Passchendaele (Troisième bataille d’Ypres) : l’impasse de boue – 2

Comme il a été montré à travers les articles sur les batailles de Vimy et de Messines, l’Armée Britannique de 1917 n’a plus le visage juvénile et sans expérience des Pals Battalions qui paient le prix du sang sur la Somme. Depuis 1916, comme l’a montré l’historien canadien Bill Rawling, l’Armée britannique et les forces des Dominions ont gagné en qualité technique par un profond travail d’analyse des échecs et des réussites (1).
Comme l’explique John Keegan, en 1917, l’Armée Britannique arrive à un niveau ex-aequo avec son adversaire germanique. Conscients de l’importance des combats d’attrition, les officiers britanniques novateurs ont perfectionné le procédé de consolidation (« mopping up ») qui permet de grignoter et tenir le terrain en fatiguant l’adversaire. Il en a été question dans les articles consacrés aux batailles de Vimy et de Messines (2). Du coup, à l’été 1917, les Généraux de Sa Majesté sont confiants dans la qualité de leurs soldats, aguerris, mieux entraînés pour la majorité et mieux armés.  Il sera aussi question dans cet article du concours français – largement méconnu – apporté aux Britanniques avec la Ire Armée du Général Anthoine.
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2 – L’ARMÉE BRITANNIQUE : UN VISAGE MODERNE ET UNE TRÈS BONNE TENUE

1- L’Infanterie : importance accrue de la section

– Après la Bataille de la Somme, les généraux et officiers subalternes britanniques revoient complètement l’emploi de leurs unités pour l’assaut de positions fixes allemandes, en tenant compte de l’utilisation de la « défense élastique ». Ainsi, le manuel SS 135 publié par le BEF en mai 1916 est-il remplacé par le SS 143. Celui-ci, diffusé en février 1917 marque la fin définitive de l’attaque en ligne avec un petit nombre de spécialistes détachés. La section est alors divisées en quatre pelotons avec la répartition suivante : le premier avec des lanceurs de grenades et des assistants, le second avec 1 servant de Lewis et 9 servants portant 30 chargeurs tambours ; le troisième avec 1 sniper, 1 observateur et 9 fusiliers et la quatrième , avançant en tête, avec des fusils lance-grenades avançant en deux vagues couvrant 90 m de large et 46 m de profondeur. Et les changements dans l’équipement et l’organisation sont couchés dans le SS 144 intitulé « The Normal Formation for the Attack » (février 1917). Enfin, à l’instar de ce qui existe déjà dans l’Armée française, les Britanniques créent, au sein de chaque, Divisional Depot Battalion chargé de regrouper les soldats retirés temporairement du front afin de perfectionner leur instruction pour l’attaque

– Les 4 sections sont disposées en diamant, avec la section de fusiliers en avant, celle avec les grenadiers et celle avec les fusils lance-grenades sur les côtés et enfin, la section avec les Lewis en arrière. Lorsque la résistance allemande se dévoile, les mitrailleurs ouvrent un feu de suppression, sitôt imités par les fusiliers lance-grenades. Presque simultanément les fusiliers et grenadiers partent à l’attaque en s’infiltrant de préférence par les flancs afin de déborder les défenseurs ennemis.

– Recommande que les troupes de tête atteignent l’objectif final lorsque une section ou deux sont engagées. Mais pour un plus grand nombre d’objectifs à atteindre, et lorsque l’artillerie est assez disponible pour la couverture (et pour balayer la profondeur du dispositif ennemi), le SS 144 recommande que les troupes de seconde vague avancent en « saut de grenouille » (« leap-frog ») en passant à travers le dispositif des sections de tête en vue de prendre le second objectif.

2 – Coopération avec l’artillerie

– Premièrement, pour ce qu’il s’agit de la planification des tirs, un changement notable est survenu au début de 1917. Au sein de chaque corps d’armée, un général (GOCRA*) est en charge de la préparation et de la planification des tirs d’artillerie. En charge donc de la coordination avec les chefs de corps notamment pour la contre-batterie, avec les obusiers lourds. Les généraux de divisions ont, quant à eux, la charge des tirs de barrage (lifts) précédent l’assaut de leurs fantassins. Pour la communication entre fantassins et artilleurs, le SS 143 recommande de réduite l’usage des signaux lumineux et ne conserver que vert pour « ouvrez le feu » et blanc pour « allongez la portée ».

– Les tâches de planification des corps comportent aussi le déplacement de l’artillerie vers l’avant à mesure de l’avancée des fantassins. Des officiers de liaison d’artillerie sont alors rattachés aux unités d’infanterie, pendant que des canons de campagne (18-pdr et 4,5in) et des obusiers (4.5 et 6in) doivent engagés les Allemands en cas de contre-attaque. Du coup, les pièces d’artillerie appuyant une division sont directement rattachées au commandement divisionnaire pour plus d’efficacité. Pour la première fois, toute l’artillerie se trouve intégrée à un plan d’ensemble. Pour ce qui est des procédés de bombardement, peu de choses ont varié depuis Vimy et Messines. Il en a été largement question dans les articles consacrés à ces deux sujets (3).

– Grâce à un appui aérien puissant fourni par le Royal Flying Corps et aux méthodes de repérage des batteries allemandes (Flash Spotting et Sound Ranging), les Britanniques peuvent espérer engager un bombardement préparatoire dans de bonnes conditions contre la profondeur du dispositif ennemi. Le bombardement doit démarrer le 18 juillet et se poursuivre durant deux semaines jusqu’au déclenchement de l’offensive le 31. Les artilleurs britanniques – notamment les lourdes pièces des Heavy Artillery Groups – font parler la poudre le 18 comme prévu mais dans les jours qui suivent le temps se gâte, le brouillard succédant aux averses, ce qui nuit à l’observation.
3 – Les efforts d’organisation et de coordination entre unités

– Les Généraux britanniques commandants d’Armée ne fonctionnent pas de la même façon avec leurs subordonnés. S’il encourage d’abord les consultations avec les chefs de division et de corps, Edmund Allenby finit par imposer lui-même ses décisions sans en référer aux échelons inférieurs. Mais si l’Artillerie et l’Infanterie sont corsetés les Corps de Cavalerie se voient conférés une plus grande autonomie. Et l’homme sait se montrer autoritaire. Ainsi, quand en prévision de la Bataille d’Arras, son commandant d’artillerie le Major-General Herbert Uniacke est limogé pour avoir préféré l’idée d’un bombardement court mais intense, plutôt qu’un bombardement de 48 heures. Il est remplacé par Robert Saint-Clair Lecky. Néanmoins, Allenby encourage le développement des liaisons sans fil entre l’artillerie et les PC divisionnaires afin de rendre la contre-batterie plus efficace. A l’inverse, le Lieutenant-General Henry Horne (First Army) s’emploie beaucoup à consulter ses commandants de divisions et de corps avant de discuter des options opérationnelles et tactiques.

– Suivant également l’expérience de la Bataille de la Somme, l’état-major du XVII Corps (Sir Charles Ferguson) fait diffuser un rapport de 56 pages intitulé « Instructions à l’adresse des commandants de Divisions pour travailler en détail sur leurs plans » insiste sur l’importance de la coordination du feu des mitrailleuses, du feu de contre-batterie, des barrages roulants, due l’avance « en saut de grenouille » des unités d’infanterie, des pauses sur chaque objectif pris et des potentielles contre-attaques allemandes. Les unités de mortiers et de bombardement au gaz sont placées sous l’autorité et le contrôle divisionnaire. En revanche, le déploiement et l’emploi des Tanks sont laissés à l’état-major du Corps qui attribue les objectifs et répartit les engins. Un officier du Signal Corps (Transmissions) est alors désigné pour coordonner les communications de l’artillerie (SS 148 « Forward Inter-Communication in Battle », mars 1917), avec l’utilisation du téléphone afin de relier les unités entre elles, mais aussi avec le télégraphe, la signalisation visuelle, les pigeons voyageurs, les « power Buzzers », la liaison sans fils, et les codes permettant de communiquer avec les pilotes du RFC.

– Pour ainsi dire, l’exemple de la planification de la Bataille d’Arras montre que les relations entre échelons de commandement – spécialement dans l’Artillerie – et la standardisation, sont devenues beaucoup plus évidents entre Armies, Corps et Divisions. Les leçons de la Somme, liées à une analyse approfondie et une plus grande codification ont rendu le BEF beaucoup moins sujet à l’improvisation. Les discussions et échanges entre les trois grands échelons du BEF sont encouragés, même si cela ne se montre bien sûr pas si évident. Mais les états-majors sont beaucoup plus expérimentés et son capables d’établir un vrai schéma d’attaque, même si les éléments pour donner un rythme soutenu n’ont pas encore été (achevés), en raison des difficultés liées à l’observation des tirs et à la déficience des communications entre les troupes d’attaque et les arrières.

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2 – LE CONCOURS FRANÇAIS (Ire ARMÉE)

– A l’été 1917, l’Armée française traverse une grave crise morale, suite à l’échec de l’Offensive Nivelle. Inutile donc de revenir en détail sur les cas de désobéissance de l’année 1917 et l’entreprise de redressement (au bâton et à la carotte) opérée par Philippe Pétain. Néanmoins, il faut souligner que si le Commandement français ne pratique plus d’offensives à grande échelle, le nouveau Généralissime ne reste pas inactif pour autant et décidera de lancer des attaques sur des objectifs limités. Pour l’heure, à l’été 1917, l’Armée française panse ses plaies. Mais le Commandement accepte de néanmoins de prêter main forte aux Britanniques dans les Flandres. Ainsi, la Ire Armée du Général François Anthoine – restée assez épargnée par l’échec de l’Offensive Nivelle** – est dépêchée sur le Front des Flandres, avec 2 Corps d’Armées, le Ier CA de Paul Lacapelle et le XXXVIe CA de Jean de Montdésir. Mise sur route et sur rail le 13 juin, la Ire Armée est placée sous les ordres de Douglas Haig le 16 et achève son déploiement le 11 juillet.

– Les troupes du Général Anthoine font la jointure entre l’Armée Belge (côte flamande – Yser/Dixmulde) et la Fifth Army, soit entre Noordschoote et Steestraate (avec la Maison du Passeur et l’écluse de Het-Sas), couvrant une ligne de 8 km sur la rive gauche (ouest) du Canal de l’Yser. La route Ypres – Poperinge forme la limite avec le dispositif britannique. L’objectif des Français pour le 1er juillet est de franchir le Canal de l’Yser et de saisir une partie du terrain perdu en 1914 avec Drie Grachten, Bixchoote et Merckem. Ensuite, ils doivent poursuivre leur effort en direction de la Forêt d’Houlthust et le long de la route menant à Staden. Mais le terrain, bien que plat, est rendu particulièrement difficile par la boue et la présence de secteurs marécageux.

– Pour l’assaut, Anthoine prévoit de faire donner le Ier Corps de Lacapelle avec la 1re Division d’Infanterie (Léon Grégoire)*** et la 51e DI (Boulange). Pour permettre aux fantassins de franchir le canal et les zones boueuses  le Génie leur fournir des passerelles de bois et des tapis déroulable.

– A l’instar des Britanniques, les Français disposent d’une puissante d’artillerie bien pourvue en munitions. Mais en raison du relief plat de la région, l’observation d’artillerie nécessite  – au dehors des reconnaissances aériennes – la constitution d’observatoires maquillés en arbres à l’arrière du front pour le Service de repérages par observatoires terrestres (SROT). D’autre part, l’Artillerie française dispose du concours du Service de Renseignement du Son (SRS) composé de techniciens spécialistes du repérage sonique des batteries allemandes. Toutes les informations sont transmises au Service de Renseignement d’Artillerie (SRA) qui recoupe et définit les cibles à viser en priorité.

– Mais Artilleurs et Fantassins se trouvent vite confrontés à une difficulté lié au terrain de la région ; la même qui touche les Britanniques. En effet, cette partie des Flandres particulièrement marécageuse qui a déjà été frappée par d’importants bombardements trois ans auparavant. Or, comme le préside l’historique du 215e Régiment d’Artillerie de Campagne, la boue empêche les artilleurs de se constituer des abris sûrs ainsi que des dépôts vraiment secs pour les obus.
– Le 15 juillet, les Français démarrent leur tir de réglage avant d’entamer le bombardement préparatoire. Mais comme pour les Britanniques, le temps se gâte et empêche les observateurs aériens et terrestres de fournir les bonnes coordonnées aux servants de pièce. Et qui plus est, les Allemands ripostent, parfois même au gaz selon des témoignages du 215e RAC. A la fin du mois de juillet, les Groupes francs (unités de fantassins chargées de reconnaissance nocturne ou de coups mains dans la tranchée allemande) de la 1re DI franchissent le Canal pour découvrir que les Allemands ont évacué la première ligne de tranchée. Du coup, le 28 la 1re DI franchit le Canal au nord de l’Ecluse de Het-Sas et prend pied sur la rive droite, tandis que la 51e en fait de même. Et une dernière reconnaissance effectuée le 30 juillet indique que la seconde tranchée est vide.

anthoine
* General Officer Commanding Royal Artillery
** Elle est en position dans l’Oise en avril 1917 et ne participe pas à l’offensive contre le Chemin des Dames.
*** Division d’active en 1914, particulièrement aguerrie, elle a connu la Marne, Verdun, la Somme et le Chemin des Dames.


(1) RAWLING B. : « Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie », éd. Athéna, Coll. Histoire Militaire, University of Toronto Press
(2) KEEGAN J. : « Histoire de la Première Guerre mondiale », Perrin
(3) Voir : https://acierettranchees.wordpress.com/2017/03/31/vimy-une-crete-pour-le-prestige-du-canada-partie-1/ et https://acierettranchees.wordpress.com/2017/06/06/mordre-et-tenir-la-bataille-de-la-crete-de-messines-7-10-juin-1917-1/

 

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