Chemin des Dames – L’assaut du 16 avril

– Le bombardement d’artillerie commence au matin. Les 5 343 bouches à feu déversent un torrent de fer sur les positions allemandes. Comme pour les assauts de Verdun, les pièces lourdes visent la profondeur du dispositif allemand ou tâchent de neutraliser les batteries allemandes. Sauf que dans le ciel, l’aviation ne peut repérer les zones à cibler idéalement car la chasse allemande est particulièrement mordante. Après le matraquage d’artillerie, ce sont les fantassins français (près depuis 03h30) qui sortent de leurs tranchées, Rosalie au canon entre Laffaux et Loivre.

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– En ce 16 avril 1917, il fait particulièrement froid, un printemps pourri ayant succédé à l’un des hivers les plus durs du XXe siècle.  Mais plusieurs mauvaises surprises de taille attendent nos soldats. D’une part, ils découvrent que le barrage d’artillerie n’a pas neutralisé les positions allemandes qui crachent de meurtriers tirs de mitrailleuses Maxim. Il faut donc attaquer ici et là à la grenade pour dégager des positions ennemies durant de furieux combats. L’élan que souhaitait Nivelle est brutalement freiné.

– Mangin lance sa VIe Armée contre les positions avancées du Gruppe « Vailly » (Viktor Kühne), de Laffaux à Condé et contre le Gruppe « Liesse » (Eduard von Liebert) sur le Chemin des Dames et l’ouest de Craonnelle. Sur le flanc gauche, l’attaque est menée par le XXXVIIe Corps (Chivres, Vailly et Chavonne) et par le VIe Corps d’Antoine de Mitry (Soupir), tandis que le flanc droit est assailli par les Coloniaux et Sénégalais* du IIe Corps Colonial d’Antoine Blondlat (Troyon, Vallée du Foulon, Craonnelle). Mais le VIe Corps se retrouve bientôt empêtré dans de durs combats de position et ne peut avancer. A Soupir, les vétérans de Verdun de la 39e DI (A. Guillaumat) s’en prennent à la 183. ID (Georg Wilhelm von Schüssler), tandis que la 56e DI attaque Braye. Plus au sud, à Courtecon, la 16. RD est attaquée par le XXe CA (dit « le Corps de Fer ») de Mazillier, réputé parmi les plus solides de l’Armée française (1). La 10e Division Coloniale, commandée par le célèbre Jean-Baptiste Marchand (2) attaque sur Ailles, Hurtebise et le Ravin de Vauclair mais elle se heurte à la 19. RD de Hermann von Wartemberg et perd plus de 5 000 hommes, notamment des Sénégalais des BTS. Sur l’aile ouest, le XXXIIe Corps de Fénelon Passaga attaque les positions du Gruppe « Aisne » (Ferdinand von Quast). Après de furieux combats, les français réussissent à percer les lignes de la 5. RD sur 2 km et à s’accrocher sur la Miette. Mais ils n’iront pas plus loin. En effet, les renforts arrivent difficilement et la 50. ID (George von Engelbrechten) passe à la contre-attaque. La 42e DI de Deville combat férocement pour enlever la Cote 108 et Sapigneul. Mais elle se retrouve aux prises avec des éléments des 4. Infanterie-Division (Erich von Freyer) et 10. Reserve-Division (Viktor Dallmer).  Enfin, le Ier Corps Colonial de Pierre Berdoulat réussit à enlever Laffaux et la ferme de Moisy mais il butte sur le Mont des Singes ses effectifs ont été sérieusement entamés.

– En général, les Français emportent les premières lignes mais se heurtent très vite à la résistance farouche et bien menée des Allemands. Les Tirailleurs Sénégalais du 6e BTS (CDB Cauvin, 10e Division Coloniale) en font les frais. Attaquant à Craonne, ils franchissent les positions avancées mais les Allemands surgissent de leurs caches et leur tombent dans le dos. Les pertes africaines sont lourdes et cela vaudra à Mangin, la réputation surfaite et exagérée de « casseur de noirs » (3).

– Du côté, de la Ve Armée, Mazel envoie le Ier Corps de Muteau et le Ve de Baucheron de Boissoudy frapper le Gruppe « Liesse » entre Craonne et la Ville-aux-Bois et percer sur Corbeny. Sauf que les régiments français se heurtent à la résistance des 5. Garde-Division (Walther von Osten) et des Bavarois de 1. Bayerische-Ersatz-Division (Hermann von Burkhardt) et 9. Königlich-Bayerische-Reserve-Division (Eugen von Clauss). La 1er Division d’Infanterie du Général Grégoire, qui en a pourtant vu d’autres (4), se fait sérieusement malmenée sur Craonne, contre la position de « Wintenberg » tenue par les Gardes de la 5.GD, bien que réussissant à repousser la 1. BED sur Cheveux.

– Les résultats les plus notables pour l’Armée de Mazel peuvent être attribués au VIIe Corps du Général Georges de Bazelaire, ancien condisciple de Pétain à Saint-Cyr populaire chez ses soldats, qui s’est fait un nom en défendant la rive gauche de la Meuse à Verdun. Au prix de furieux engagements contre le Gruppe « Brimont »,  VIIe CA s’empare de Courcy, Loivre et Berméricourt. Et la 14e Division d’Infanterie  (Général Philipot) réussit à accrocher Orainville et Berméricourt. Mais raison des pertes et de la lenteur des réserves, Bazelaire ne va pas plus loin. Déjà sceptique quant au succès espéré, il fera partie de ceux qui critiqueront ouvertement Nivelle dans les semaines à suivre (5).

– Toujours au sein de la Ve Armée, le Groupement d’Artillerie Spéciale du Commandant Bossut attaque avec 132 chars dans les secteurs de Berry-au-Bac, Juvincourt et Guignicourt contre les positions du Gruppe « Aisne ». Sauf que les engins patauds et lents progressent très mal dans le no man’s land criblé de trous d’obus. Les Schneider et Saint-Chamond avancent péniblement, se déséquilibrent dans les trous et parfois se retournent. Constatant la lenteur pachydermique des armes miracles de Nivelle, les artilleurs allemands en profitent, notamment ceux de la 5. Reserve-Division qui créent un barrage de feu contre les engins blindés. Face à ce type d’engins, il n’y a pas encore de véritable discipline du tir antichar. Souvent, la lenteur et le manque d’agilité des chars jouent contre eux. Et l’artillerie réplique encore par un tir de barrage classique. Il faut attendre la fin de 1917 pour voir apparaître les premières contre-mesures aux attaques des chars, notamment le tir tendu à l’aide de canons de 7.7 cm ou à l’aide de prototypes de petits canons antichars. Lors de la Bataille de Cambrai, un commandant d’artillerie allemand ordonnera à ses hommes de tirer sur les Tanks britannique à faible hausse. Ce qui causera de sérieux dégâts (6). Sinon, les fantassins participent eux aussi à la riposte. Durant la bataille de la Somme, passée la mauvaise rencontre avec la machine sur chenilles, les fantassins du Kaiser comprennent qu’ils peuvent tirer profit du peu de maniabilité, de la fragilité mécanique et de la visibilité réduite des engins blindés. Mais cela nécessite que l’infanterie d’accompagnement soit retenue ou ne suive pas. Ainsi, durant la bataille de la Somme, des petits groupes décidés de Kämpfern attaquent des Tanks à la grenade dans le but des immobilisés, avec un certain succès. L’expérience est réitérée durant les combats du Chemin des Dames par la 213. Division (Robert von Bernuth) qui attaque les unités blindés de flanc avec des groupes mobiles de fantassins bien armés. Résultat, les chars font marche arrière.

– Les Généraux français ont été atteints du même syndrome que Haig un an auparavant, ou que Gough à Bullecourt : ils ont bien trop attendu des engins blindés, jusqu’à surestimé leurs capacités de mobilité et de franchissement. Résultat, les combats de Berry-au-Bac signe le premier engagement des chars français par un cinglant fiasco. Sur les 132 chars engagés, Bossut n’en ramène que 11 intacts ! 121 sont tombés en panne, se sont renversés ou ont été détruits. Néanmoins, c’est un mal pour un bien, puisqu’après la Bataille du Chemin des Dames et surtout, après que Pétain eut remplacé Nivelle, le haut-commandement retiendra la leçon. Pétain et le Ministère de l’Armement vont privilégier la fabrication du modèle alors encore en développement sous la direction du Général Estienne, le Renault FT-17. Même si les Saint-Chamond ne quitteront nullement le parc blindé nouvellement formé.

– Mais ce n’est pas le seul engagement des chars qui est un fiasco, c’est tout le premier jour de combat. Les poilus n’ont nullement démérité, une fois de plus. Mais à l’encontre des espérances de Nivelle, aucune percée d’importance n’a été effectuée. Les gains de terrains ont été ridiculement minimes par rapport aux objectifs annoncés avec tambours et trompettes. Mais Nivelle, loin de se rendre compte de son échec, pense pouvoir encore percer par des attaques après le 16 avril, sans comprendre que ses espoirs ne sont qu’illusion face à des Allemands très bien préparés et disposant de réserves suffisantes. Mais pire, le Généralissime va s’entêter et va provoquer un mouvement de contestation et de mécontentement jamais vu dans l’Armée française. Mais un mouvement, qui, comme l’explique bien le Général André Bach pour Guerres & Histoire, sera revendicatif et légaliste et non révolutionnaire et séditieux.


(1) Levé en Lorraine avant-guerre, le XXe Corps a jusque-là participé aux batailles de Morhange et Nancy, d’Artois (mai-juin 1915), de Champagne (septembre 1915), de Verdun et de la Somme. S’il a flanché à Morhange à cause des ordres de Foch, il sauve sa réputation sous le commandement de Balfourier. Il perce en Artois et en Champagne mais ses succès ne peuvent être exploités. Envoyé dans la fournaise de Verdun le 22 février, il colmate les brèches dans le secteur Douaumont, contribuant à ralentir l’effort allemand et ce, au prix du sang.
(2) Outre d’avoir connu la notoriété pour avoir été le héros malheureux de l’expédition de Fachoda (à laquelle participe également un certain Mangin), Jean-Baptiste Marchand commande une brigade puis la 10e Division d’Infanterie Coloniale dès 1915. Collectionnant plusieurs blessures et décorations, Marchand participe aux combats de la Ferme de Navarin (Champagne) et à la Bataille de la Somme.
(3) LE NAOUR J-Y. : « 1917. La Paix impossible », Perrin, Paris, 2014
(4) Vétérane de la Marne, de Verdun et de la Somme (combats du Ravin de Combles).
(5) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(6) KEEGAN J. : « Histoire de la Première Guerre mondiale », Perrin, Paris, 2006

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