1917 : le piège de l’offensive ?

Pour les Alliés, notamment les Français et les Italiens, la fin de l’année 1916 a comme un aspect de déjà-vu. Comme en 1915, les pertes ont été terribles (accrues par les carnages de Verdun et de la Somme) et le conflit s’est encore enlisé dans une impasse boueuse. Aucune percée décisive n’a été obtenue et les Allemands s’accrochent encore au terrain. Mais le GQG, grisé par le succès défensif de Verdun et fait la sourde oreille aux quelques esprits grincheux – civils ou militaires – qui mettent en garde contre une offensive qui s’avérerait coûteuse. Joffre et Haig n’ont pas compris qu’ils s’étaient trompés sur toute la ligne à l’été 1916. Mais il n’y a pas que les chez les Français que l’offensive devient contagieuse. Les Britanniques veulent parer au plus pressé face à la menace sous-marine sur le Front de l’Ouest, entrant ainsi en confrontation avec les plans français. Et si les Italiens sont plus mesurés dans leurs projets, les généraux russes des premiers mois de la Révolution – poussés par les Français –  vont ne voient pas qu’une nouvelle offensive à l’été 1917 risque d’achever une armée minée par l’indiscipline et l’épuisement.

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1  – LES EMPIRES CENTRAUX SUR LA DÉFENSIVE

– Dans l’inconscient collectif et la mémoire nationale, « l’année terrible » 1916, marquée par une titanesque ordalie de sang, de fer et de feu, s’est achevée sur un sanglant match nul entre belligérants. Aucune des deux grandes alliances n’a réussi à emporter la décision qui mettrait fin à la guerre malgré les moyens humains et matériels déployés. Il est vrai que les chiffres des pertes (tués, blessés et prisonniers) donnent le tournis : plus de 670 000 Français, plus de 450 000 britanniques et troupes du Commonwealth, près de 200 000 italiens et plus de 500 000 Russes, du côté alliés. En revanche, chez les Empires Centraux, on n’est guère mieux loti. A l’issue des deux grandes batailles d’attrition du front français (Verdun et la Somme), l’Empire allemand dénombre environ 900 000 soldats perdus (dont un peu moins de 300 000 tués) et l’Autriche-Hongrie plus de 500 000 pertes, la majeure partie étant des prisonniers de toutes les nationalités de l’Empire ramassés par dizaines de milliers lors de l’Opération Broussilov et qui partiront pour la Sibérie. Et le succès éclatant d’August von Mackensen qui a sévèrement corrigé la Roumanie ne doit pas occulter la réalité. « Comprimés » entre le front ouest, le Front italien, les Balkans et la Russie, les deux empires centraux connaissent des situations économiques et sociales dramatiques. Avec l’incapacité de commercer, les économies allemande et autrichienne sont au point mort. Seule l’industrie de guerre continue de tourner mais il faut nourrir les ouvriers, ce qui est rendu bien difficile. Et la perte de centaines de milliers d’hommes mobilisés sur quatre fronts ne leur permet nullement de reprendre l’initiative offensive. Au moins les Bulgares tiennent-ils en respect la coalition Franco-Anglo-Italo-Serbe à Salonique. Mais il ne faut pas vraiment compter sur l’Empire Ottoman qui a déjà maille à partir avec la Grande Bretagne, les Russes et même les Tribus arabes sur les quatre coins de l’Empire. Enfin, du point de vue de la situation intérieure, l’agitation (de dimension autant sociale que nationale) gronde. Mais pour l’Allemagne, il est hors question de sortir du conflit. Si en France et en Grande-Bretagne, l’arrière commence à se plaindre de la vie chère et de pénuries, civils anglais et français ne connaîtront pas l’atroce situation des Allemands ou des Austro-Hongrois.

– Puis les relations entre les « Dioscures » du GQG de Berlin (l’immature Guillaume II ne faisant plus que de la figuration cérémoniale) et le château de Schönbrunn ne sont pas au beau fixe. En effet, Berlin se méfie d’ailleurs du jeune Empereur, le Bx Charles Ier, couronné en décembre 1916, beaucoup moins va-t-en guerre que son défunt grand-oncle. Lucide quant au danger que représente la durée de la guerre pour ses deux couronnes, Charles Ier de Habsbourg-Lorraine n’a qu’un seul objectif : sauver l’unité impériale qui se fissure de façon alarmante, notamment en raison de la question slave. Les Tchèques, déjà turbulents, s’agitent davantage (des prisonniers tchèques en Russie ont même rejoint l’Armée de Nicolas II et formé des embryons de légions) et des nationalistes polonais se verraient bien créer une Pologne indépendante. Enfin, les Croates et Slovènes sont de plus en plus rétifs à obéir à Vienne et se verraient bien quitter le giron autrichien. En parallèle,  Charles Ier soutient d’ailleurs d’officieuses négociations de paix entre ses beaux-frères Sixte et Xavier de Bourbon-Parme (les frères de Zita) et Aristide Briand, par l’intermédiaire de diplomates belges. Négociations qui seront torpillées par la suite.

– On l’aura compris, dans l’incapacité de lancer de grandes offensives terrestres, Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff sont donc contraint d’adopter une posture purement défensive sur le plan terrestre. Déjà, afin d’empêcher l’allié austro-hongrois de s’écrouler, « Castor » et « Pollux » renforcent leur dispositif sur l’Ost-Front avec les VIII., IX. et X. Armeen. En revanche, dans les Balkans, leur XI. Armee (qui a fait toute la gloire d’August von Mackensen face aux Serbes) est déshabillée de ses éléments allemands pour être complétées par les Bulgares auquel le GQG et Vienne délèguent la « garde » du Vardar et la surveillance des alliés établis à Salonique. Pour l’heure, leurs adversaires croupissent dans les austères montagnes hellènes, encore incapables d’unifier leur commandement et de mener une offensive de concert. En outre, tant que la Grèce du Roi Constantin Ier (beau-frère de Guillaume II) reste neutre, l’Entente est privée d’un allié en Méditerranée.

– En revanche, concernant le Front Ouest, Erich Ludendorff prend la décision d’abandonner du terrain aux alliés pour mieux ancrer ses forces dans les Blockhäuse de la « Siegfried Stellung » (Ligne « Hindenburg »). Ludendorff sait que malgré leurs pertes, Français et forces du Commonwealth (en comptant également l’Armée belge) ont une nette supériorité numérique, avec 174 divisions alignés de la Mer du Nord à la Haute-Alsace contre 135, soit bientôt 4 millions d’alliés contre 2,5 millions d’Allemands. Les travaux de bétonnage démarrent durant la derrière phase de la Bataille de la Somme. Du 9 février au 20 mars, avec l’Opération « Alberich », Ludendorff retire discrètement 13 divisions et 50 batteries d’artillerie sur un front de 126 km, abandonnant environ 12 km de terrain en pratiquant la terre brûlée dans le Pas-de-Calais, dans la Somme et dans l’Aisne.  Etant au courant du retrait allemand par des reconnaissances, les généraux alliés pensent que si les Allemands abandonnent du terrain, c’est que le moment est propice à lancer une offensive. Ils se trompent lourdement. Ludendorff a justement abandonné du terrain pour rétrécir et rendre plus cohérente sa ligne de front (1). En outre, celle-ci est bien garnie de mitrailleuses et bien appuyées en artillerie et les Allemands pratiquent la défense dite « élastique » qui a fait ses preuves sur la Somme.

– Le 21 novembre 1916, alors que la Bataille de la Somme vient à peine de s’achever dans la boue de la Vallée de l’Ancre, Joffre convoque une nouvelle réunion des chefs alliés à Chantilly. Le roussillonnais et l’Ecossais Haig se mettent d’accord pour lancer une nouvelle offensive contre les lignes allemandes entre la Somme et Arras. Joffre veut poursuivre sur la sanglante lancée de 1916, persuadé que les Allemands finiront par céder. Mais le plan de Joffre s’intègre dans un ensemble stratégique à l’échelle européenne et s’établit en coopération avec les autres états-majors de l’Entente. Les Français espèrent que si les Alliés attaquent les Empires Centraux par trois fronts, ceux-ci ne pourront pas tenir et seront contraints de demander la paix. Et pour les Français, une négociation en position de force permettrait d’obtenir les fameux buts de guerre, marqués par des projets annexionnistes.

– Ainsi, Français et Britanniques demandent à l’implacable Luigi Cadorna de lancer une nouvelle offensive sur l’Isonzo. Ça ne fera pas moins que la douzième, les onze autres s’étant soldés par des échecs face à une défense austro-hongroise particulièrement tenace. En outre, soumise à une discipline féroce, la Reggia Escercita est à bout de force mais n’est pas aussi minée par les désertions telles qu’on a pu le prétendre. A l’armée russe, épuisée après le demi-succès de Broussilov en Galicie face aux Austro-Hongrois, il est demandé de relancer une nouvelle offensive dans la même région dans l’espoir de menacer directement l’Empire du Bx Charles Ier par l’Est. Enfin, Joffre prévoit de relancer une offensive dans les Balkans contre les Germano-Austro-Bulgares en Macédoine, depuis le nord de la Grèce. Sauf que ce projet ne peut être appliqué dans l’immédiat compte-tenu la querelle franco-britannique sur l’utilité du Front d’Orient, que les Britanniques – par la voix du CISG Sir William Robertson – se verraient bien quitter afin de privilégier les « slide shows » de Mésopotamie et de la Palestine. En outre, avec la conquête du Sinaï achevée le 21 décembre 1921 (prise d’el-Arish et de Rafa) et la préparation de la marche de Stanley Maude sur Bagdad, Londres décide de se relancer son grand jeu diplomatique et stratégique au Moyen-Orient (2). Par conséquent, les politiciens et militaires britanniques mettent de la mauvaise volonté à satisfaire les exigences françaises en Grèce et n’y conservent que 3 divisions en prévision d’une potentielle marche vers Constantinople par la Thrace.

– Autre conséquence, de la « guerre sous-marine à outrance », l’arrivée des Etats-Unis d’Amérique dans le jeu géopolitique européen. Inquiet des menaces pour le commerce américain, le président Woodrow Wilson qui s’efforce de maintenir son pays hors de la guerre, propose aux belligérants une « paix sans annexion ». Pour toute réponse, Berlin, Paris et Londres lui rient au nez, le considérant comme un gentil illuminé au ton messianique. Ludendorff avoue lui-même « se foutre complètement » de la réaction américaine quant à la « guerre sous-marine » à outrance (3). Mais le vrai patron de l’Armée allemande sous-estime la réaction des Etats-Unis. En outre, l’amateurisme flagrant de la diplomatie allemande qui, via le Télégramme Zimmermann fait miroiter monts et merveilles au Mexique du Président Huerta sur les questions frontalières, provoque le basculement de l’Amérique dans le camp de l’Entente. Sauf qu’en France, le Gouvernement Ribot ne veut pas forcément voir Wilson le nouveau champion du droit et de la démocratie imposer ses vues qui seraient défavorables aux buts de guerre français. Du coup, en dépit du désaccord de certains ministres (Painlevé) et des hésitations de Ribot, nombre de personnalités sont favorables à l’offensive de Nivelle, telles André Maginot, Albert Thomas et Raymond Poincaré. Dans leur logique, il faut faire en sorte d’achever la guerre avant que Washington ne s’investisse trop vite et trop loin (4). Or, comme l’a montré Bernard Schneltzer, l’arrivée des Etats-Unis dans la Guerre n’est pas un mal pour les alliés sur le plan de la stratégie militaire. En effet, dotés d’une puissante marine et de la première industrie mondiale, les Etats-Unis peuvent contribuer amplement à l’épuisement de l’Allemagne (5). Et chose méconnue, jouant en faveur de leurs intérêts commerciaux, les Etats-Unis imposent aux pays neutres (Hollande, Norvège et Suède notamment) de ne plus commercer avec l’Empire allemand, privant ainsi davantage l’économie du Reich de ballons d’oxygène (6).

 

2 – FRANCE : « NOUS VOICI REVENUS AUX PRINCIPES DE 1915 ! »

– Sauf qu’au début de 1917, ces projets ambitieux connaissent de sérieuses turpitudes. Premièrement, Joffre saute pour être remplacé par Robert Nivelle. Nivelle reprend les travaux de Joffre mais se heurte vite à la logique britannique. En effet, Nivelle prévoit de faire sauter le verrou allemand de l’Aisne pendant que les Britanniques lanceront une attaque de diversion entre Arras et Roye afin de retenir plusieurs armées allemandes qui n’enverront pas de renforts contre les Français. Sauf que le 9 février lors de la Conférence de Pless, le GQG de Berlin déclenche la « Guerre sous-marine à outrance » afin d’affamer la Grande Bretagne. Très vite, les U-Boote commencent à torpiller les navires (même neutres) qui ont le malheur de faire cap vers les ports britanniques par la Manche et en Mer du Nord. Par conséquent, allant à l’encontre des projets de Nivelle, Haig fait tout pour privilégier une offensive dans les Flandres afin de débloquer les ports de la Mer du Nord qui abritent les bases sous-marines allemandes. A cela s’ajoute la querelle d’ego qui empoisonnent les relations entre Français et Britanniques en raison de l’accord de Calais qui prévoit la création d’un commandement interallié sous la direction de Nivelle avec Haig comme chef d’état-major (7). Finalement, en mars 1917, Haig et Robertson finissent par torpiller le projet de commandement allié unifié. Néanmoins, en attendant les Flandres, le projet d’offensive conjointe est maintenu. Les Français perceront sur l’Aisne avec 2 Armées (VIe et Ve) et un Groupe d’Armées de rupture (GAR), tandis que les Britanniques exerceront une pression sur le Front allemand entre Arras et Roye, ce qui a contraint Haig à allonger son front de 40 km, ce que l’intéressé a accepté de mauvaise grâce et sous la pression de David Lloyd-George (8).

– De son côté, le Général Nivelle pense tenir la solution pour sortir de l’impasse stratégique dans laquelle les armées alliées sont engluées. Nommé par Briand au GQG de Chantilly (bientôt déplacé à Compiègne après un passage à Chantilly), Nivelle réussit à hypnotiser nombre de parlementaires et de Ministres avec son projet d’offensive miracle. Prenant le contre-exemple de la bataille de la Somme, il veut éviter un enchaînement d’assauts stériles et coûteux en hommes comme en munitions. Et il profite d’un courant d’opinion favorable – relayé à l’Assemblée, au Sénat et dans la Presse – qui estime qu’une offensive mettrait fin à la guerre. Il faut dire que le pays commence à être lassé des innombrables morts, de l’accroissement des prix et des réquisitions. Nivelle veut donner le dernier effort qui permettrait à l’armée française de reconquérir le nord-est du pays et d’atteindre la Meuse. Pourtant, la mémoire nationale qui s’est davantage cramponnée aux pertes sanglantes de Verdun, comme à l’échec du Chemin des Dames et à ses conséquences, on a occulté le gain qualitatif que connaît l’Armée française depuis un an. En effet, l’outil militaire français bien « connecté » à l’industrie a nettement progressé sur le plan technique et tactique. Donc non, le « Poilu » n’est pas inférieur au soldat allemand. Mais c’est Nivelle qui va gâcher l’outil en question. Si le processus de centralisation de l’artillerie lourde n’est pas encore achevé (Edmond Buat vient de débute son travail quand Nivelle établit ses plans), le parc des bouches à feu de la République ne ressemble guère à celui de 1914. La cause ? Les efforts et la coordination entre Edmond Buat à la tête de la Réserve Générale d’Artillerie lourde (R.G.A.L) créée en janvier 1917 (et dans les projets du GQG dès 1916), avec Albert Thomas à l’Armement et Louis Loucheur au Secrétariat aux Munitions (9). En outre, la proportion de l’artillerie s’accroît à mesure que celle de l’infanterie amorce son déclin compte tenu des pertes des trois années de guerre précédente. D’autre part, grâce à la Commission de Régulation de l’Automobile dirigée par le Commandant Aimé Doumenc, l’Armée française a accompli un important effort de motorisation, grâce aussi aux achats de véhicules effectués à l’étranger (notamment aux Etats-Unis). La mécanisation a également avancé d’un pas. Copiant l’exemple britannique, les Français viennent de sortir des usines Schneider et Saint-Chamond deux types de chars d’assaut éponymes censés appuyés l’infanterie et ouvrir des passages dans les barbelés. Sauf que ces engins souffrent des mêmes maladies que leurs cousins britanniques : lents, peu maniables et peu agiles et sujets à des pannes mécaniques ou moteurs. Mais conçu à partir de Tracteurs d’artillerie « Holt », ils sont mal équilibrés et patauds. Il faudra attendre la fin de l’année pour voir apparaître la petite merveille de technologie qu’est – pour l’époque – le Renault FT17 conçu suivant les critères du Général Jean Estienne. Enfin, le parc de l’aviation s’est considérablement accru et a gagné en qualité, avec des appareils performants comme le Nieuport XI dit « Bébé » mais qui va bientôt être supplanté par le SPAD VII et les modèles suivants (IX, XI et XII).
Donc non, l’Armée française de 1917 n’est pas une armée vaincue, loin s’en faut. En revanche, elle est quelque peu diminuée, notamment à cause des saignées de 1914-1916. Et le moral des « Poilus » s’en ressent. Passée la fierté d’avoir tenu à Verdun, les soldats français espèrent en finir assez vite. Or, Nivelle et son état-major (ainsi que la presse militaire) opèrent le même jeu d’illusionniste qu’aux hommes politiques. « On va en finir  ! » clame-t-on. Du coup, les « Poilus » se mettent à espérer et connaissent un regain de motivation.

– Comme Joffre en 1915, Nivelle veut restaurer la Guerre de manœuvre. Pour cela, il propose une percée de vingt-quatre heures suivie par une exploitation de percée. Nivelle veut un assaut brutal et rapide qui surprend l’ennemi avec un fort bombardement d’artillerie et sur un secteur qui prendra l’ennemi par surprise (10). Pour cela, il choisit le Chemin des Dames sur le front de l’Aisne, resté relativement calme depuis l’automne 1914. Les Allemands l’ont fortifié, qu’importe ! Ils ne s’attendent pas à une offensive dans ce secteur. Ainsi, il ne voit pas que la guerre d’attrition a changé la manière de conduire la guerre et qu’il faut aux Français de tenir stratégiquement et d’attendre que l’Allemagne soit épuisée (11). Pire encore, preuve du net déficit intellectuel du personnage, Nivelle écrit le 1er décembre 1916 : « les principes essentiels de la guerre, ceux de la guerre napoléonienne, n’ont rien perdu de leur valeurs. Un jour ou l’autre ils reprendront leurs  droits. Et il ne faut pas que nous puissions être pris au dépourvu. C’est pour les avoir méconnus, à l’inverse de nos ennemis, que nous avons été battus en 1870. […] Le moment approche om le coup décisif sera porté par le plus fort et le plus résolu. (12) » Voulant ainsi créer l’événement dans la plus pure tradition du XIXe siècle, le Généralissime pense avec plusieurs décennies de retard. Pensant donc pouvoir relancer la Guerre de manœuvre, Nivelle se base sur son expérience de ses deux offensives de Verdun d’octobre-novembre 1916 pour reprendre les Forts de Vaux et de Douaumont. Certes, les deux assauts avaient été menés avec succès (net pour Douaumont mais relatif pour Vaux) grâce à une meilleure coopération artillerie-infanterie et un meilleur emploi des tubes. Mais comme le fait remarquer le Général Emile Fayolle, si Nivelle et son féal Mangin ont réussi à Verdun, c’est parce qu’à partir de juillet 1916, les Allemands n’exercent plus de pression sur la Meuse à cause de la bataille de la Somme. Conscient de l’essoufflement général de ses troupes sur le Front de l’Ouest, le GQG de Berlin considère alors Verdun comme un front secondaire purement défensif. Perdre les Forts de Vaux et de Douaumont importe peu à Hindenburg et Ludendorff, en revanche pour la France, c’est une revanche autant symbolique que politique. Mais ça n’est pas cela qui définit une conduite stratégique. C’est donc engoncé dans son expérience à la tête de la IIe Armée française que Nivelle compte conduire l’ensemble des Armées à la victoire. Mais si l’enthousiasme est encore de mise à Paris, certaines voix commencent à douter du bien-fondé de l’entreprise. Si Briand n’y voit pas grand-chose à redire, Lyautey doute ferment que l’Offensive aboutisse. Et ça ne s’arrange pas avec le gouvernement suivant. Ainsi, Alexandre Ribot nouveau Président du Conseil se montre sceptique mais soutient Nivelle du bout des lèvres. Les plus fervents partisans sont le Socialiste Albert Thomas (Armement) et le Radical-Socialiste André Maginot (Colonies) et Raymond Poincaré soutient l’offensive pour des raisons politiques (13). En revanche, Paul Painlevé Ministre de la Guerre s’y montre défavorable, penchant pour une stratégie plutôt défensive.

Les autres critiques viennent des Généraux laissés à l’écart. Quand il prend connaissance du plan, Maxime Weygand alors chef d’état-major de Foch s’étrangle, ce qui vient confirmer son opinion faite d’un Nivelle ignorant et néophyte. Même Foch, lucide depuis son exil de Senlis, s’étouffe aussi : « Nous fûmes stupéfaits. Toutes ces formules étaient familières. C’étaient celles de 1915. Etait-ce à cela qu’on voulait en revenir ? » (14) Et Foch sait de quoi il parle au regard des critiques dont il fut gratifié pour sa conduite des offensives d’Artois de 1915 (15). Néanmoins, le futur Maréchal de France souligne bien la négligence de Nivelle quand celui-ci s’appuie sur ces reconquêtes de Verdun. En effet, Foch explique que l’on y a juste fait suivre l’artillerie par l’infanterie suivant un meilleur chronométrage mais rien de plus (16). Mais comme l’explique bien Charles Mangin qui doit mener l’assaut principal sur le Chemin des Dames, 1917 sera une combinaison des jambes des fantassins et de la puissance de feu. En somme, une combinaison de 1915 et 1916. Quand à Pétain, qui se voir tout d’abord proposé le commandement du fameux Groupe d’Armées de Rupture (G.A.R), il maugrée et trouve le terrain de l’attaque particulièrement mal choisi (17). « Précis le Sec » ne s’y trompe pas, puisque les Allemands qui tiennent le fameux Chemin des Dames, disposent de la position avantageuse de la hauteur, dominant ainsi le champ de bataille. Enfin, en trois ans, ils ont eu tout le loisir de bétonner leurs positions comme à leur habitude.

– Mais bien plus grave pour Nivelle, une voix fait entendre son profond désaccord. Cette voix, c’est celle d’Alfred Micheler, commandant G.A.R (Xe et IXe Armées), pièce maîtresse du projet d’offensive du Généralissime. En effet, quand il prend connaissance de la révision du plan que lui présente Mangin le 9 janvier, Micheler bondit. Mangin lui explique doctement qu’il percera à J-0 sinon J+1 et que ses troupes progresseront tous les 100 m avec le soutien de l’Artillerie. Ni plus ni moins que du Douaumont, sauf que cette fois, il s’agit d’attaquer sur un front de plusieurs kilomètres avec trois Armées et plus seulement des régiments et des divisions. Micheler veut revoir le plan, expliquant que les divisions se fatigueront rapidement, Nivelle ne veut rien entendre, prévoyant même une avance de 8-9 km par jour. Et Micheler n’est pas le seul. Aux échelons des Armées et des Corps d’Armées, l’enthousiasme ne prévaut pas forcément. Ainsi, Olivier Mazel commandant de la Ve Armée (chargée de l’aile droite de l’attaque) ravale vite son enthousiasme. Georges de Bazelaire, l’ami et condisciple de Pétain à Saint-Cyr et patron du VIIe Corps avec qui il a défendu la Cote 304 et le Mort Homme et attaqué sur la Somme dénonce l’ineptie du plan de Nivelle (18). Du coup, Micheler s’empresse d’agir en bon général de la IIIe République, il fait fonctionner ses relations dans le milieu politique et milite d’abord pour l’annulation de l’attaque auprès d’Antonin Dubost, Président du Sénat. En haut lieu, l’inquiétude grandit. Painlevé veut tout faire pour éviter l’attaque mais Nivelle s’emporte contre les menées de Micheler, le pousse à bout, l’humilie à plusieurs reprises et finit par convaincre le Gouvernement le 22 mars, après plusieurs entrevues et déjeuners. Finalement, l’offensive aura bien lieu.

– Deux autres raisons poussent Nivelle à imposer son offensive. D’une part, par les rapports de Castelnau, il a vent que l’Armée russe est au bout du rouleau et ne pourra tenter aucune action offensive. Même l’Armée italienne ne lui donne pas confiance, Cadorna ayant bien spécifié que son armée ne pourra lancer de nouvelle offensive sur l’Isonzo. A Micheler qui lui demande s’il ne faudrait pas mieux envoyer des divisions en Italie pour soutenir l’Armée Royale, Nivelle lui répond vertement « vous aiderez mieux l’Armée italienne en attaquant ici ». La deuxième raison est le fameux retrait allemand sur la « Siegfried Stellung ». Or, malgré les rapports de Louis Franchet d’Espérey (Commandant du Groupe d’Armées Nord) et d’Emile Fayolle qui font bien état d’un retrait allemand à plusieurs kilomètres de la Ligne de Front, Nivelle y voit une diversion, estimant que les Allemands ne peuvent abandonner d’un coup le terrain conquis. Là encore, la stratégie d’usure et d’attrition lui échappe. C’est seulement quand il accepte la vérité le 15 mars, qu’il joue les matamores. Mais c’est trop tard, puisque les Allemands sont bien retirés derrière leurs fortifications. Nivelle tempête et publie un communiqué mensonger dans la presse afin de masquer son propre aveuglement. Rédigé par Jean de Pierrefeu, ledit communiqué stipule que les Armées françaises ont remporté une victoire éclatante forçant les Allemands à se replier (19). De leur côté, Franchet d’Espérey et Fayolle ricanent sous leurs képis. Mais Nivelle croit y déceler une certitude : l’Allemand, croit-il, est fini puisqu’il abandonne du terrain. Donc, le moment est propice pour attaquer. Encore plus enthousiaste, il poursuit ses plans et ordonne même au Groupes d’Armées Nord d’engager une offensive entre l’Aisne et l’Oise, en soutien de son grand projet, préparant ainsi la catastrophe du 16 avril et le cercueil de sa carrière. Néanmoins, il ne faut pas croire que les offensives s’arrêteront là. En effet, Pétain en relancera durant l’automne 1917 (Verdun et la Malmaison) mais elles seront à objectifs limités et auront une dimension plus morale et politique que véritablement stratégique.

 

3 – HAIG REJOUE LA SOMME

– Malgré l’échec de Nivelle sur le Chemin des Dames, Haig décide de maintenir la pression sur le front allemand entre Arras durant tout le mois d’avril. Même si l’attaque de Vimy (9 avril)  (Ostende, Zeebrugge, Anvers et même Bruges) et d’interdire définitivement la Manche à la Kaiserliche-Marine. Il ne faut pas nier les raisons qui ont poussé Haig à vouloir faire sauter le verrou que forme le saillant d’Ypres. En effet, pendant près de trois mois, le commerce britannique est durement affecté par les torpillages. Le mois d’avril est même le plus catastrophique. Mais le cauchemar ne dure pas puisque l’arrivée de l’US Navy et l’adoption de la stratégie des convois permet d’écarter la menace des sous-marins allemands (2). En outre, s’ils affichent un score particulièrement éloquent dans la première moitié de l’année, ils ne sont pas assez performants et nombreux pour peser dans la durée. Ainsi, ils ne parviennent nullement à bloquer l’ensemble des ports britanniques, bien loin de là. Résultat, pour l’Allemagne, les effets du blocus vont en s’aggravant et la population manque de tout. Les grandes villes souffrent particulièrement de la faim et l’opinion, d’abord enthousiaste à faire payer à l’Angleterre les méfaits de son blocus, commence à douter du bien-fondé de la stratégie de Ludendorff.
Pour autant, pensant déboucher sur une victoire définitive, Douglas Haig lance une offensive contre le secteur de Passchendaele (31 juillet – 7 novembre 1917). Or, comme le dit bien John Keegan (avec un certain favoritisme minimisant la contribution française), l’Armée britannique de 1917 n’est plus celle de 1916, car elle a beaucoup appris de ses erreurs passées et acquis un savoir-faire tactique et technique qui lui ont permis de rattraper et d’égaliser sa rivale germanique (20). Et comme l’indique Bill Rawling dans son ouvrage consacré au Corps Canadien, s’ils sont intellectuellement empêtrés en 1914, les officiers britanniques apprennent beaucoup et transmettent leurs leçons. Malgré le prix du sang de 1916, les techniques et tactiques de combat de l’Armée britannique ont nettement évolué. Finie l’attaque en ligne qui a causé les quelques 19 500 morts sur la Somme, place aux pelotons lourdement armés (21). L’Artillerie a également fait de nets progrès, bien qu’incomplets, comme on le constate à Vimy où Messines où l’artillerie lourde (Royal Siege Artillery et Garrison Artillery) ravage les lignes allemandes. Mis au point par Henry Horne, le fameux « Creeping barrage » se perfectionne jusqu’à devenir le bouclier des fantassins lors des assauts si la coordination fonctionne pleinement. Les efforts concernant les communications télégraphiques et téléphoniques sont aussi notables mais ne sont pas encore pleinement efficaces. Il ne faut pas oublier que ce sont les Britanniques qui ont donné un net coup d’accélérateur à la mécanisation des armées alliées. Ainsi, le nombre de Tanks s’accroit également au sein du nouveau Royal Tank Corps et leur emploi tend à trouver sa doctrine sous l’égide du Tactictal Instructions que dirige Ernest Swinton. Seulement, les engins souffrent encore de diverses carences mécaniques, notamment les modèles Mark IV (22). Du coup, après la Somme, certains généraux britanniques comme Haig ou Gough demandent trop aux engins blindés. Enfin, le Royal Flying Corps a gagné lui aussi en quantité et en qualité. Lors de la bataille de Messines, les Britanniques disposent d’un net avantage en termes d’appareils.

– Sauf que l’Armée britannique est traversée par des débats sur l’emploi des forces. D’une part, des personnalités comme Douglas Haig, son protégé Hubert Gough et Edmund Allenby (tous trois cavaliers) qui sont tenants de la percée et de son exploitation et qui ne voient pas non plus la dimension d’attrition et d’usure. En revanche, loin de les suivre, d’autres personnalités moins connues en France sont bien moins adeptes de la percée chimérique. C’est le cas de Herbert Plumer, le populaire commandant de la Second Army qui se montre partisan du fameux « mordre et tenir » qui fera ses preuves lors de la Bataille de la Crête de Messines.

– Par conséquent, courant 1917, Haig déclenche une série d’offensives. La première d’importance est la Bataille d’Arras (9 avril – 16 mai) durant laquelle les troupes Britanniques, Canadiennes et Australiens lancent une série d’assauts successifs entre la Scarpe et l’Oise avec trois Armies :  First (Horne), Third (Allenby) et Fifth (Gough). Bien que marquée par le spectaculaire succès des Canadiens de Julian Byng contre la Crête de Vimy, la bataille d’Arras s’enlise très vite en une série de demi-succès (Monchy-le-Preux) et de nets échecs (Bullecourt, Lagnicourt, Cote 70) pour 150 000 perdus. Mais Haig ne s’arrête pas là et lance son projet d’offensive de grand style dans les Flandres à l’été.
Si elle commence bien par la prise de l’objectif limité qu’est la Crête de Messines par le General Herbert Plumer, la bataille de Passchendaele se transforme en nouvelle bataille d’attrition qui s’achève dans la boue des Flandres pour 260 000 hommes. Et comme pour la Somme, tout le Commonwealth est réuni. Finalement, l’offensive des Haig a perdu de sa signification et n’a servi qu’à élargir le saillant d’Ypres… qui sera abandonné l’année suivante. Une dernière tentative de percée a lieu à Cambrai en novembre avec la Third Army de Byng. Mais si elle commence bien, l’attaque britannique est savamment contrée par les Sturmtruppen allemands. Résultat, plus de 75 000 hommes de gaspillés (23).  Par conséquent, à la fin de l’année, même si elle ne s’est pas effondrée, l’Armée britannique voit son moral sérieusement atteint. Et Haig lui-même commence à douter.

– Finalement, les deux grandes offensives réussies des britanniques de l’année 1917 n’auront pas lieu en Europe mais au Moyen-Orient, face aux Ottomans diminués et ne bénéficiant pas des mêmes moyens matériels et humains. En janvier-mars 1917, le General Stanley Maude mène la Seconde campagne de Mésopotamie qui reste un modèle en termes de manœuvre. Bénéficiant d’une bonne préparation logistique et d’importants moyens grâce au concours des Indes, les 50 000 Anglo-Indiens du Tigris Corps remontent le Tigre vers Bagdad et balaie facilement les 25 000 Turcs qui tentent de leur barrer la route. L’autre offensive a lieu vers Gaza. Mal préparée par Sir Archibald Murray au début de l’année, l’offensive en Palestine échoue. Londres décide alors de remplacer Murray par Edmund Allenby qui se trouve bien plus à l’aise qu’en Picardie. Préparant bien mieux son offensive, Edmund Allenby gagne les batailles de Gaza et de Bersheeba et offre Jérusalem au Roi et à Lloyd-George comme cadeau de Noël le 21 décembre 1917.

 

3 – RUSSIE : L’OFFENSIVE DE TROP (JUIN 1917)

– L’autre grand bouleversement de l’année 1917 n’est autre que la Révolution Russe. En février 1917, la population des grandes villes (foyers de contestation) souffre atrocement des privations de guerre. Et l’Armée est minée par l’indiscipline et les désertions croissantes. A cela, s’ajoute un tsar incapable, qui s’enferme dans ses certitudes et dans un présupposé sens du devoir qui confine à l’ineptie. Mais l’indécis Tsar de plus en plus haï, agace également les militaires, l’aristocratie et même certains dignitaires de la très hiératique église orthodoxe. En outre, Nicolas II n’accepte aucune volonté de réforme que lui proposent des personnalités politiques plus réalistes (notamment Pavel Milioukov, Président de la Douma et Aleksandr Trepov, Président du Conseil) dans l’espoir de sauver la dynastie des Romanov. Sans entrer dans le détail, pressé de toute part et même par des membres de sa propre famille, Nicolas II décide d’abdiquer suite à des émeutes de Petrograd qui ont suivi le refus de soldats de mater les manifestants. Afin d’éviter l’incendie, un Gouvernement provisoire composé en majorité de Socialistes-Révolutionnaires (Mencheviki) est instauré, avec comme principales personnalités le Prince Georgi Lvov (Premier Ministre) et Aleksandre Kerenski (Justice), un orateur né mais sans grand sens politique. Mais au bout de trois mois, Kerenski finit par s’imposer au détriment de Lvov qui ne parvient pas à s’imposer face aux Mencheviki. Le 12 mars, Kerenseki réussit à contenir l’incendie à Petrograd en « retournant » à son profit la foule de manifestants qui déferle sur le Palais de Tauride. Au moins dispose-t-il pour l’instant de l’autorité légale. Pour le moment du moins, car le bras de fer entre le Gouvernement Provisoire et le Soviet de Petrograd ne fait que commencer. En revanche, les Bolcheviki sont encore minoritaires et Lénine est toujours en Suisse (24).
En revanche, avec l’abdication de Nicolas II, le désordre s’installe dans l’Armée. Le nombre de soldats paysans qui désertent s’accroît dans de folles proportions. Epuisés et travaillés par la propagande qui promet le partage des terres des aristocrates, les Moujiki en uniforme rompent les rangs pour rentrer chez eux mais ne se jettent pas forcément dans les rangs des Bolchéviki, loin de là. Et tous les officiers ne deviennent pas forcément des contre-révolutionnaires farouches. Alekseiev et Broussilov et même l’Amiral Koltchak (commandant de la Flotte de la Mer Noire) restent pour l’instant tous légalistes et de nombreux subalternes restent dans leurs rangs clairsemés et ne réclament pas le retour de Nicolas II, loin de là. Mais ceux qui restent se forment en soviets (conseils), élisent des représentants et votent pour savoir s’il faut aller au combat. Les officiers aristocrates nobles ne tiennent plus leurs troupes qui n’hésitent plus à fraterniser avec les soldats allemands qui deviennent des « tovaritchi ». Et l’incurie de l’administration militaire ne fait même pas état des faux permissionnaires qui peuplent les villes et les villages et ne veulent pas remonter au front (25). Par conséquent, l’enjeu du contrôle de l’Armée s’impose pour le Gouvernement provisoire et le Soviet. Marc Ferro et Jean-Yves Le Naour s’accordent pour dire que le Soviet de Petrograd se trouve dans une position inconfortable. En effet, il craint que l’Armée devient le « monstre » de la contre-révolution mais souhaite maintenir son contrôle dessus. Et pour séparer les soldats du Gouvernement, il faut la purger des éléments suspects, soit les officiers. Du coup, les Mencheviki réussissent à faire adopter le Prikaze n°1 le 14 mars, celui-ci abolit les privilèges des officiers, la discipline et même le salut. Par conséquent, nombreux sont les soldats qui l’interprètent comme ils le veulent, allant jusqu’à exorciser leurs rancoeurs. Certains officiers sont molestés ou assassinés quand ils n’ont pas la chance d’être simplement chassés de leur commandement. Et le Prikaze ne s’arrête pas là, puisqu’il incite les soldats à se former en Conseils et à envoyer des représentants à la Douma, sans que l’on sache vraiment où cela pourrait aboutir (26).  Mais comme l’explique Marc Ferro, le Gouvernement réussit à convaincre qu’avec un tel ordre, le Soviet risque également de désorganiser l’arrière. Du coup, les délégués « adoucissent » les mesures du Prikaze n°1 avec le Prikaze n°2 qui encourage à la « coopération fraternelle », déconseille aux soldats de contraindre les officiers par la force, car les soldats peuvent choisir les représentants qui défendront leurs intérêts et non destituer les officiers. En revanche le Soviet réussit à conserver le reste des mesures. Mais si le Gouvernement argue que le Soviet et la Douma l’ont reconnu et donc, que l’armée lui doit obéissance, le mal est fait (27).

– En France et en Grande-Bretagne, si la presse (notamment de gauche) s’extasie – et s’illusionne – devant la Russie qui prend le chemin de la démocratie, le GQG et le Gouvernement Ribot s’interrogent et s’inquiètent. La Russie remplira-t-elle encore ses engagements du conflit ? Sondé par Paris, Maurice Paléologue Ambassadeur de France à Petrograd commence à montrer des signes de pessimisme quant aux capacités de l’Armée russe. Face à un Paléologue de plus en plus dépité (et au bord de la dépression), Aristide Briand envoie auprès du Gouvernement provisoire trois députés socialistes pas vraiment des plus modérés : Eugène Petit, Marcel Cachin et Marius Moutet. Les trois parlementaires ont pour mission de voir ce qu’il en retourne et surtout, convaincre leurs camarades russes de poursuivre le combat (28). Mais les trois hommes sont assez inaudibles au Soviet et ne parviennent pas à convaincre. Du coup, Ribot décide d’y envoyer ni plus ni moins qu’Albert Thomas. Celui-ci rencontre Kerenski et par une habileté rhétorique, lui explique que poursuivre le combat contre l’Allemagne de Guillaume II, c’est aussi lutter contre l’un des deux derniers régimes non-démocratiques d’Europe (9). Le tour est habile et convainc Kerenski. Mais beaucoup de Socialistes-Révolutionnaires russes s’interrogent. En toute logique, cette reprise du combat ne doit pas aboutir à des annexions mais seulement à la libération des territoires conquis par les Allemands. Quant aux Bolchéviks, leur réponse est claire. C’est « niet » !

– C’est donc avec une armée en pleine déliquescence et un pays au bord de la Guerre civile que Kerenski souhaite continuer la guerre. Les Généraux Alekseïev et Broussilov l’informent que l’Armée n’est pas prête. Comme toute réponse, le premier est remercié et Broussilov devient chef d’état-major et s’exécute pour relancer une offensive en Galicie. Or, pour mener son plan à bien, Aleksei Broussilov a besoin de divisions solides. Parant au plus pressé, il commet des erreurs de jugement. D’une part, il n’abolit nullement l’usage du knout et durcit même la discipline, ce qui n’a que pour résultat d’accroître les cas de désertions. D’autre part, il crée des divisions « de choc » mieux armées et mieux dotées, délaissant le reste qui continue de se déliter. Constatant cet état de l’ennemi, les états-majors allemands et austro-hongrois ne lancent aucune action offensive, afin d’encourager les soldats russes à quitter le front. On va même jusqu’à encourager les fraternisations. En outre, si sous impulsion de Broussilov, l’armée russe a fait de notables progrès dans l’emploi de l’artillerie et des avions (sans atteindre le niveau de ses alliées et de l’armée allemande), l’Armée russe manque toujours cruellement d’artillerie lourde et de moyens motorisés et mécanisés. De son côté, Kerenski se dépense en tournée des popotes pour inciter les soldats à combattre pour de nouvelles valeurs démocratiques et contre les oripeaux frappés des aigles des Maisons d’Autriche et de Hohenzollern. Or, toujours pour reprendre les propos de B. Schneltzer, avec ses 6 millions d’hommes, voire 12,5 millions quand on compte les fonctionnaires (administration et chemins de fer) et la pléthore de rationnaires (qui comptabilise toujours les déserteurs), l’Armée russe gagnerait à être dégonflée. En effet, les soldats inutiles et démotivés seraient bien plus utiles dans les campagnes et dans les usines. Or, ni l’armée, ni le Gouvernement ne prennent ses mesures, d’urgence certes, mais qui couperaient au moins le sifflet aux Bolcheviki qui propagent l’idée que le Gouvernement provisoire n’est pas favorable aux paysans (29).

– D’où l’erreur de Paris et de Londres d’avoir incité Petrograd à reprendre l’offensive. Or, adopter une stratégie défensive afin de s’assurer au moins le contrôle des zones reconquises à l’été 1916 aurait eu pour vertu de contraindre « Castor » et « Pollux » (11) à garder plusieurs armées sur le Front de l’Est et à rester en posture défensive plus longtemps. Au lieu de cela, Broussilov obéit en déclenchant une nouvelle offensive en Galicie durant l’été 1917. Contre toute attente, Allemands et Austro-Hongrois recule. Mais, les soldats russes qui se battent bien sont en majorité ceux des nouvelles divisions dites « de choc » créées pour l’occasion. Pendant un mois, les Russes gagne encore du terrain en Galicie et malmènent durement la III. Armee austro-hongroise. Kaloutch, Galitch et Stanislav sont repris et au sud, le Dniestr est même traversé. Or, quand ces soldats voient que le reste ne les suit pas, ils s’insurgent contre le corps des officiers et les dirigeants, avant de se débander à leur tour. Du coup, le 21 juillet, Ludendorff passe à la contre-attaque et les troupes germano-austro-hongroises reprennent très facilement le terrain perdu (30). Cette offensive manquée provoquent encore de nombreuses désertions mais pire, elle décrédibilise encore plus le Gouvernement de Kerenski déjà en grand mal de légitimité. Et en septembre 1917, la VIII. Armee allemande du General Oskar von Hutier passe à l’offensive à Riga. Si tactiquement, les Allemands font une bataille quasi-parfaite (notamment grâce à la minutieuse planification de l’artillerie par l’Oberst Georg Bruchmüller), ils sont tout simplement aidés dans leur tâche par des soldats russes qui jettent leurs armes et se rendent par centaines dès les premières heures de la bataille. Riga marque piteusement la sortie définitive de l’Armée russe du Premier conflit mondial. Le Gouvernement Kerenski ne tient plus qu’à un fil qui sera vite coupé par Lénine, Trotski et les Bolcheviki.

 

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De gauche à droite : A. Thomas, D. Haig, J. Joffre et D. Lloyd-George


– Pour l’année 1917, on peut parler d’obstination, voire d’obsession, pour l’offensive chez les Alliés. Mais si les militaires ont leur part de responsabilité dans le nombre encore astronomiques des pertes humaines, il ne faut pas négliger la responsabilité des politiques. Le manque de vision stratégique découlant de la volonté d’opérer des percées a ainsi provoqué une nouvelle impasse. Or, les Empires centraux étaient à bout de souffle économiquement et il suffisait d’accentuer l’asphyxie pour les pousser à bout. Sauf que, paradoxalement, Hindenburg et Ludendorff ne retiendront pas les leçons en 1918.

 


(1) LE NAOUR J-Y. : « 1917. La paix impossible », Perrin, Paris, 2014
(2) ULRICHSEN Kr. C. : « The First World War in the Middle East », Hurst & Company Publishing, Londres, 2014
(3) JARDIN P. : « Erich Ludendorff, le tacticien dépassé par la stratégie » in LOPEZ J. & HENNINGER L. (Dir.) Guerres & Histoire N°33, oct-nov. 2016, Mondadori Editions
(4) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(5) SCHNELTZER B.  : « Les erreurs stratégiques de la Première Guerre mondiale », Economica, Paris
(6) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
(9) BUAT Gén. Ed. « Journal de guerre 1914-1923 », présenté par SOUTOU G-H. & GUELTON Col. Fr., Perrin, Ministère de la Défense, 2015
(10) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(11) Ibid.
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Ibid.
(15) NOTIN J-Ch., « Foch », Perrin, 2010
(16) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(17) Ibid.
(18) Ibid.
(19) Ibid.
(20) KEEGAN J. : « Histoire de la Première Guerre mondiale », Perrin, Paris, 2004
(21) RAWLING B. : « Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie » (1914-1918), Athéna, Toronto University Press, Toronto, 2004
(22) TURNER A. « Messines 1917. The Zenit of the siege Warfare », Osprey, Londres
(23) KEEGAN J., Op.Cit.
(24) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.
(25) Ibid.
(26) WINTER J. : « La Première Guerre mondiale. T2 – Les Etats », Fayard, Paris, 2015
(27) FERRO M. : « La Révolution de 1917 », Albin Michel, Paris, 1997
(28) SCHNELTZER B., Op. Cit.
(29) Ibid.
(30) LE NAOUR J-Y., Op. Cit.

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