Bataille de Riga : les Sturmtruppen font plier l’Armée russe

– A l’été 1917, après la Révolution de Février qui a renversé Nicolas II, le Gouvernement Provisoire de Petrograd que dirige Aleksandr Kerenski décide de poursuivre la Guerre afin d’honorer les engagements russes auprès de l’Entente. Et ce, malgré l’épuisement de l’Armée et de la Population. Mais à la fin de l’été, les offensives lancées par Kerenski et Broussilov pour tenir les engagements auprès de l’Entente ont échoué, après quelques succès initiaux. D’abord surpris, le Grand-Etat-Major de Berlin a repris la situation en main.

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– Le 21 juillet, Erich Ludendorff passe à la contre-attaque sur l’ensemble du Front Russe et les troupes germano-austro-hongroises reprennent très facilement le terrain perdu. Cette offensive manquée provoque encore de nombreuses désertions mais pire, elle décrédibilise encore plus le Gouvernement de Kerenski déjà en grand mal de légitimité. Devant la nouvelle offensive de Kerenski en Lettonie, Ludendorff ordonne d’évacuer Riga. Les troupes russes de la 12e  Armée du Général Dimitri Parski s’établissent alors en Lettonie et constituent une tête de pont sur la Dvina (ou Düna), non loin de Jakobstad (Jegabpils). A cette date de la Guerre, l’Armée russe est au bout du rouleau. Si les divisions de choc constituées par Broussilov se battent plutôt bien, les autres formations sont minées par les désertions et la désobéissance. Par conséquent, les lignes de défense et les positions sont mal entretenues. Et ajoutons à cela que l’Armée russe manque d’artillerie et de moyens lourds, en dépit des livraisons effectuées par la France en 1916. Et bien sûr, ces moyens se sont nettement amenuisés.

– De son côté, Ludendorff n’a fait que céder du terrain pour mieux contre-attaquer. Il ordonne à Oskar von Hutier – d’ailleurs son cousin par alliance –  de liquider la tête de pont et de reprendre Riga avec sa 8. Armee. Von Hutier s’exécute, met 60 000 hommes à la peine et trouve l’occasion de mettre au point ses innovations tactiques. Il décide de percer en un endroit précis et étroit (près de 4 km seulement) à Uxkull sur la Dvina à mi-chemin de Riga (ouest) et de Friederichstadt (est). L’attaque sera lancée derrière un tir de barrage court mais violent, par les 2. Garde-Division, 14. Königlich-Bayersiche-Division et 19. Reserve-Division. Une fois les premières lignes russes crevées, les unités de la 8. Armee se scinderont en trois nouveaux axes d’attaque. L’un pour reprendre Riga par un crochet vers l’ouest, le second dédoublé pour repousser les Russes entre le Petit Jägel et le Grand Jägel ; et le troisième pour atteindre Hinznberg. La difficulté majeure réside dans le franchissement de la Dvina, ce qui explique d’engager des Pionniers et des Pontonniers, en coordination étroite avec le feu d’artillerie. Enfin, une division du flanc gauche de la VIII. Armee effectuera deux attaques de diversion en direction de Riga ; la première sera lancée par la 202. ID non loin de la côte, entre l’Aa et le Lac Babit et la seconde par la 205. ID sur la gauche de la route Yelgava – Riga.

– Pour l’attaque, von Hutier engage les divisions suivantes : 20. Infanterie-Division (Wellmann), 42. ID (von Estorff), 105. ID (Schär), 202 ID. (Weese), 203. ID (H. von Lüttwitz), 205. ID (von Bärenfels-Warnow) ; 1. Reserve-Division (von Waldersee), 19. RD (von Wartenberg) et 75. RD (von Eisenhart-Rothe) ; 1. Garde-Division (E.Fr. von Preussen), 2. GD (von Friedeburg) ; la 14. Königlich-Bayerische-Division (von Rauchenberger) ; 1. Kavallerie-Division (von Heuduck) et 22. Landwehr-Division (Zanke).

– Pourtant, chez les Russes, on est conscient du danger que représenterait une percée allemande. Ainsi, lors d’une Conférence à Moscou le Général Lavr Kornilov explique que si la 12e Armée cède, la route de Petrograd sera ouverte pour les Allemands. Mais avec des troupes affaiblies et démotivées, les perspectives sont bien sombres. Pour l’heure, Dimitri Parski a bien tenté de constitué un front défensif. Ainsi, Riga est protégée par deux lignes en arc de cercle entre la Baltique et la Dvina, tenues par les 2nd et 6e Corps de Sibérie. A l’est, les 43e et 21e Corps tiennent deux lignes ; la première qui couvre la Dvina de Jevgapils à Riga et la seconde installée sur le Petit Jägel. L’ensemble compte plus de 192 000 hommes, dont une division de 18 500 Fusiliers de Lettonie.

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2 – LES STURMTRUPPEN : LE POING DE VON HUTIER

– Oskar von Hutier compte alors s’appuyer sur l’Infanterie d’assaut que les Allemands ont mis au point par étapes durant la Guerre. Il est important de bien noter qu’il n’est pas le créateur des Sturmtruppen, puisqu’il existait des unités expérimentales – notamment dans les Vosges et à Verdun – spécialisées dans l’Infiltration des lignes ennemies par groupes restreints (Fantassins et Pionniers), avec l’appui d’armes collectives telles les lance-flammes. Le cousin de von Hutier, Erich Ludendorff, s’est notamment montré un grand promoteur de ses nouvelles troupes en accroissant la proportion de Sturmbataillonen au sein des organigrammes des Divisions ’Infanterie courant 1916-1917. Ludendorff mise aussi sur l’autonomie de ce type d’unité, ainsi qu’à l’esprit d’initiative en leur sein. Dans « Le Mythe de la guerre éclair », l’Historien allemand Karl-Heinz Friesner explique bien comment von Hutier conçoit les conditions de percée par l’Infanterie comme suit :

1 – Bombardement court mais violent de la ligne de front ennemie, avec utilisation des gaz ;
2 – Attaque de l’infanterie sur vers des « points » du front (Schwerpünkte) identifiés pour chaque unité, avec infiltration des lignes adverses. L’autonomie tactique est laissée aux officiers subalternes pour obtenir la percée. Les points de résistance trop durs à casser doivent être contournés. L’avance ne doit pas être ralentie afin d’accentuer la confusion dans les lignes de l’ennemi, contribuant ainsi à la dislocation de son dispositif.
3 – Suivant les Sturmbataillonen, des unités de la taille de sections et de compagnies regroupées autour d’armes collectives (mitrailleuses, lance-flamme) s’élancent pour neutraliser les points de résistance que les Stosstruppen n’ont pas réduits.
4 – Envoi d’une vague d’infanterie pour occuper et tenir le terrain conquis.

– D’abord utilisés comme troupes pour des coups de mains, puis pour des contre-attaques, les Sturm-Truppen sont des unités bien dotées et armées, avec une puissance de feu collective accrue (mitrailleuses portatives MG 08/15, des Minnenwerfern légers et lance-flamme) et un fort apport en grenades à manche.

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3 – EMPLOI DE L’ARTILLERIE : LE RÔLE DE GEORG BRUCHMÜLLER

– Oskar von Hutier peut s’appuyer sur son conseiller spécial pour l’Artillerie, l’Obest Georg Bruchmüller. Un retour sur le personnage s’impose. Né en 1863 à Berlin dans une famille sans aucune tradition militaire (son père est commerçant), Walter Bruchmüller s’engage comme volontaire dans le Fuss-Artillerie-Regiment Nr. 1 (1er Régiment d’Artillerie à pied) « Von Linger ». Gravissant les échelons, il accède au grade de Major en 1908 avant de devenir instructeur à l’école de tir de l’Artillerie (Fuss-Artillerie-Schliess-Schule) en 1912. Malheureusement, il doit quitter l’Armée impériale suite à une mauvaise chute de cheval en 1913.

– En août 1914, il est rappelé pour le service et commande plusieurs groupements d’Artillerie au sein de la 86. Infanterie-Division. Son commandement face aux Russes lui vaut la Croix de Fer de Seconde et Première classes. Très vite, Bruchmüller comprend que l’armée allemande gâche son artillerie de grande qualité par un emploi peu efficace et inadapté. Prenant le commandement de l’Artillerie de la 86. Infanterie-Division en septembre 1915, il propose de centraliser l’artillerie et de l’employer en coordination avec l’Infanterie, plutôt qu’en simple soutien. Il participe ainsi à la victoire des Lacs Narotch. Bruchmüller comprend également que les longs tirs de préparation nuisent à l’effet de surprise. Il préconise plutôt des bombardements violents, soudains et précis sur les premières lignes mais aussi dans l’arrière du dispositif adverse afin de neutraliser (et non pas systématiquement chercher l’anéantissement complet) ses capacités de réactions (routes, dépôts, PC, etc.) tout comme ses batteries d’artillerie et disloquer son dispositif. Ainsi, l’Infanterie doit progresser derrière un tir de barrage (« Feuerwalze » ou « Valse de feu ») par bonds de cent mètres, pendant que l’artillerie lourde à longue portée pilonnera des positions repérées préalablement par l’aviation en suivant un réglage très précis. Le tir de réglage doit être réduit au minimum ce qui implique que chaque chef de batterie doit connaître précisément ses cibles. D’autre part, Georg Bruchmüller plaide pour des bombardements mixtes, à savoir aux obus explosifs mais aussi à l’aide des gaz afin de disloquer les premières lignes ennemies. Enfin, il plaide pour que les Sturmtruppen (troupes d’assaut) soient appuyées par des canons légers sur le champ de bataille.

– Pour l’Offensive de Riga, les Allemands disposent d’une nette supériorité pour l’Artillerie, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. D’une part, von Hutier et Bruchmüller disposent d’obusiers et canons lourds ce dont les Russes sont dépourvus (15 cm schwere Feld-Haubitze sFH 02 et 21 Mörser 10 notamment). Dans le plan de feu allemand, l’artillerie de campagne (7.7 cm FK 16 et 10.5 cm FH 98/09) doit pilonner les premières lignes russes (tirs au gaz compris), tandis que l’artillerie lourde doit cibler la profondeur du dispositif des Russes. Enfin, les servants allemands sont bien mieux formés que leurs adversaires, notamment pour la concentration des feux et la contre-batterie.  Autant dire que von Hutier part avec un très net avantage.

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Oskar von Hutier

 

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Georg Bruchmüller

4 – L’ATTAQUE ALLEMANDE : UN SUCCÈS ÉCLAIR 

– L’Offensive de Riga (appelée aussi Bataille de Jugla) a lieu le 1er septembre 1917. Elle démarre à 09h00 par un terrible feu d’artillerie – avec Minnenwerfer et gaz – bien dirigé par l’Oberstleutnant Georg Bruchmüller. Les lignes de la 12e  Armée Russe sont violemment ébranlées, permettant aux Pontonniers allemands de faire passer les Sturmtruppen de la 14e  Division Royale de Bavière de l’autre côté de la Dvina, à Uxhull et Kumpfer-Mammer. Pour les Allemands, les journées de 1er  et 2 septembre se soldent en succès est total. La 12e Armée russe se débande, talonnée par les Allemands. Dans le sillage des Sturmtruppen, le VI. Reserve-Korps (J. Riemann) se dirige sur Riga qui est reprise le 4. Le Gruppe Berrer (A. von Berrer) poursuit les Russes vers le nord et reprend Waldenrode et Hinzenburg le 4. Enfin, le XXIII. Reserve-Korps (H. von Kathen) culbute les dernières forces russes qui tiennent encore les rives des Petit et Grand Jägel. Toutefois, comme le dit le Général Serge Andolenko, toutes les troupes russes ne se sont pas débandées. Certaines divisions se sont en effet bien battues. Mais la majorité des régiments et bataillons se retirent. Et comme le signale Jean-Yves Le Naour, dans certains secteurs, les soldats russes mettent bas les armes et se rendent sans combat aux Allemands. Le 3 septembre, tout est fini. Parski a replié en catastrophe son armée sur Vidzeme. Au final, la bataille de Riga fit peu de victimes en comparaison des autres grandes offensives du Front de l’Est. 25 000 Russes – dont une majeure partie de prisonniers – ont été perdus contre 5 000 Allemands.

– Pour Alexandre Kerenski et les Généraux Russes, Riga est une défaite à double titre. Défaite militaire pour l’Armée Russe, qui était déjà en mauvais état face à des Allemands décidés, combattifs et bien mieux entraînés. Défaite politique également pour Kerenski qui voit son prestige dangereusement ébranlé, ce qui provoque un appel d’air à l’agitation politique et sociale. Grand orateur qui s’est révélé un mauvais politique, Aleksandr Kerenski sera contraint de démissionner après la bataille de Riga, ouvrant ainsi un boulevard à Lénine. En revanche, pour la qualité de son offensive et son franc succès tactique, Oskar von Hutier obtient de Guillaume II la Croix Pour le Mérite. Et l’emploi de Sturmtruppen par le général Saxon fait vite des émules, puisqu’Otto von Below décide de reprendre les techniques et tactiques pour le projet d’offensive de Caporetto fin octobre.

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Guillaume II, Léopold de Bavière et le Général Max Hoffmann passent en revue les troupes victorieuses après la reprise de Riga

 


Sources :

– LE NAOUR J-Y. : « 1917. La Paix impossible », Perrin
– ANDOLENKO Gén. S. : « La Guerre de 1914-1918 sur le Front russe », éd. des Syrtes
– FRIESNER K-H. « Le mythe de la Guerre éclair », Belin
– CLARKE D. : « World War I Battlefield Artillery Tactics », Osprey Publishing, London
– STONE David R. : « The Russian Army in World War 1 », Kansas University Press
– https://weaponsandwarfare.com/2016/02/25/the-battle-of-riga-september-1917/

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