Le Tommy était un Hobbit (et vice-versa)

« In a hole lived a Tommy ». C’est par ce pastiche de la première phrase du « Hobbit » que John Ronald Reuel Tolkien – disparu, il y a tout juste quarante-trois ans – aurait pu décrire son expérience de la Bataille de la Somme. Expérience partagée avec Wilfred Oven, Siegfried Sassoon mais également, l’américain Alan Seeger et bien entendu Ernst Jünger.
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– Quand il revêt l’uniforme britannique, John Ronald Tolkien n’est pas un foudre de guerre. En 1914-1915, ses principales préoccupations restent l’obtention de sa Licence à Oxford et sa fiancée Edith Brat. A Oxford, il anime avec quatre amis (Christophe Wiseman, Robert Gilson et Geoffrey Bache) le club de réflexion littéraire et artistiques TCBS (Tea Club and Bavorian Society). En 1915, comme nombre d’étudiants de la prestigieuse université anglaise, Tolkien revêt l’uniforme kaki des soldats de Sa Majesté. Après une formation de sous-officier, il est intégré comme Lieutenant in Second (Sous-lieutenant) au 13th Battalion Lancashire Fusiliers, avant de rejoindre le 11th Bn. Lancashire Fusiliers, une unité de la New Kitchener’s Army (NKA) formée de jeunes recrues du centre de l’Angleterre. A ce moment de la guerre, l’Armée britannique manque de cadres, puisque beaucoup d’officiers de carrière issus de l’aristocratie et de la Gentry ont été tués ou blessés en 1914 et 1915. Les officiers sont alors recrutés dans les milieux instruits mais pas forcément issus des catégories sociales traditionnelles. Courant 1916, le 11th Bn Lancashire Fusiliers est intégré à la 74th Brigade de la 25th Division. Le jeune officier âgé de vingt-trois ans (et tout juste marié) reçoit alors une formation spéciale pour les transmissions (Signal Corps). A cette période de la guerre, les unités de transmetteurs commencent à prendre de l’importance en raison de la nécessité de maintenir une liaison permanente entre les QG divisionnaires et les unités à l’avant. Et même si la part humaine (estafettes) et animale (pigeons) reste importante, la technologie commence à s’imposer avec l’arrivée des téléphones de campagne et des télégraphes dans les tranchées. Tolkien a aussi un avantage apprécié par ses supérieurs ; il parle allemand.

– Le Battalion de Tolkien arrive en Picardie courant juillet 1916 alors que la Bataille de la Somme bat son plein. On l’ignore mais c’est la seconde fois que J.R.R Tolkien se rend en France. Quand il était jeune étudiant, il s’était rendu en Bretagne, notamment à Dinard mais ses vacances lui laissèrent un souvenir amer, puisqu’il fut témoin d’un accident mortel. Comme le note son biographe Humphrey Carpenter, les premières impressions laissées à Tolkien par la Picardie furent sombres : maisons défoncés par des obus, pluie et boue. Tolkien est notamment marqué par les abris de tranchées, sombres et sans lumières, dans lesquels les soldats doivent descendre (1). En somme, la campagne picarde ne ressemble guère à la Comté des Hobbits. Après plusieurs jours et nuits dans des granges (encore que Tolkien put bénéficier d’une chambre individuelle en raison de son rang). Tolkien et son unité son envoyés en première ligne en juillet-août dans le secteur de Pozières-Thiepval, âprement défendu par les Allemands. Comme le fait remarquer Humphrey Carpenter, Tolkien est frappé par l’ordre de diffuser les ordres sans utiliser les téléphones de campagne. Il ne comprend pas cette privation de moyens de communication, plus ou moins justifiée par la crainte que les Allemands ne décryptent les messages britanniques. Tolkien prend alors part aux opérations visant à dégager la Crête de Thiepval (septembre 1916), la Redoute de Schwaben et la Tranchée « Regina ». Il connaît les épreuves du feu, de la peur et de la boue. Il a aussi la douleur de perdre ses amis Gilson et Smith, du TCBS.

– Mais cette expérience nourrit son inspiration. Là où Ernst Jünger décrit lui aussi la Bataille de la Somme comme froide et quasiment mécanique (lire « Orages d’acier »), Tolkien y puise des éléments pour son premier récit « La chute de Gondolin », le premier des « Contes perdus ». Tout cela est bien montré dans le dernier ouvrage de John Garth « Tolkien et la Grande Guerre » (3). Autres exemples d’inspiration, pour le « Seigneur des Anneaux » cette fois, les  trous d’obus rempli d’eau croupissante et le paysage lunaire du champ de bataille (sur lequel on ne progresse que difficilement) qui donneront « naissance » aux Marais des morts (Dead Marshes). Garth montre également que Tolkien transpose en quelque sorte « la guerre vue d’en bas » dans son œuvre. Les puissants sont éloignés mais la guerre est gagnée par les humbles, soudés entre eux par la loyauté et l’amitié, face à une technologie monstrueuse et destructrice.

– C’est donc là qu’apparaissent les Hobbits en quelque sorte. Ces êtres de la taille d’un enfant vivent paisiblement dans la Comté de la Terre du Milieu, loin des contingences et des défis des Elfes, des Hommes et des Nains. Le personnage de Bilbon Sacquet qui se retrouve embarqué dans un « voyage extraordinaire » en compagnie de nains et d’un magicien, incarne l’absence de la recherche de gloire personnelle.  En outre, la Comté est une sorte d’idéalisation de la campagne anglaise, celle où les hommes ont toute leur place et ne sont pas avalés par les machines et la technologie.  En outre, les Hobbits vivent selon leurs habitudes domestiques bien réglées et ne comptent pas se mêler des affaires des peuples qui vivent au-delà de la Comté. Ils ne sont pas entreprenants et peu imaginatifs. Mais devant l’adversité, ils savent se montrer courageux et particulièrement loyaux comme fidèles en amitié. C’est le cas de Sam Gamegie dans « Le Seigneur des Anneaux » qui se résout à ne jamais abandonner Frodon, notamment dans les plaines du Mordor. Mais comme les Hobbits, les Tommys ne peuvent abandonner leurs habitudes quotidiennes, même sous le feu d’obus. Ainsi, même dans les tranchées, le thé est servi à la bonne heure de l’après-midi. Enfin, comme les Tommys, les Hobbits vivent…dans des trous.

– La fièvre des tranchées oblige Tolkien à quitter le champ de bataille. Il est évacué vers l’Angleterre et passe le reste de l’année 1916 dans un hôpital du Staffordshire. La Guerre s’arrête pour lui. Il ne reviendra jamais en France, notre pays lui ayant laissé trop de souvenirs noirs (en outre, il n’aimait ni notre cuisine, ni notre langue). Mais c’est durant sa convalescence qu’il commence à rédiger ses œuvres, avant de reprendre sa carrière universitaire et littéraire, avec le succès pluri-générationnel que l’on connaît. Enfin, Tolkien dira que la Première Guerre mondiale a été pour lui une expérience hideuse. N’ayant pas l’âme d’un militaire, ce catholique se tiendra à distance de toute manifestation mémorielle de la Somme, privilégiant l’écriture. Mais paradoxalement, s’il ne fut nullement un héros de guerre, il reste sûrement l’un des jeunes officiers britanniques les plus célèbres de la Première Guerre mondiale.

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Mes remerciements vont tout spécialement à Elisabeth L. pour son aide.


(1) Division commandée lors de la Bataille de la Somme par le Major-General Guy Brainbridge.
(2) CARPENTER H. : « Tolkien. Une biographie », Pocket
(3) GARTH J. : « Tolkien et la Grande Guerre », Christian Bourgeois

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