La Réserve Générale d’Artillerie lourde française (R.G.A.L)

– Contrairement à une idée reçue, l’Artillerie française n’avait pas que le Glorieux 75 dans ses parcs. Avant le déclenchement de la Guerre, le Ministère de la Guerre n’ignore pas le besoin de disposer de canons lourds. Plusieurs projets de fabrication de bouches à feu sont lancées avant 1914. Mais ils viennent assez tard pour équiper l’Artillerie française lors de l’entrée en Guerre. Jusqu’en 1917, l’Armée de Terre puise dans ses stocks de pièces datant des années 1880, tout en bénéficiant du concours de la Marine qui peut fournir des canons lourds qui ne seront pas installés sur des navires. Et ce, en attendant que les pièces plus modernes (les types Schneider ou Filloux notamment) . Le Commandement et l’Inspection de l’Artillerie réussissent – avec le concours de l’Industrie – à doter les armées du front de canons lourds, notamment de quelques pièces montées sur rail. Lors de la bataille de la Somme notamment, l’Artillerie française n’affiche plus le même visage qu’en 1914, avec un net accroissement de la proportion de pièces à feu lourdes, aux dépens des canons de 75. En dépit de ces efforts notables, l’emploi de l’Artillerie lourde n’est pas encore nettement centralisé, bien que l’état-major ait ordonné de créer un Etat-Major de l’Artillerie pour en perfectionner l’emploi. Jusqu’à fin 1916, les pièces lourdes sont disséminées au sein des Groupes d’Armées ou des Armées, selon les besoins opérationnels, ce qui n’est pas sans créer quelques remous chez certains généraux peu désireux de céder leurs pièces lourdes le moment.

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Pièce GPF Filloux 155 M 1917 sur affût biflèche

– A la fin de l’année 1916, l’état-major français décide de rationaliser l’emploi de l’artillerie lourde française. Ce n’est pas nouveau puisque le GQG avait déjà tenté d’y mettre de l’ordre fin 1915 lors de son développement. L’Artillerie lourde est alors scindée entre l’Artillerie lourde à grande puissance et l’Artillerie lourde sur voie ferrée (ALVF). Les régiments sont confiés à chaque Groupe d’Armée mais cette répartition ne donne pas la satisfaction attendue. Toujours fin 1916, le GQG décide donc de créer une Réserve Générale d’Artillerie (RGA) dont le but sera de coordonner l’emploi des canons et obusiers lourds sur l’ensemble du front. Le 1er janvier 1917, le nouveau Généralissime français Georges Nivelle confie la direction de la RGAL au Général Edmond Buat, polytechnicien de formation et alors commandant de la 121e Division qui devait prendre la tête du IInd Corps d’Armée en remplacement de sa bête noire, Denis Duchêne (1). Le 11 janvier, après avoir laissé le commandement de division auGénéral Antoine Targe, Edmond Buat arrive au village Lamorlaye (dans l’Oise au sud-ouest de Chantilly) où sont établis les nouveaux bureaux de la RGA qui était jusque-là ceux de l’ALGP (artillerie lourde tractée) commandée par le Général Théodore Vincent-Duportal. Notons que les Journaux de Guerre du Général Buat sont pour l’historien une véritable mine d’or. Chaque jour, il a noté ses faits et observations. Par conséquent, pour l’année 1917, les informations livrées pour l’emploi de la RGAL couchées dans le cinquième cahier (11 janvier 1917 – 11 février 1918) sont particulièrement fournies.

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Edmond Buat

1 – L’ORGANISATION

– Buat commence par remanier son personnel de direction. Le Colonel Maurin, bientôt promu Général, prend le commandement de l’ALGP tandis que Vincent-Duportal prend la direction de l’Inspection du matériel de la Réserve Générale. Le 28 janvier, le Commandant d’Artillerie de Réserve Hellé, directeur d’usine d’éclairage dans le civil et membre de plusieurs états-majors. Buat pourra compter sur lui pour l’organisation. Comme pour tout grand ensemble armé, Edmond Buat calque l’organisation de la RGAL sur le modèle du GQG. Ainsi, il compte un 1er Bureau (Capitaine de Réserve Tribout) chargé du personnel et du matériel ; un 2e Bureau (Capitaine Pichelin) chargé de collecter tout le renseignement possible sur l’Artillerie allemande et le 3eBureau (Capitaine Ménard, « fils adoptif militairement parlant » de Buat) qui tient le rôle important de coordonner les mouvements par voie de terre et chemin de fer, ce qui implique un rattachement aux chemins de fer français. Chose intéressante, la Réserve Générale d’Artillerie (elle prendra le nom de RGAL le 14 février 1917) dispose déjà de son propre système de construction de d’utilisation de chemins de fer, avec le Régiment de Constructeurs de voie normale (CVN). Celui-ci comprend un personnel d’exploitation et un personnel de traction. Buat compte sur l’école des chauffeurs et mécaniciens de Langres qui doit venir combler le vide que laissent bientôt les spécialistes en en exploitation ferrée, dont les services nationaux auront bientôt besoin.
Ainsi, la R.G.A.L compte un Bureau des chemins de fer (Capitaine de Réserve d’Artillerie Jourdain, directeur d’une voie étroite dans le civil), tandis que le commandant Piketty commande les équipes de CVN. On remarque ici une constante dans l’Armée française, l’appel aux compétences du monde civil. Fin janvier 1918, le CVN aura construit 450 km de rail (ce qui stupéfie le Lieutenant-General Noel Birch, commandant de l’artillerie britannique). Buat prévoit également de rattacher un aviateur au 3e Bureau d’autant qu’il souhaite voir une escadrille rattachée à chaque régiment à tracteurs. L’ALGP dispose d’escadrilles spéciales afin d’observer les cibles et les coups portés dans la profondeur du dispositif ennemi. Enfin, un puissant service automobile est rattaché à l’état-major de la RGAL. Mais pour l’acheminement des pièces lourdes sur voie ferré.e, la France dispose de locomotives britanniques construites par la Vulcan Foundry et achetée par le Gouvernement dès 1915 (2). Dès le 13 janvier, Buat s’emploie à remodeler la composition de l’ALGP. Celle-ci dispose notamment de 12 modèles différents de canons de 240 mm, avec des pièces lourdes fixes et d’autres tous azimuts (TAZ). Buat mise sur l’arrivée des 240 de côté arrimé et pouvant être tracté en deux fardeaux séparés. Ces modèles commencent tout juste à doter l’artillerie française (44 sont commandés à l’industrie) et les premiers sont à l’essai dans le secteur de Champaubert (département de la Marne). D’autre part les excellents canons de 16 (17 km de portée) utilisés comme pièces fixes seront montés sur de nouveaux affûts pour être déplacés sur terre par tracteurs lourds Latil TAR.

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Pièce Saint-Chamond sur affût chenillé

Le 15 janvier, Buat apprend par voie épistolaire que, sur ordre du GQG, son ensemble d’artillerie sera amputé de 10 régiments d’artillerie lourde à tracteurs. Or, Buat souhaite en faire l’ossature de son organisation à la place des régiments d’artillerie lourde hippomobile (20 régiments). Petit retour en arrière, jusqu’en 1916 la traction hippomobile donnent amplement satisfaction aux généraux, alors que les tracteurs d’artillerie apparus en 1913 doivent être perfectionnés. En effet, leur motorisation est toujours insuffisante pour tracter de grosses pièces et l’armée en manque. Début 1917, la France dispose de 10 régiments d’artillerie lourde à tracteurs. D’autre part, la majorité des généraux placés à la tête d’armées ne veulent pas voir leur artillerie lourde dépendre d’une autorité supérieure (3). En outre, selon Buat, nombre de commandants d’armées ou de GA (Humbert, Franchet d’Espérey, Debeney) ne sont pas intéressés par son projet, même s’ils admettent unanimement la nécessité d’accroître le parc d’artillerie lourde française. Lors d’une visite aux Ve et VIe Armées, il se rend compte que même les commandants d’artillerie ne sont guère enthousiastes quant à la nouvelle institution qu’il dirige, craignant qu’il ne « s’immisce dans leurs affaires » (3). Notamment les Généraux Marie Hippolyte Fetter et Marchal, commandants respectifs des VIet VArmées. Seul Emile Fayolle lui prête attentive l’oreille. Et Buat estime que son projet se heurtera systématiquement à l’hostilité du 1er Bureau. Mais suite à la disgrâce de Nivelle, Buat trouve un allié précieux en la personne de Philippe Pétain, nommé nouveau Commandant en chef des troupes françaises. Pétain est enthousiaste quant à la création de la R.G.A.L. Enfin, Louis Barthou, Ministre d’Etat dans le Cabinet Painlevé semble s’intéresser à la R.G.A.L « sans doute pour se tailler son petit domaine » (4). Les connexions entre hommes politiques (parlementaires et ministres) ne sont jamais très loin…

– Le 26 avril 1917, l’organisation et la composition de la RGAL se sont étoffées. Elle compte donc 1 900 pièces pour 35 Régiments, répartis entre 3 Divisions. La 1re Division (Colonel Kayser) comprend 10 régiments numérotés de 70 à 79 (1 de Parc, 1 de 240 mm, 1 de 220 longs à tracteurs, 1 de mortiers et 6 de l’ALVF) ; le tout rassemblant 700 pièces. La 2nde Division (Colonel Wilmet, puis Colonel Fretter) rassemble 20 régiments lourds à tracteurs (1 100 pièces dont 100 de 220) avec 20 régiments (271 à 290). Enfin, la 3e Division (Amiral Jéhenne) rassemble les canonniers marins avec 10 canonnières, 4 péniches armées et 20 batteries mobiles. Mais pour arriver à 2 400 canons, Buat attend les Américains qui disposent d’un nombre appréciable de pièces côtières, notamment de 5-inch (69th Regiment) et 6-inch (61th, 62nd et 68th Regiments).  En juillet 1917, grâce aux efforts conjoints du Brigadier-General Frank Winston Coe (5) les compagnies d’artillerie de côte américaine donnent naissance à une brigade provisoire organisée en 3 régiments.  Cette brigade quitte les Etats-Unis pour la France en août, avec 5 000 hommes. Les unités d’artillerie de côte américaine en France compteront 35 000 hommes. Le 2 octobre 1917, Buat remet à Pétain le schéma organisationnel de la division américaine de la RGAL. Elle doit compter 2 Brigades à 3 régiments chacune ; soit 1 de mortiers de 305 (24 pièces), 1 de canons longs à grande portée (16-20 km) de moyen calibre (36 pièces de 152 mm) et 1 de canons longs à très grande portée (25-40 km) de gros calibre (24 pièces de 254 et 4 de 340). Enfin, une unité d’artillerie portugaise viendra intégrer la R.G.A.L. Si l’on suit les lignes de son journal, Buat semble – peut-être – avoir caressé le projet de former une Réserve d’artillerie lourde interalliée pour le Front de l’Ouest. Mais les Britanniques par la voie de Noel Birch ont très vite fait comprendre à Nivelle et au GQG qu’ils souhaitaient conserver leurs propres moyens, directement subordonnés au BEF.

– Durant l’été 1917, une nouvelle division est créée, la 4e, qui regroupe l’artillerie portée. Puis, en 1918, alors que Buat a cédé son commandement à Herr, la 5e Division est créée pour centraliser l’emploi des mortiers de tranchées. L’arme choisie ayant été le mortier britanniques Stokes, que Buat pu voir à l’œuvre avec intérêt en 1917 (5).

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Canon de 16 de Marine sur affût ferroviaire (ALVF)

3 – LE MATÉRIEL ET LE PERSONNEL

– C’est dans son « Programme du 17 février » qu’Edmond Buat dresse les principales lignes de la composition de la R.G.A.L. Ce compte-rendu détaillé est destiné autant à l’état-major qu’aux membres du Gouvernement chargés des questions de l’Artillerie et des munitions. Ainsi, chaque Régiment d’artillerie à tracteur (RAT) comprend 12 groupes à 2 batteries chacun (soit 12 batteries). 6 Groupes sont composés de 2 batteries à 4 canons lourds longs, pendant que les 6 autres groupes comptent 2 batteries à 4 canons courts. Chaque régiment compte donc 8 pièces lourdes. Enfin, l’ensemble compte donc 120 groupes. Pour l’armement, les canons longs doivent être de calibre de 145 mm modèle 1916 Ruelle Saint-Chamond, puis de 155 mm GPF à double flèche modèle 1917 Filloux après usure. Le second canon est un modèle qui reprend le système de recul hydraulique du 75. 4 autres groupes doivent compter des 220 1 Schneider à tir rapide et 2 autres, des canons de 280 mm. Sauf qu’en ce début d’année 1917, tout est encore à faire pour constituer ces groupes selon les souhaits et évaluations du chef de la RGAL. Tous les groupes ne sont pas formés et certains ne sont pas encore dotés en pièces. Buat souligne bien la difficulté des usines à fournir la RGAL, déjà gourmande en tracteurs d’artillerie. Et l’industrie tourne également à plein régime pour fournir les obus aux corps d’armées et armées. Buat penche pour l’amélioration de l’utilisation des pièces de marine. En avril 1917, il passe commande de 70 canons de 19 G Modèle 1916 sur affût pour remplacer les 155 mm. Mais il n’en obtiendra que 30. Il penche également pour remplacer les 220 par les 24.

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Canon sur affût à bercau Saint-Chamond M 1893/1896 de 240 mm

– De son côté, l’Artillerie lourde sur voie ferrée compte alors les pièces suivantes :

– 4 matériels de 274 mm (22 km de portée, obus de 261 kg)
– 19 matériels de 305 mm (28 km de portée, obus de 400 kg)
– 52 pièces de 320 mm – dont 8 réalésées à 305 mm – (25 km de portée, obus 500 kg)
– 8 puis 14 matériels de 340 mm M 1912 sur affût à berceau Saint-Chamond (33 km de portée, obus de 540 kg).
– 8 obusiers de 370 mm M 1915 sur affût à berceau Batignolles ou Schneider (16 km de portée, obus de 710 kg)
– 8 obusier de 400 mm M 1915 sur affût à berceau Saint-Chamond

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Obusier de 400 mm M1 915

– Bien entendu, Buat doit composer avec les responsables civils, notamment avec le Ministre de l’Armement Albert Thomas et surtout Louis Loucheur, Sous-secrétaire d’Etat à l’Artillerie aux Munitions qui dépend  dudit Ministre. Buat a aussi pris soin de persuader l’Amiral Jean Lacaze, Ministre de la Marine, du bien-fondé de son projet. Ainsi, avec « le programme du  17 février », Lacaze octroie à Buat presque tous les canons de côte (19, 24 et 27). Seul le porte-parole de Lacaze offre une résistance à céder ses canons au Ministère de la Guerre. Mais le « Programme du 17 février » ne concerne pas des constructions neuves mais des aménagements de certains matériels.  Le 12 avril 1917 : Buat obtient de Loucheur et de Thomas la commande de 100 canons de 220 mm. En revanche, les deux responsables civils lui proposent le lancement de programme de nouveaux canons de 155 mm pour 1918, grâce à la réserve d’acier issue de la fabrication des 155 Filloux. Et quand il sera nommé Ministre de l’Armement, Louis Loucheur fait passer commande de 85 pièces navales de 19 et 24. Enfin, le mois de juin 1917 voit la création de 20 nouveaux régiments mi-partie longs et courts. Sauf qu’ils sont à 6 groupes de 2 batteries chacun (48 pièces en tout). En même temps, Buat apprend avec regret que les usines de Saint-Chamond doivent réduire leur production de 155 C, 240 tracteurs et 240 trucks.

– Edmond Buat doit bientôt faire face à un nouveau défi : celui des effectifs. En effet, au cours de la Grande Guerre, l’artillerie française voit sa proportion s’accroître sensiblement alors que celle de l’Infanterie diminue. En 1918, les effectifs de l’Artillerie compteront pour 37 % de l’Armée française (7). Pour l’heure, Buat doit trouver des effectifs à la R.G.A.L. Une première solution a été d’y envoyer des fantassins revenant de convalescence. Mais cela ne convient nullement car ses hommes ne se révèlent pas aptes physiquement. Autre solution trouvée, l’envoi de personnels venus des Antilles, d’Afrique et de Madagascar. Mais cet ersatz n’a pas non plus semblé donner satisfaction au Général (8).  Néanmoins, Buat réussit à trouver les effectifs nécessaires, au détriment d’autres formations. Ainsi, en 1918, la R.G.A.L  compte 202 000 hommes dont 5 000 officiers (9), soit l’équivalent d’une Armée avant une offensive. Il faut dire que le maniement de certaines pièces lourdes sur voie ferrée nécessite une centaine d’hommes. Mais si les effectifs sont là, encore faut-il qu’ils soient formés, d’autant que l’emploi des pièces de la R.G.A.L. est complexifié au regard des cibles à atteindre et donc, des objectifs. Buat a donc besoin que les officiers d’artillerie, expérimentés ou non, reçoivent une formation adéquate. Il s’entend ainsi avec le Général Frédéric-Georges Herr (10), alors Inspecteur Général de l’Artillerie, qui a la main sur les cadres et leur formation. Herr donne alors son accord pour que les officiers stagiaires qui reçoivent des cours à Vitry-le-François soient envoyés dans des régiments d’artillerie lourde sitôt l’apprentissage théorique achevé. La personnalité d’Edmond Buat n’est pas pour rien non plus dans la formation des cadres et des servants. Durant l’année 1917, il parcourt le front, visite les régiments et les batteries, note et évalue. On le retrouve ainsi derrière ses canons lors de la Seconde bataille de Verdun et auprès du Général Maistre lors de l’attaque contre le Fort de la Malmaison (Aisne).

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Tracteur Lattil

2 – UN EMPLOI QUI DÉPASSE LA SEULE TACTIQUE

– Quelque-soit les belligérants, l’emploi de l’Artillerie est presque exclusivement pensé sur un plan tactique (« ouragan de feu », « barrage roulant »). En 1917, l’idée a bien été intégrée que les bouches à feu doivent « conquérir » le terrain ou permettre à l’Infanterie de le faire. S’il existe des plans très précis et bien établis pour une bataille (Verdun, Riga), avec un rôle bien défini pour les canons lourds (écrasement des fortifications, destruction des infrastructures à l’arrière des lignes ennemies, dislocation du dispositif ennemi, etc.), il n’existe pas encore de plan d’ensemble d’emploi de l’artillerie lourde (11). Mais à la lecture du cinquième carnet du Journal de Buat, on se rend compte de l’évolution intellectuelle. Dans des lignes détaillées, notre homme ne conçoit pas la R.G.A.L comme un outil propre à une seule bataille MAIS PROPRE A UN ENCHAÎNEMENT D’OPERATIONS. Pour Buat, la R.G.A.L. ne représente pas une seule masse mais 4 MASSES de bouches à feu qui doivent être employées sur l’ensemble du front, non simultanément mais à la suite, dans une phase de 9-10 jours. Cela marque des changements notables par rapport aux conceptions antérieures, puisque le rôle purement tactique est laissé à l’artillerie légère et à l’artillerie de campagne. Il propose que chaque Groupe d’Armées dispose d’une masse d’artillerie de 600 canons sur ses arrières. Conscient de la nécessité de coopérer avec l’industrie de guerre et donc, avec le monde politique (Albert Thomas notamment), Buat établit « les programmes de fabrication destinés à compléter les masses mobiles qui, totalisées, constitueront l’ensemble de la réserve générale d’artillerie ». De la mobilité dépendent la cohérence de l’enchaînement des phases de bombardements. Mais laissons la parole à notre général:

« – Sur le front de chaque GA, 3 zones d’attaques d’une quinzaine de kilomètres de largeur sont équipées à l’avance pour recevoir respectivement la totalité de la masse correspondante. Cet équipement consiste en ce que chaque batterie de la masse trouve sur chaque front sa place prête, son rôle tracé, ses opérations préliminaires à l’ouverture du feu effectuées, ses liaisons établies. Au demeurant, chaque commandant de batterie n’a donc que trois positions à reconnaître et, si l’on peut, à construire lui-même. 

– En arrière de ses trois masses mobiles qui portent le nom de « masse du nord », « masse du Centre », « masse de l’Est », on en trouve une autre dite « masse réservée » et dont le rôle sera indiqué plus loin. Au total, par conséquent : 2 400 canons lourds environ ». Buat met ainsi un point d’orgue à ce que chaque masse puisse se déplacer suffisamment rapidement pour effectuer une préparation d’artillerie qui surprendra l’ennemi. Il poursuit :  « L’artillerie sur voie ferrée doit se déplacer durant la nuit précédant la préparation, alors que l’artillerie sur tracteurs fera de même la veille et la nuit précédente.
La préparation achevée, l’infanterie du front d’attaque (3 divisions) s’élance à l’assaut et occupe le terrain jusqu’à une ligne fixée à l’avance et incluse dans la limite de portée de la totalité des canons – canons de la masse mobile, canons des divisions et du corps d’armée, canons fixes de la défense du secteur.

– Résultat obtenu : l’anéantissement – à peu près assuré déjà par l’artillerie – des deux divisions au plus que l’ennemi avait sur ce front encore entièrement calme, ensuite l’attraction immédiate de divisions et d’artillerie lourde ennemies forcément prélevées sur le gros des réserves. Devant une menace de cette puissante – nous en avons eu bien des exemples antérieurs – ce sont 5 ou 6 divisions que les Allemands vont diriger vers le front n°1 pour remplacer les deux divisions bousculées et parer aux suites de leur échec.  Mais l’attaque n°1 est à peine entamée depuis quatre jours que la masse du Nord tout à coup entre en jeu sur le front n°2. Même effet de surprise, même résultat. Trois jours plus tard, la masse du Centre agit de même sur le front n°3. Mêmes conséquences. Le 12e jour, c’est la masse de l’Est qui a fait un mouvement de rocade et attaque sur le front n°4. On conçoit cependant que cette masse ne puisse pas se déplacer en totalité. L’ennemi a amené du canon en face du front n°1. La réaction est forte et il faut répondre.

– Aussi est-ce dans ce but de pouvoir recompléter cette masse de 600 canons qu’une quatrième masse, dite « masse de réserve » a été constituée. Grâce à cette précaution, la masse de l’Est pourra laisser sur le front n°1 le nombre de canons nécessaires – la lutte se sera d’ailleurs considérablement ralentie sur ce front – la lutte se sera d’ailleurs considérablement ralentie sur ce front – et entrer tout de même sur le front n°4 avec 600 pièces. C’est dire que l’attaque n°4 se présente dans les mêmes conditions que les trois précédentes et produit les mêmes effets.  Le 16e jour, recomplétée s’il le faut, la masse du Nord recommence sur le Front n°5, puis le 20e jour, la masse du Centre sur le front n°6, puis la masse de l’Est sur le front n°7, la masse du Nord sur le front n°8 (le 24e et 28e jour). A ce moment, nous avons fait huit attaques ; nous avons – avec peu d’infanterie les admettant qu’il ait fallu relever celle des quatre premières attaques qui se bat depuis le plus longtemps : 36 divisions) – nous avons passé sur le corps à 16 divisions boches et aspiré pour ainsi dire entre 8,5 fois, 8,6 fois autres divisions, soit en moyenne 44 divisions. Total 60 divisions. Enfin, l’attaque n°9 doit être décisive.

 – ll va sans dire que le point d’application et la direction de notre grande attaque n°9 seront choisis de telle sorte que son irruption dans les profondeurs de la position ennemie menace, le plus tôt possible, les communications vitales de l’adversaire. Ce sera la grande victoire ! Les quatre masses d’artillerie dont j’ai parlé – la réserve générale d’artillerie en d’autres termes – en auront été l’instrument. Il faut évidemment que chaque masse soit constituée d’une certaine manière : canons de destruction, canons de contrebatterie, canons d’interdiction lointaine. Or la proportion favorable de chacune de ces espèces de canons dont j’ai besoin. Il m’en faut 2 400 dont tant de destruction, tant de contrebatterie, tant d’interdiction ; j’en possède déjà tant de chaque espèce – ou posséderai, car il y en a en construction – donc j’ai besoin de tant de chaque espèce (12). »

– Buat a été témoin des premiers bombardements efficaces des pièces de la R.G.A.L à Verdun et au Fort de la Malmaison. Mais il n’appréciera pas autant en 1918. Commandant éphémère de la Ve Armée en Champagne, il est appelé en avril 1918 par Pétain comme Aide-Major-Général, ce qui fait de lui l’aide direct du nouveau commandant et le numéro 2 de l’Armée française. Passée sous le commandement de Herr, la R.G.A.L va démontrer toute son efficacité lors des ripostes et des phases de contre-attaques de l’été et de l’automne 1918.

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(1) Denis Duchêne quitte le commandement du IInd Corps pour remplacer Joseph Micheler à la tête de la Xe Armée. Les tensions comme l’animosité entre Buat et Duchêne lors de la bataille de la Somme sont relatées dans le Quatrième carnet des Journaux du commandant de la R.G.A.L.
(2) Annotation du Col. Frédéric Guelton in BUAT Gén. Edmond : « Journal. 1914-1923 », présenté par G-H. Soutou et Fr. Guelton, Perrin, Ministère de la Défense, Paris, 2015
(3) Annotation du Col. Frédéric Guelton, Op.Cit.
(4) BUAT Gén. Edmond : «: « Journal. 1914-1923 », présenté par G-H. Soutou et Fr. Guelton, Perrin, Ministère de la Défense, Paris, 2015
(5) Buat Gén. Edmond, Op.Cit.
(6) Ibid.
(7) STRACHAN H. : « La puissance de feu. L’évolution de l’Artillerie », in BARJOT D. « Deux Guerres totales 1914-1918 1939-1945. La mobilisation de la Nation », Economica
(8) BUAT Gén. Edmond, Op.Cit.
(9) Ibid.
(10) Polytechnicien de formation, officier d’Artillerie, il commande la Région Fortifiée de Verdun (RFV) début 1916. Il tient tant bien que mal lors de l’Offensive de von Falkenhayn « Grand Jugement ».
(11) Voir Strachan H., Op.Cit.
(12) BUAT Gén. Edmond, Op.Cit.

 

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