La bataille de la Cote 70, autre victoire canadienne (15-25 août 1917)

Alors que les combats font rage dans les Flandres, Haig décide d’alléger le poids de la Fifth Army en lançant une attaque plus au sud, soit dans le bassin minier de Lens, afin de fixer des troupes allemandes. L’objectif est Lens et son bassin minier, un secteur particulièrement difficile à conquérir avec ses terrils,  villages et bourgs détruits (J. Keegan). Cette attaque de soutien est alors confié à la First Army d’Henry Horne. Celui-ci, choisit alors de confier l’attaque au Canadian Corps d’Arthur Currie. Pour la seconde fois donc, après Vimy, 3 divisions canadiennes attaqueront ensemble.

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1 – PRÉPARATIONS

– Au départ, Henry Horne prévoit un assaut contre Lens, précédé et appuyé par un fort concours de l’Artillerie. Mais comme à son habitude, il confère avec ses commandants de Corps. C’est alors que Currie suggère de ne pas attaquer Lens, ce qui serait trop coûteux, mais plutôt la Cote 70, ou la Cote de Sallaumines. La raison est évidente : prendre cette hauteur empêchera les Allemands d’observer les mouvements de la First Army et de régler les tirs de riposte. A l’inverse, sa capture permettra aux Britanniques de régler les tirs d’artillerie sur Lens et de prévoir les contre-attaques ennemies. Pour Arthur Currie, il faut donc occuper la Cote 70 par une action aussi rapide que brutale, puis comme à Vimy, opérer la phase de consolidation (« mopping up ») sur la colline afin de repousser les contre-attaques que les Allemands ne manqueront pas de lancer pour regagner le terrain perdu.

– Afin de soutenir l’attaque contre la Cote 70, Horne et Currie prévoient également des tirs de diversion, notamment des attaques au gaz. Ainsi, des compagnies spéciales des Royal Engineers ouvrent 3 500 bombes de gaz sur Lens, pendant que la Royal Artillery crache 900 bombes au phosgène sur la ville. Afin de mieux dissimuler les Allemands sur ses intentions, Horne décide de maintenir le Ist Corps (Arthur Holland), pendant que les Canadiens s’exercent à la hâte en arrière, tout en faisant manœuvrer ostensiblement plusieurs tanks à l’ouest de Lens. Du coup, la relève entre les divisions britanniques et canadiennes devant Loos-en-Gohelle et Lens intervient le 14 août seulement. Pour accentuer la confusion, une seconde attaque au gaz est déclenchée directement sur Loos. Enfin, la 9th Canadian Brigade (3rd Can. Division), doit attaquer une portion des positions de la 36. Reserve-Division au sud du Canal de La Bassée.

– Pour l’attaque, Currie prévoit d’engager la 1st Can. Division (Archibald MacDonnell) et la 2nd Can. Division (Henry Burstall) qui devront attaquer sur un front de 3,7 km. Comme pour Vimy, Currie a scindé ses objectifs en quatre lignes. Les deux premières correspondent à l’objectif n°1, soit le haut de la crête avec les premières positions allemandes et les deux autres, l’objectif n’°2, avec les positions sur le versant est (seconde position et troisième ligne). Dans le détail, la 3rd Canadian Infantry Brigade (1st Can. Div.) doit attaquer le nord de la Cote 70, pendant que la 2nd Can. Inf. Brigade doit s’emparer du sommet et du versant sud. De leur côté, les 4th et 5th Can. Inf. Brigades attaqueront les ruines restantes des Cités Saint-Edouard, Saint-Laurent et Saint-Emile. Enfin, sur le flanc droit de la 2nd Can. Division, la 4th Canandian Division (David Watson) doit lancer deux attaques d’appui avec ses 11th et 12th Brigades sur Lens pour y fixer une partie des forces allemandes et les empêcher de contre-attaquer sur la Colline 70.

– Arthur Currie met à profit les trois mois qui séparent les combats du Fresnoy de l’offensive contre la Cote 70 pour améliorer la formation de ses troupes. Ainsi, comme le souligne l’historien canadien Bill Rawling, les fantassins voient-ils leur entraînement davantage axés sur l’attaque en pelotons, chacun ayant des fonctions de « spécialistes » (1). En outre, suite à plusieurs calculs, les fusiliers se voient allouer 170 cartouches, soit 50 de plus qu’avant. Mais Currie insiste également sur un emploi accentué de la baïonnette. Les manœuvres des pelotons sont même plus complexes, avec l’adoption de formations d’artillerie, avec chaque section disposée en colonnes afin de maintenir le contact entre chaque hommes. Selon les nouvelles instruction, aussitôt que le feu ennemi se déclenche, chaque peloton se reforme en longue ligne et les sections avancent par bond, baïonnette au canon. Des exercices engagent aussi une demi-section qui couvre l’autre, de même que les sections apprennent à coopérer. Toutefois, toujours selon Rawling, l’accent est tellement mis sur le peloton d’infanterie que la coopération avec les chars est négligée. Mais il faut bien voir que les tactiques mises au point pour l’attaque de la Crête de Vimy ont fait leurs preuves et le commandement canadien ne veut pas complexifier davantage la formation de ses soldats (et donc prendre du retard). Et il faut garder à l’esprit que la majorité des Tanks se trouve alors dans le secteur d’Ypres afin de préparer l’offensive de Passchendaele (2).

– Concernant le problème des soldats allemands qui surgissent des abris durant les phases de conquêtes et qui peuvent causer des pertes et donc ralentir le rythme de l’attaque, une solution est également trouvée. Elle consiste ni plus ni moins à ce que la première vague passe sans s’en préoccuper afin de laisser la tâche de réduire ses abris et les nids de mitrailleuses aux sections de nettoyage. Mais si les blockhäuse sont trop imposants, les mêmes équipes de nettoyage ont l’ordre de ne pas s’en préoccuper et d’en laisser la réduction à la troisième vague (unités de soutien) qui s’occuperont de de détruire les ouvrages défensifs – à l’aide de grenades à fusil – ou de s’en emparer. Seulement, cette idée d’emploi des forces reste encore une idée pas encore appliquée (3).

– Concernant la consolidation des positions conquises, l’entraînement met l’accent sur la formation rapide d’un ouvrage de barbelés, le creusement de postes avancés, le contrôle et l’efficacité de la cadence de tir des fusiliers. Ensuite, la mission est laissée aux Engineers de constituer des défenses plus élaborées et plus solides.

– Outre le perfectionnement des techniques de combats employées à Vimy (attaque de l’infanterie en section réparties en vagues, avec un armement collectif plus lourd et une plus grande puissance de feu), Currie a ordonné que des observateurs avancées d’artillerie marchent avec les fantassins et transmettent les coordonnées des points de résistance à réduire par l’artillerie à l’aide de moyens de communication sans fil. Currie a aussi ordonné aux Canadian Royal Engineers de faire brûler le contenu de réservoirs de pétrole afin de créer un rideau de fumée qui aveuglera les défenseurs allemands et protégera l’avance des ses soldats.
D’autre part, Canadiens et Britanniques utilisent une nouvelle technique d’artillerie, le « predicted fire », qui consiste à tirer directement sur des secteurs relevés par calculs et en tir indirect. Résultat, le 15 août, 40 batteries allemandes sur 102 repérées sont neutralisées. L’artillerie canadienne reçoit également la mission de protéger les positions conquises.

– L’emploi de l’aviation n’est pas négligé non plus. A l’exemple des tactiques employées par Herbert Plumer pour la bataille de la Crête de Messines, Currie ordonne aux appareils du Royal Flying Corps d’aveugler l’observation allemande et d’effectuer des bombardements en profondeur. Ainsi, le 9 août, les chasseurs britanniques et canadiens abattent les ballons d’observation allemands (les Saucisses) mais ils doivent faire face à une importance DCA. D’autre part, d’autres escadrilles attaquent les aérodromes, les embranchement ferroviaires et les cantonnements. Seulement, comme le souligne Rawling, le résultat réel de cette attaque aérienne reste méconnu (4). Enfin, l’aviation profite des efforts de la logistique, puisque des terrains d’aviation avancés sont aménagés, avec de quoi faire le plein, pour permettre aux pilotes de voler plus longtemps au-dessus du champ de bataille.

– De leur côté, comme à leur habitude, les Allemands ont organisé la défense du secteur selon leur schéma souple des Gruppen et de la « défense élastique ». Ainsi, le Gruppe « Loos » qui appartient à la VI. Armee (Otto von Below) tient le secteur entre Lille et Cambrai, avec des éléments des 7. 185.  et 220. Divisionen, 4. Gardes-Division et 11. Mais Reserve-Division. Ainsi, chaque division place plusieurs bataillons en tête qui sont couvert par des unités qui sont chargées de lancer des contre-attaques rapidement. Sauf que les Allemands éventent les intentions canadiennes, puisqu’ils finissent par repérer la principale zone de rassemblement, un peu plus d’une heure avant l’assaut seulement. Du coup, les chefs de divisions font immédiatement donner des réserve dans les secteurs d’attaques des Canadiens.

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2 – LA PRISE DE LA COTE 70

– L’assaut des Canadiens démarre à 04h25 le jour de l’Assomption (15 août). Les compagnies spéciales d’Engineers créent alors un écran de fumée qui noie la Cité Sainte-Elisabeth, pendant que l’artillerie de campagne démarre son tir de barrage roulant qui forme un bouclier roulant pour l’infanterie qui s’élance, chaque compagnie étant scindée en sections, lesquelles sont scindées en pelotons. Pendant ce temps, les obusiers canonnent les positions allemandes 400 m devant les lifts du barrage roulant. Puis, les Canadiens, combinant mouvement et puissance de feu collective (mitrailleuses Lewis et mortiers Stokes) s’emparent de leur premier objectif de façon presque impeccable (5).

A 06h00, après avoir facilement balayé les premières positions allemandes grâce au savoir-faire des petites unités tactiques, la 1st Canadian Division atteint ses premiers objectifs. Mais les 2 Battalions de la 2nd Can. Brigade chargés de prendre pied sur le nord de la Cote 70 connaissent vite de sérieuses difficultés, si bien que seules leurs compagnies de flanc réussissent à s’emparer du sommet. Néanmoins, les 1st et 2nd Canadian Divisions renforcent leurs objectifs conquis à l’aide de mitrailleuses, de mortiers Stokes, de sacs de sable et de barbelés. Les téléphonistes suivent le mouvement en emportant leurs rouleaux de câbles. Mais chose nouvelle, une unité de transmission installe un poste à onde continue, qui porte plus loin qu’un poste à électrode et rend la syntonisation* plus précise (6). C’est alors que les Allemands lancent une première contre-attaque, assez puissante pour atteindre les lignes canadiennes, ce qui dégénère en violents combats au corps-à-corps. Cette première contre-attaque est repoussée mais les Allemands font donner les bataillons de réserve des 4. Gardes-Division et 185. ID. Par conséquent, vingt-et-une contre-attaques – certaines appuyées par des lance-flammes – se succèdent mais ne parviennent pas à ébranler les défenses canadiennes. La « Chicory Trench » est capturée par les Allemands mais reprise rapidement par la 4th Can. Brigade.

– Simultanément, les deux Brigades de la 4th Can. Division tentent de profiter de l’affaiblissement relatif des forces allemandes dans le secteur de Lens pour lancer une reconnaissance en force de patrouilles dans le centre de la ville. Sauf que les Allemands lancent immédiatement de contre-attaques qui contraignent les Canadiens à se replier sur leurs bases de départ.

– La matinée du 16 est relativement calme, seulement ponctuée par quelques attaques de petits groupes d’allemands. La 2nd Can. Brigade réussit ensuite à prendre ses derniers objectifs, avant de devoir repousser une douzaine de contre-attaques allemandes. En revanche, le 17 août, une tentative menée par les 4th et 11th Can. Brigades pour réduire un saillant allemand constitué dans le secteur de la Cité Sainte-Elisabeth échoue, alors que les Allemands se dépensent toujours en contre-attaques, ce qui commence à beaucoup leurs coûter, d’autant que la riposte canadienne (mitrailleuses et artillerie) se montre assez efficace. L’efficacité est accrue grâce aux pilotes et observateurs du RFC No 3 Squadron qui guident les tirs des obusiers et canons anglo-canadiens avec une redoutable efficacité (7). Le commandement allemand comprend qu’il lui faut neutraliser l’artillerie ennemie. Du coup, ils montent une contre-attaque contre une carrière de craie de Saint-Auguste tenue par les Canadiens mais en utilisant de fausses fusées éclairantes. Du coup, l’artillerie canadienne tombe dans le panneau et déclenche un tir qui n’a aucune utilité. Mais l’artillerie allemande ne reste pas muette et crache des obus au disphosgène et au gaz moutarde qui causent des remous chez les artilleurs des 1st et 2nd Canadian Artillery Brigades. Du coup, les Allemands lancent plusieurs contre-attaquent durant la nuit du 17-18 contre la Carrière de Craie et « Chicory Trench » (toujours avec des lance-flammes), percent la ligne un temps, avant d’être repoussés une seconde fois.

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3 – DERNIÈRES ATTAQUES CONTRE LENS

– Jusqu’au 21 août, les Canadiens consolident leurs positions et évacuent leurs blessés. Comme à Vimy, les compagnies du Génie et d’Intendance, s’affairent en apportant en première ligne, outils, sacs, piquets et fils barbelés, pendant que les unités de Signals (transmissions) installent des câbles télégraphiques et téléphoniques dans le sol pour relier les PC de Bataillons et de Brigades au QG des divisions. Mais Currie veut renforcer ses conquêtes et décide de lancer une nouvelle attaque contre Lens dans le but d’accrocher la route Lens Béthune. Il confie la mission à la 6th Can. Brigade (2nd Can. Division) et la 10th Can. Brigade (4th Can. Division), toutes deux maintenues en réserve jusque-là. La première doit avancée par la gauche et la seconde par la droite sur 3 km environ.

– L’attaque a lieu le 21 août et les Canadiens avancent en se frayant un chemin à la baïonnette. Mais la riposte de l’artillerie lourde allemande (Howitzer de 10, 15 et 19 cm notamment) empêche toute coordination entre Infanterie et Artillerie. Avec bien des peines, les Canadiens réussissent à investir plusieurs quartiers de Lens mais von Below et ses subordonnés font donner les 220. ID et 4. GD. S’ensuivent ensuite de violents combats au fusil, à la grenade et à la mitrailleuse légère au cours desquels les Canadiens piétinent. Une dernière attaque est montée le 22 août pour tenter de prendre le « Crassier Vert » et le complexe minier de la Fosse Saint-Louis mais rien n’y fait, les Allemands tiennent solidement leurs positions. Currie décide d’arrêter les frais, au moins son objectif principal est-il atteint. Les combats et échanges de tirs s’achèvent le 25 août. Le front ne bougera pas dans le secteur de Lens jusqu’en 1918.

– Les Canadiens n’ont pas réussi à s’emparer de Lens comme l’aurait souhaité Haig. Mais au niveau de l’attrition, ils ressortent vainqueurs. En effet, pour 9 000 tués, blessés et disparus, ils ont mis hors de combat 25 000 allemands, soit l’équivalent peu ou prou de deux divisions. Ce qui leur donne un ratio favorable de perte d’un peu moins de 1 contre 3. Mais il faut néanmoins relativiser. En effet,  3 257 hommes ont été perdus pour la conquête de la Cote 70 mais 5 671 l’ont été pour les deux semaines de combats qui ont suivi le 15 août (7). De plus, les pertes concernent 3 divisions (quoique partiellement pour la 4th Can. Division), ce qui en proportion, est plus élevé que le bilan de Vimy. Et si le délai avait été allongé, il est possible que les Allemands se fussent renforcés et eussent adapté leurs tactiques défensives à la situation. Et les pertes canadiennes auraient été bien plus élevées (8).
Cependant, comme le dit Bill Rawling, au final, le plan conçu par Arthur Currie a bien fonctionné dans l’ensemble, même si les Allemands ont pu se montrer redoutables lors de certaines contre-attaques. Mais plusieurs de leurs régiments ont bien été saignés à blanc, ce qui montre aussi les limites de la défense élastique encore pratiquée (9).

Arthur Currie

* Ajustement de deux circuits sur la même fréquence


(1) RAWLING B. : « Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918) », éd. Athéna, Toronto, 2004
(2) RAWLING B., Op. Cit.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) Ibid.

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