son pair Douglas Haig. Le 25 août, le Commandant en Chef du BEF vient à La Lovie (QG de la Fifth Army) pour donner ses dernières instructions à Hubert Gough. Il devra ainsi lancer une attaque limitée contre le Plateau de Gheluveld mais la Fifth Army ne participera A AUCUNE OFFENSIVE MAJEURE JUSQU’A NOUVEL ORDRE. Pour preuve, Haig déplace le II Corps de Jacobs – qui forme l’aile droite de la Fifth Army – au sein du dispositif de la Second Army de Herbert Plumer. Le 31 juillet, Haig présentait encore Hubert Gough comme le général qui obtiendra la rupture définitive du front allemand. En moins d’un mois, l’Ecossais a revu son jugement et a donc décidé de confier l’effort principal à Herbert Plumer, l’expérimenté commandant de la Second Army efficacement secondé par son chef d’état-major, Charles Harrington. Il faut dire que Plumer a pour lui la réputation d’un excellent général technicien, minutieux dans la planification et attentif à chaque détail et très peu porté sur les grandes offensives coûteuses auxquelles il oppose le « mordre et tenir » (« Bite and hold »). On l’a vu durant la bataille de la Crête de Messines à l’issue de laquelle il a saigné à blanc le Gruppe « Wytschaete ». Derrière son épaisse moustache et ses yeux mélancoliques, « Old Plum » dissimule une détermination de fer que lui reconnaîtra même Anthony Eden, alors jeune officier (6). Et qui plus est, ses officiers l’apprécient (il se considère presque comme leur père comme le dit John Keegan) et il est très populaire chez les soldats qui louent son souci d’économiser le sang et le fait qu’il se rende régulièrement visiter les premières lignes. Et c’est donc à Plumer que Haig confie l’assaut en force pour dégager définitivement le Plateau de Gheluveld.

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Hubert Gough

(1) LLOYD N. : « Passchendaele. A New History », Penguin Publishing, Vicking, Londres, 2017
(2) LLOYD N., Op. Cit.
(3) GRIFFITH P. : « Battle Tactics of the Western Front. The British Army’s Art of Attack 1916-1918 », Yale University Press, New Haven & London, 1996
(4) LLOYD N. : « Passchendaele. A New History », Penguin Publishing, Vicking, Londres, 2017
(5) LLOYD N., Op. Cit.
(6) TURNER Col. A. : « Messines 1917. The Zenith of Siege Warfare », Opsrey Publishing, Londres

 

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