Bataille de la Somme – Bilan d’un carnage

– Dans l’historiographie britannique des années 1970-1980, la Bataille de la Somme reste associé à une sanglante offensive inutile menée par un chef incompétent. On ne dira jamais combien Douglas Haig est devenu le symbole de l’absurdité d’un conflit, comme de l’inconséquence de généraux qui envoyaient sans ciller des centaines de milliers de jeunes gens à la mort. Il est bien vrai que l’effroyable bilan humain donne le tournis. En cinq mois de combats, avec des phases d’intensité beaucoup plus resserrées qu’à Verdun, les Alliés ont perdu 620 000 hommes en tout (430 000 soldats du Commonwealth et plus de 190 000 Français), pour près de 250 000 pertes définitives, c’est-à-dire les tués (150 000) et les blessés qui ne pourront plus repartir au combat (100 000 environ). En nombre, ce sont les Britanniques (Anglais, Gallois, Écossais et Irlandais) qui ont le plus souffert avec plus de 375 000 tués et blessés, soit l’équivalent de deux armées en campagne et près de 1/6e de leurs effectifs engagés.

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Poppys déposés au Locnagar Crater (fonds personnel)

– Sauf qu’en proportion, les Dominions – moins peuplés que la Grande-Bretagne –  ont aussi payé le prix du sang : 24 000 Canadiens, 23 000 Australiens, 7 400 Néo-Zélandais et 2 000 hommes de Terre-Neuve (1). Et la mort de plusieurs milliers de soldats des Pals Battalions recrutés localement – tout comme nombre d’unités de combats des Dominions –  aura de notables impacts démographiques dans les villes et comtés. De leur côté, les deux armées françaises accusent 50 000 tués et plus de 140 000 blessés. Mais il serait faux de croire que les Allemands n’ont pas souffert, bien qu’ils furent avantagés par l’adoption d’une stratégie défensive. En effet, selon les sources, les I. et II. Armeen engagées ont connu une saignée de 450 000 à 580 000 hommes dont près de 150 000 tués, soit peu ou prou, 1/3e de l’effectif engagé sur la Somme (1,5 million).

– Et pour le bilan stratégique ? Si Haig et ses chefs d’armées se sont profondément trompés sur la façon de mener la guerre, causant des saignées dans les rangs de leurs Battalions, le bilan pour les Alliés n’est pas si négatif qu’on ne le pense. Il est bien vrai que les troupes alliées ont bien été « saignées » dans des attaques qui n’ont conduit à aucune percée décisive ardemment souhaitée à  Chantilly, à Montreui (QG de Haig) comme à Querrieu. Au regard du « grignotage » presque insignifiant en comparaison des effectifs humains engloutis, les historiens Stéphane Audouin-Rouzeau et Gerd Kumreich ont parlé de « non bataille » (2). Et ce, du fait que les combats sur la Somme, pensés comme un ensemble de percée d’infanterie, se sont vite mués en combats d’attrition, bien plus proche de la guerre de siège. Haig, qui n’a jamais pu définir les objectifs finaux à atteindre, a donc largement échoué dans sa volonté de percer le front allemand pour reconquérir du terrain. Haig a pensé en termes de manœuvre mais aucunement dans une optique d’attrition. Dans cet insuccès, une autre lacune s’est révélée : le manque d’un commandement unifié Franco-Britannique. Pendant la majeure partie de la bataille, Haig et Joffre – tout comme leurs subordonnés (Rawlinson, Gough, Fayolle et Micheler) poursuivaient des objectifs différents sans une coordination adéquate. Ainsi, en octobre, les offensives perdaient en cohérence en se poursuivant sur deux axes différents. Pourtant, sans le vouloir, Haig, Joffre et Foch ont au moins réussi à épuiser l’armée allemande. En effet, celle-ci a consumé un demi-million d’hommes dans une bataille défensive. Or, beaucoup de ses hommes auraient pu être déployées ailleurs sur le Front ou même en Russie. Ainsi, les Alliés ont imposé aux Allemands, une intense rotation de leurs unités entre Verdun, la Somme et le front des Flandres. Et par conséquent, la capacité offensive de la V. Armee du Kronprinz à Verdun ont été amoindries dès le mois de juillet, permettant aux Français de récupérer du terrain. L’autre responsable de la saignée des effectifs n’est autre qu’Erich von Falkenhayn qui a imposer à von Below de ne pas céder un pouce de terrain. Il faut attendre son remplacement par les « Dioscures » Hindenburg et Ludendorff pour que l’Armée allemande sur la Somme opte pour une nouvelle stratégie, moins coûteuse (la « défense élastique ») mais plus efficace. Cependant, cette saignée des effectifs, notamment en officiers, cause une décrue de la valeur des troupes allemandes. Et à Berlin, certaines voix s’inquiètent de la saignée engendrée sur le Front de l’Ouest. Ainsi, le Chancelier Theobald Bethmann-Hollwegg estime que l’Allemagne ne peut gagner la guerre et qu’il faut chercher le compromis avec la France et la Grande-Bretagne, quitte à tout miser sur le Front russe par la suite. Bethmann-Hollwegg émettra une offre de paix qui ne sera pas suivie par Londres et Paris. Mais le Chancelier se heurte très vite à « Castor » et « Pollux » qui influencent beaucoup plus Guillaume II. Devant la situation, Paul von Hindenburg et Ludendorff envisagent clairement de mettre la quasi-totalité de la puissance industrielle allemande à disposition des forces armées (production d’obus, de canons, puis de U-Boote).

– A contrario, en dépit des pertes, l’Armée britannique a beaucoup appris. Les « Pals » du 1er juillet – du moins ceux qui sont toujours dans les tableaux d’effectifs – ne sont plus des bleus mais des soldats aguerris qui ont beaucoup appris de leurs erreurs. Il en va de même des officiers et même des généraux, qui ont comprennent enfin l’importance de la coordination entre le feu et l’infanterie, tout comme l’importance de la dimension aérienne. Ces officiers finissent également par saisir la dimension industrielle de la guerre. D’abord décevant en septembre à Flers, l’emploi des Tanks va être étoffé amélioré grâce aux efforts d’Ernest Swinton et Frederick Fuller. Et comme le dit John Keegan, en 1917, l’Armée britannique est quasiment égale à l’Armée allemande en termes de savoir-faire techniques.
Enfin, découvrant véritablement la guerre de masse dans la boue de la Somme, l’armée britannique mue socialement. Ainsi, la petite armée de métier héritée de l’Epoque victorienne a laissé la place à une armée de plusieurs millions d’hommes. Du coup, elle n’est plus composée seulement de soldats de métiers issus des basses couches de la population ni d’officiers sortis des rangs de l’aristocratie et de la Gentry. Avec l’arrive sous l’Union Jack de centaines de milliers de nouveaux soldats de la NKA issus pour la plupart des différents degrés de la Middle Class, le visage social de l’Armée britannique change. Ainsi, avec la grave saignée du corps des officiers, le commandement comprend qu’il lui faut un apport de nouveaux cadres qui n’ont pas forcément un titre de noblesse. Ainsi, même si la formation a été insuffisante avant le 1er juillet, de nombreux nouveaux officiers sont issus du monde civil. Et les survivants de la bataille de la Somme formeront l’ossature des armées de 1917 et de 1918. Enfin, comme le disent Marjolaine Boutet et Philippe Nivet, la Bataille de la Somme a fait se rencontrer et se mélanger la vieille noblesse des campagnes et la Middle Class des villes. Cette mutation sociale de l’armée de Sa Majesté expliquera, avec d’autres facteurs bien sûr, le succès des Travaillistes aux élections d’Après-Guerre (3).
Politiquement, la bataille de la Somme cause aussi des remous chez les Britanniques. Ainsi, la Chambre des Communes renverse Herbert Asquith jugé trop pusillanime et indécis et vote la confiance au Travailliste David Lloyd-George, ancien champion de la cause ouvrière et alors Ministre de l’Armement. En Grande-Bretagne, ceux qui espèrent que Lloyd-George sera plus favorable à la paix en sont pour leurs frais. En effet, le nouveau Premier ministre décide de poursuivre l’effort de guerre. Si Haig est rendu un temps responsable des pertes humaines sur la Somme, Lloyd-George le confirme dans son commandement, malgré les relations plus difficiles avec le Chef d’état-major impérial, William Robertson. Et Haig prévoit bien sûr de relancer plusieurs offensives durant l’année 1917.

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Beaumont-Hamel : tombes de soldats de la 63rd (Royal Naval) Division (fonds personnel)

– Et les Français ? S’ils ont beaucoup perdu en hommes, c’est en grande partie en raison de l’entêtement de Foch qui a enlisé son armée dans des combats d’attrition qu’il ne souhaitait pas, espérant lui aussi pouvoir manœuvrer dans le dispositif allemand. Et les chefs français continuent de s’entêter dans l’offensive. Ainsi, à la Conférence de Chantilly de novembre 1917, Joffre établit un plan pour lancer une grande offensive entre Arras et l’Aisne. Plan auquel souscriront les Britanniques. Toutefois, contrairement à Verdun, l’Armée française était en position offensive sur la Somme. Et il ne faut pas oublier qu’en 1916, le visage de l’infanterie française a changé et le savoir-faire technique s’est accru grâce à l’augmentation de la puissance de feu au sein des compagnies. En revanche, malgré les importants efforts entrepris sur l’emploi de l’artillerie lourde, les limites de l’emploi de l’arme ont été vues dans la phase offensive de l’automne. Et les Français ne tardent pas à suivre l’exemple des Britanniques dans la fabrication et l’utilisation des engins blindés.

– Si les « Poilus » n’ont nullement démérité, c’est au niveau politique que la bataille de la Somme est particulièrement mal vécue. En effet, alors que Verdun est vue comme une victoire défensive sur l’Allemagne (elle est tout aussi morale et politique), la Somme est clairement perçue comme un échec. Plusieurs parlementaires commencent à douter ouvertement des compétences de Joffre et de Foch, alors que Pétain, Nivelle et Mangin sont devenus les champions de plusieurs députés et sénateurs, comme de l’opinion publique. Cela peut aussi expliquer pourquoi les combats de « Poilus » sur la Somme ont moins fait l’objet d’une publicité, comparé à Verdun. Devant cette bronca, Aristide Briand finit par sacrifier Joffre le 26 décembre 1916… en le promouvant Maréchal de France et en le mettant à disponibilité. Il est immédiatement remplacé par Georges Nivelle, l’autre vainqueur de Verdun qui bénéficie d’une certaine aura.

– Enfin, si la mémoire nationale française a d’abord privilégié la bataille de Verdun comme point marquant de 1916, la Somme est devenue pour la Grande-Bretagne, le combat initiatique qui fait entrer son armée dans le XXe siècle. Cela explique pourquoi la Somme imprègne tant la littérature et la mémoire de la Grande-Bretagne.


1) BOUTET M. & NIVET P. : « La bataille de la Somme. L’hécatombe oubliée », Tallandier, Paris, 2016
(2) Cité in BOUTET M. & NIVET P., Op.Cit.
(3) Ibid.

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