Somme 1916 : les préparatifs français

– Force est de constater que les combats menés par les troupes du Général Fayolle sont longtemps restés occultés par ceux de Verdun. Et pourtant, la nature des combats était assez différente car à Verdun, les Français étaient en position défensive, excepté la contre-attaque sanglante sur Douaumont en mai et les tentatives pour dégager le Fort de Vaux. Sur la Somme, les troupes du Groupes d’Armées Nord sont en position offensive. Et si l’on en croit John Keegan, l’armée française a plus soigneusement préparé son offensive que les Britanniques (1). Explications.

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1 – DES OBJECTIFS PLUS LIMITES (ET PLUS REALISTES°

– Ayant vu ses effectifs réduits pour renforcer le Front de Verdun, le Groupes d’Armées Nord commandé par Ferdinand Foch n’a eu le choix que de se concentrer sur des objectifs moins ambitieux que ceux des britanniques. Il faut dire que les généraux français ont abandonné l’idée d’effectuer une percée décisive, contrairement à leurs collègues britanniques Le dispositif français s’étend de l’ouest de Frise (occupée par les Allemands), sur la rive droite de la Somme et la voie ferrée Amiens-Péronne, jusqu’à Chilly plus au sud, soit environ 40 km. La VIe Armée occupe la moitié nord, soit de la rive de la Somme à Foucaucourt, sur la route menant à Estrées et Villers-Carbonnel. La Xe Armée de Joseph Micheler se tient donc de Foucaucourt à Chilly. L’ensemble totalise environ 22 divisions et 500 000 hommes. Après une baisse des effectifs d’artillerie avalisée par Joffre en mai, Foch peut compter sur 696 canons de campagne (75 et 105 mm), 732 canons et obusiers lourds (155 mm) et 122 pièces de l’Artillerie lourde à grande portée (220, 274, 305 320, 340 mm et 400).
– Foch confie l’attaque principale à la VIe Armée d’Emile Fayolle. Un mot sur ce personnage, resté trop longtemps dans l’ombre des Foch, Pétain, Nivelle et Joffre. Né en 1852, au Puy-en-Velay, camarade de Foch en classes préparatoire au Lycée Saint-Michel de Nancy, sorti dans le milieu (122e sur 242e de son classement à l’X) en 1875, il intègre l’Artillerie et mène une carrière classique en métropole. En 1914, il prend part aux combats de Nancy où il peut constater l’inconséquence bravache de Foch qu’il nomme bientôt « Capitaine Fracasse ». Les relations entre les deux hommes seront toujours teintées de tensions et de désaccords. Dans ses journaux de guerre, Edmond Buat estime que Fayolle est un général prudent, attentif à l’accroissement de la puissance de feu et « un homme de bon sens » (2). Placé à la tête de la 70e DI lors de la Seconde Bataille d’Artois (encore dirigée par Foch), Fayolle commande honorablement sous les ordres de Pétain et se rallie à l’idée qu’il faut accorder à l’artillerie une plus grande importance dans les opérations à venir. Promu Général de Corps d’Armée le 21 avril 1916, Fayolle prend le commandement de la VIe Armée en vue de préparer la bataille de la Somme. Comme nous l’avons vu précédemment, il s’alarme des objectifs ambitieux affichés par Foch lors de la mise au point du plan d’attaque. Néanmoins, il reconnaît que son supérieur fait preuve de plus de réalisme à mesure que les effectifs alloués par Foch se réduisent sensiblement au profit de Pétain (3).

– La mission des deux armées françaises pour le 1er juillet consiste à saisir une ligne Frise – Becquincourt – Soyécourt – Chaulnes – Chilly. La VIe Armée est chargée de l’assaut principal avec pour objectif la conquête des Plateaux de Flaucourt (nord) et de Santerre entre Frise et Lihons, tout en progressant vers Péronne. Pour cela, Fayolle peut compter sur deux Corps d’Armées : le XXXVe CA du Général Charles Jacquot (53e et 61e Divisions d’Infanterie) et le Ier Corps d’Armée Colonial (CAC) de Pierre Berdoulat (2nde et 3e Divisions d’Infanterie Coloniales et la Division Marocaine). Le XXe Corps d’Armée du Général Maurice Balfourier reste en réserve, de même que la 121e DI du Général Edmond Buat. De son côté, la Xe Armée de Micheler doit effectuer des attaques plus limitées entre Hatencourt et Chilly, avec le XXXe Corps de Paul Chrétien.
Mais les Français sont aidés dans leur préparation d’attaque par le terrain et… les Allemands. Premièrement, les plateaux sont de Flaucourt et de Santerre sont des surfaces planes, donc plus propices aux assauts d’infanterie, contrairement au secteur britannique plus bosselé. Aubaine également pour les artilleurs français, puisque les aviateurs peuvent relever les positions à détruire plus facilement. Deuxièmement, Erich von Falkenhayn et von Below ont commis l’erreur de croire que les Français n’allaient pas attaquer en direction de Péronne, compte-tenu du colossal engagement de leurs forces à Verdun. Par conséquent, les généraux allemands n’ont pas pris la peine de consolider les défenses dans les secteurs ciblés par les Français

– Avec les pertes lourdes de 1914-1915 et de Verdun, l’effectif des divisions françaises avoisine généralement 13 000 – 15 000 hommes répartis en deux brigades de combat. Chaque brigade compte soit 3 régiments, soit 2 régiments et 1 bataillon de chasseurs. Elles sont aussi dotés de groupes d’artillerie ponctionnés à des régiments, ainsi que des unités de transport (dont l’importance s’accroit en 1916), de transmissions et de ravitaillement.

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Emile Fayolle

 

2 – UNE INFANTERIE FRANÇAISE AGUERRIE ET MIEUX DOTÉE

– Contrairement à la majorité de leurs homologues britanniques, la plupart des « poilus » qui vont attaquer le 1er juillet ont l’expérience du feu, même si les unités saignées du XXXe Corps, qui ont reçu tout le choc du « Jugement » de Verdun le 21 février, ont dû être ré-complétées par de nouveaux effectifs. Bon nombre de soldats, sous-officiers et officiers combattent depuis 1914. La 53e DI du Général Lebouc et la Division Marocaine du Général Codet ont connu la Marne, l’Artois et la Champagne (combats de Tahure et Navarin). Un mot sur « la Marocaine ». Contrairement à ce que sa dénomination indique, elle ne compte pas une majorité de soldats d’Afrique du Nord levés dans le Protectorat du Maroc. Ceux-ci sont majoritairement incorporés au sein des 4e et 7e Régiments de Marche des Tirailleurs (avec un encadrement français). Mais la DM compte aussi le 8e Régiment de Marche des Zouaves (composé de Français de Métropole) et le Régiment de Marche de la Légion Étrangère.  Enfin, saignées à Rossignol à l’entrée en guerre, les 2nde et 3e DIC ont elles aussi participé activement à la Seconde Bataille de Champagne pour la prise du secteur de la Main de Massiges. Entendons bien par le terme « coloniales », les unités formés de soldats de Métropole pouvant être déployés dans les Colonies d’Afrique et d’Asie et non les bataillons de tirailleurs sénégalais ou les unités d’Afrique du Nord. Certains BTS participeront bien à la bataille de la Somme mais pas dans ses débuts.

– Mais l’expérience du feu ne fait pas tout. L’expérience des saignées de 1914-1915 a conduit le commandement à abandonner les charges en lignes pour les groupes de tirailleurs moins compacts et plus mobiles. L’instruction au maniement des nouvelles armes est plus poussée et l’Infanterie française voit sensiblement accroître sa puissance de feu collective, avec l’augmentation de la dotation des mitrailleuses Hotchkiss par Régiment et par l’attribution des fusils mitrailleurs Chauchat, ainsi que des tromblons lance-grenade Vivien-Bessières. Les Français se dotent aussi des canons légers de 37 mm chargés d’anéantir les nids de mitrailleuses  La formation – notamment pour les nouvelles recrues plus nombreuses – est perfectionnée par la création des compagnies de dépôts dans lesquels un enseignement est dispensé aux cadres, sous-officiers et soldats sur les nouvelles techniques de combat (pour davantage de détails, lire ici : https://acierettranchees.wordpress.com/2016/03/16/evolution-de-lemploi-de-linfanterie-francaise-en-1916/).

 

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Canon lourd de l’ALVF sur affût-truck à berceau


2 – UNE ARTILLERIE PLUS PUISSANTE ET MIEUX COORDONNÉE

– L’Artillerie française de 1916 est sans conteste, radicalement différente, à celle de 1914 qui faisait la part belle aux « Glorieux 75 », conformément à la doctrine de « l’Offensive à outrance ». En deux ans, compte tenu du changement de nature de la guerre, l’Armée française est parvenue à se doter d’une artillerie lourde dans le but d’écraser les positions défensives allemandes et d’agir dans la profondeur du dispositif ennemi.

– Comme dit précédemment, pour la préparation de la bataille de la Somme, l’Artillerie lourde fait de l’ombre aux 75. En 1916, elle n’est pas encore centralisée comme ça sera le cas dès l’année 1917. Elle est scindée entre les Régiments d’Artillerie hippomobile, l’Artillerie lourde tractée (ALT) et l’Artillerie lourde à grande puissance (ALGP).  Ainsi, le 1er juillet 1916, le GAN aligne 732 pièces lourdes hippomobiles et tractables. On y compte notamment les obusiers CTR de 155 mm et les canons longs Schneider L 155 mm. L’ALGP est fourni en pièces de sièges, notamment les obsolètes Mortiers Modèle 1880 de de 220 mm et les Mortiers à tir rapide (TR) Schneider 14/13 montés sur plateforme rotative.
Enfin, l’Artillerie lourde sur voie ferrée (ALVF) comprend des pièces lourdes – souvent des canons de marine reconvertis – qui ne peuvent être déplaçables sur rail. C’est ainsi que l’on trouve des unités d’ALVF avec pièces tout azimut (TaZ), c’est-à-dire logées en tourelles sur trains blindés (pièces de 94, 120 et 150 mm). A côté, l’ALVF dispose des canons beaucoup plus lourds fixes montés sur affûts trucks à berceau (canons de 274, 305, 320, 340 et 400 mm). Aussi impressionnants soient-ils, ces canons sont plus fragiles qu’il n’y paraît et grands consommateurs d’acier. Ainsi, leur tube doit-il être épais afin d’éviter une trop grande usure à cause des frottements de l’obus lors de son éjection. Et les obus doivent aussi avoir une coque assez épaisse et renforcée pour empêcher des explosions précoces et accidentelles. Enfin, la cadence de tir est lente (1 à 2 coups par minute) et les pièces nécessitent un entretien constant. Enfin, la précision est assez relative pour certains modèles ; la marge d’erreur de l’impact pouvant monter à 23 m par rapport à l’objectif (4).

– En 1916, les généraux français comprennent que l’Infanterie « Reine des batailles » n’a plus le monopole de la décision sur le terrain. On se souvient de ce que disait Pétain : « le feu tue » et « l’artillerie conquiert ». Du coup, l’Armée française se dote d’une structure de commandement spéciale pour l’artillerie (30 mai 1916). Or, comme l’explique le Colonel M. Goya, la multiplication des différentes expériences de feu au sein des forces françaises a créé un éparpillement des instructions souvent convergentes. Même en 1916, les commandants d’artillerie de la Somme étudient sous un angle offensif, tandis que ceux de Verdun le font sous un angle défensif. Il est donc nécessaire de rationnaliser la doctrine d’emploi de l’artillerie et de la discipline de feu. Déjà, en 1915, plusieurs corps d’armée se voient dotés d’un commandement d’artillerie lourde. En 1916, sont mis en place des états-majors d’artillerie capables de coordonner les tirs de batteries de fonctions et calibres de différents types. Et pour unifier l’instruction et les méthodes, le commandement crée le Centre d’études d’Artillerie (CEA) à Châlons-s/-Marne le 27 juin 1916 (5). Et les essais auront lieu au camp de Mailly, en Champagne.

– Contrairement aux Britanniques, Foch et Fayolle tablent sur une préparation d’artillerie seulement le 1er juillet. Moins dépensière en obus, elle se veut plus efficace avec des plans de feu aux cibles mieux définies, notamment grâce à la coopération avec l’aviation avec des cellules de liaisons air-terre. Les procédés peuvent paraître basiques (fusées, fanions agités au sol) ou hasardeux compte tenu des techniques de l’époque (morse) mais l’effort est là et les troupes françaises répètent inlassablement les méthodes de coopération. On peut dire là, que les fantassins doivent acquérir de nouveaux savoir-faire. D’autre part, les généraux français prévoient aussi de faire donner les obus à gaz contre certaines positions allemandes après des opérations de minage par les hommes du génie. Enfin, nombre de pièces d’artillerie lourde n’ont pas été repérées par les Allemands grâce à tout le travail de camouflage et de dissimulation accompli par des ateliers du matériel d’Amiens.

– Comme souligné, l’aviation n’est pas négligée. On peut dire que Foch a accompli un notable travail intellectuel, puisqu’en 1914, il méprisait les aviateurs qu’il considérait comme des sportifs. Tenant compte des leçons de Verdun, il confie au Commandant Pujo et au Capitaine Brocard, la tâche de concentrer plusieurs escadrilles de chasse dotées du très bon Nieuport XI. Parmi elles, la célèbre Escadrille des Cigognes. Les Britanniques ne sont pas en restent puisqu’ils déploient 9 Squadrons du Royal Flying Corps (No 1, 2, 3, 4, 6, 9, 10, 41 et 70), placés sous le commandement de Hugh Trenchard et équipés de Spad VII, de Nieuport, ou encore de Sopwith ½ Strutter. Enfin, la météorologie n’est pas laissée de côté non plus, avec la création d’une section commandée par le Lieutenant de Vaisseau Rouch qui fournit l’artillerie et l’aviation sur la force du vent, grâce à des données récoltées depuis la Manche.
4 – LA LOGISTIQUE

– C’est le dernier point, souvent négligé dans les récits de bataille mais néanmoins important pour assurer la préparation et le déroulé d’une opération. Quand Joffre choisit la Somme comme secteur de frappe, c’est d’abord pour surprendre les Allemands. Or, son choix – le centre-est du Plateau picard – ne tient pas compte du peu d’infrastructures existantes, d’autant qu’une bonne partie d’entre elles (routes, gares et voies ferrées) sont aux mains des Allemands. Trois lignes normales sont alors disponibles : Longueau-Albert, Longueau-Chaulnes et Amiens-Montdidier. Elles risquent d’être engorgées très vite, de même que les routes avoisinantes par lesquelles transitent soldats britanniques et français.

– Contrairement à Verdun, afin de ravitailler la IVth Army et la VIe Armée, le commandement français fait le choix du rail. Ainsi, grâce aux renfort de sapeurs, de territoriaux et de travailleurs auxiliaires, trois nouvelles voies sont construites en parallèle du front (Wiencourt-l’Equipée, Marcelcave- Les Buttes et Les Buttes-Cerisy). A celles-ci s’ajoute tout un réseau de voies étroites (60 cm de large) destiné à acheminer les nombreux obus nécessaires  au bombardement. Le 1er juillet, 309 km ont déjà été posé. 129 de plus suivront au cours de la bataille. Les Anglais font poser un nouvel embranchements sur la voie Amiens – Doullens menant vers leurs positions autour de Candas. Notons que les deux alliés emploieront notamment de nombreux travailleurs chinois arrivés par bateaux en France à cette tâche (6). La Somme est elle aussi mise à contribution afin d’acheminer du matériel par péniches depuis Amiens. D’autre part, un important centre logistique est construit à Montdidier par une petite armée d’un peu plus de 8 400 sapeurs et 11 300 travailleurs, tandis que les dépôts de matériels sont installés à Etelfay. Plusieurs terrains d’aviation sont aussi aménagés pour accueillir les différentes escadrilles françaises et du Commonwealth. Plusieurs secteurs de l’arrière du front sont aussi transformés en camps pour le transit et le repos des troupes, avec baraquements et même des aqueducs (7).

– Enfin, les blessés qui pourront être pris en charge seront évacués vers des postes relais situées en arrière des lignes alliés, notamment Froissy et Cerisy pour les français. Les blessés (allemands compris) seront ensuite depuis ses postes et envoyés dans divers hôpitaux en arrière du front : Amiens pour le plus proche mais aussi, le Touquet et la Normandie (Caen, Deauville, Rouen, etc.).


(1) Cité in PORTE Col. Rémy : Joffre, Perrin
(2) BUAT Général Edmond : Journal 1914-1923, Perrin
(3) NOTIN Jean-Christophe : Foch, Perrin
(4) BOUTET M. et NIVET Ph. : La bataille de la Somme. L’hécatombe oubliée, Tallandier
(5) GOYA Col. Michel : La chair et l’acier, Tallandier
(6) On l’oublie mais la toute jeune République de Chine, dont l’avènement en 1912 a mis fin à la dynastie Qin, a déclaré la guerre aux puissances centrales en 1916. Elle n’envoya pas de combattants en Europe mais des travailleurs. Certains s’installeront en France définitivement en 1918-1919, notamment dans le XIIIe arrondissement de Paris.
(8) BOUTET M. et NIVET Ph, Op.Cit.

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