Jean-Baptiste Estienne

S’il y a bien eu un général moins connu du public mais qui prit sa part à la victoire de 1918, c’est bien Jean-Baptiste Estienne, celui que l’on a considéré comme le « père des chars » français, même si les Britanniques peuvent aussi revendiquer (en grande partie) la paternité des engins chenillés (un article à paraître bientôt y reviendra en détails).

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1 – LES DÉBUTS 

– Né le 7 novembre 1860 à Condé-en-Barrois (Meuse), Jean-Baptiste Estienne grandit dans une famille de notables et propriétaires fonciers locaux. Son père exerce la confortable profession de notaire, tout en étant maire de Condé-en-Barrois durant vingt-ans et Conseiller général de la Meuse. Dès l’enfance, Jean-Baptiste Estienne montre de très bonnes capacités en mathématiques. Après sa scolarité au collège de Saint-Dizier, il entre au Lycée de Bar-le-Duc afin de préparer les concours aux Grandes Ecoles. En 1879, après avoir remporté un concours national de mathématiques, Estienne est admis à Polytechnique et à l’École Normale Supérieure mais choisit la première. Cependant, sa scolarité à Polytechnique est moins brillante en raison de son esprit d’indépendance par rapport à l’enseignement dispensé. Sort 131e de sa promotion en 1882, Jean-Baptiste Estienne choisit la voie des armes et particulièrement l’Artillerie, à l’image de nombreux diplômés de Polytechnique. Après un passage obligé par l’Ecole d’application d’Artillerie de Fontainebleau, le Sous-lieutenant Estienne est versé au 25e Régiment d’Artillerie alors basé à Vannes en 1883. Si sa vie de soldat se passe essentiellement en garnison, Estienne en profite pour imaginer des techniques d’amélioration de l’emploi des canons français, notamment dans « Erreurs d’observation » (1883), présenté à l’Académie des Sciences, puis dans « L’art de conjecturer ». Il prêche notamment pour le tir indirect mais aussi l’utilisation du téléphone pour le réglage des tirs, intégrant ainsi la dimension industrielle et les évolutions techniques. Promu Capitaine en 1891, Estienne effectue un stage à la « Fonderie » de Bourges (là où l’on teste les bouches à feu et les projectiles) et contribue à y développer les télémètres et les goniomètres de pointage. Promu Chef d’Escadron en 1902, Estienne est muté en 19e RA, tout en poursuivant ses travaux avec la Section d’Artillerie de Paris, notamment sur le réglage des tirs et la précision.

– En 1907, promu Lieutenant-Colonel, Estienne est nommé Directeur de l’Ecole d’Artillerie de Grenoble. Cette même année, il publie « Les forces morales de la guerre ». Estienne commence alors à s’intéresser à l’Aviation naissante, notamment pour la reconnaissance et le réglage des cibles d’artillerie. C’est dans cette optique qu’il est nommé à la tête du Service d’Aviation militaire à Reims, puis au commandement du nouveau 3e Groupe d’Aviation à Lyon. Là, Estienne s’emploie à améliorer les techniques d’observation aérienne. Mais il est très vite rappelé à Vincennes pour y créer la nouvelle Section d’Aviation d’Artillerie.

2 – DONNER A L’INFANTERIE UN ENGIN MOBILE D’APPUI

– En août 1914, le Colonel Estienne est placé à la tête du 22e RA (armé en majorité de canons de 75 mm), intégré à la 6e Division d’Infanterie. Celle-ci est d’abord commandée par le Général Bloch, puis par le Général Philippe Pétain. Le 22e RA est engagé dans la sanglante bataille des Frontières à Charleroi. Estienne s’y distingue en réglant un tir particulièrement efficace contre les lignes allemandes. Mais il découvre également qu’une infanterie dépourvue d’appui rapproché est particulièrement vulnérable face aux mitrailleuses allemandes. Frappé par les hécatombes d’Infanterie, il lance ses mots prophétiques : « Messieurs, la victoire appartiendra dans cette guerre à celui des deux belligérants qui parviendra le premier à placer un canon de 75 sur une voiture capable de se mouvoir en tout terrain » (24 août 1914). Heureusement, les idées d’Estienne commencent à trouver un écho favorable chez Pétain, qui prône depuis plusieurs années un emploi accru et perfectionné de l’Artillerie.
Estienne reste à la tête du 22e RA de l’automne 1914 à l’été 1915. En juillet 1915, il apprend qu’Eugène Brillé, ingénieur chez Schneider et Jules-Louis Breton député (socialiste) du Cher, développement un nouvel engin pour franchir les lignes barbelés allemandes. Brillé a repris notamment le tracteur chenillé Holt, mis au point avant-guerre pour des tâches agricoles mais qui rend service pour tracter des pièces d’artillerie lourde. L’engin présente aussi la capacité de se mouvoir en plein champ et de franchir les tranchées. Il est notamment testé en Grande-Bretagne, sur le terrain d’Aldershot, alors le centre d’essai et d’instruction du Royal Engineers Corps (Génie). Parallèlement aux Français, les Britanniques développent eux-aussi des engins qui seront employés pour enfoncer les lignes de barbelés. L’inspirateur de ses travaux est Ernest Swinton, un officier des Royal Engineers qui s’était fait remarquer en prônant de nouvelles techniques défensives.
Durant l’année 1915, Estienne se dépense en correspondance épistolaire avec Joseph Joffre  pour inciter le commandement à développer un engin mécanisé. Si ses demandes restent d’abord lettres mortes, Estienne commence à voir ses efforts récompensés à la fin de l’année quand il rencontre le Général Maurice Janin* (alors adjoint à l’Etat-Major) pour lui exposer ses idées novatrices. Le GQG commence à lui prêter oreille. Le 20 décembre, Estienne rencontre l’industriel Louis Renault pour tenter de le convaincre de se lancer dans la production de chars. Mais Renault refuse car ses usines se consacrent en priorité à la production de munitions. Qu’à cela ne tienne, le 31 janvier 1916, convaincu par Estienne après de nouveaux essais du tracteur Holt à Vincennes, Joffre fait passer la commande de 400 chars à la firme Schneider (le modèle CA1).
Cependant, Estienne planche plutôt pour un char léger, plus maniable et armé d’un canon léger ou d’une mitrailleuse. Or, le 16 juillet 1916, Louis Renault revient vers Estienne pour lui signifier qu’il accepte son idée de fabriquer un char léger. Le mois suivant, Estienne et Jules-Louis Breton sont envoyés à Londres pour demander aux Britanniques l’engagement de leurs Tanks Mark I en même temps que les Français. Mais les Anglais – qui ont lancé leur programme d’essai et de construction plut tôt – refusent et décident de déployer leurs premiers prototypes dans la Somme. Les Mk I sont employés durant les combats de Flers-Courcelette en appui du Canadian Corps mais ne donnent pas le résultat escompté.
Le 30 septembre 1916, suite au remplacement de Joffre par Robert Nivelle, Estienne (tout juste promu Général de Brigade) est nommé directeur de l’Artillerie Spéciale. Les essais des nouveaux engins chenillés s’effectue à Champlieu, non loin de Compiègne.

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2 – LA NAISSANCE DU RENAULT FT-17

– Alors que les chars Schneider et Saint-Chamond commencent à sortir des lignes de production, Estienne et Renault planchent sur la conception et la fabrication d’un nouveau char. Après l’échec de l’emploi des chars britanniques, Estienne préconise le lancement un engin beaucoup plus léger, capable de se mouvoir plus facilement sur le terrain. Il faut donc sacrifier la puissance de feu au profit de la mobilité et ainsi, réduire l’équipage. L’ingénieux colonel estime que le nouvel engin doit réunir les qualités suivantes :
– 1 : Appuyer l’Infanterie ;
– 2 : Forcer les lignes de barbelés pour ouvrir le passage ;
– 3 : Réduire au silence les nids de mitrailleuses allemands
– 4  : Être suffisamment léger pour être transporté par train ou par camion lourd afin d’être rapidement déployé sur divers endroits du fronts.
Mais la révolution principale vint de l’idée d’Estienne de doter le nouveau char léger d’une tourelle pouvant pivoter à 360° tous azimuts. L’engin pouvant garder son cap, tout en neutralisant les positions de mitrailleurs comme de fusiliers situés sur ses flancs. Louis Renault et l’un de ses adjoints, Rodolphe Ernst-Metzmaier, mettent alors au point un premier modèle de petit char de combat. Le premier prototype fonctionnel sort des ateliers de Boulogne et Renault le testera devant une commission militaire en mars 1917.

– Le 27 novembre 1916, Estienne demande au QGG de passer la commande 1 00 nouveau engins. Mais le développement du char de chez Renault se heurte à des obstacles au sein de l’Armée française. Ainsi, le Général Touret qui commande la Direction des Services Automobiles (DSA) voit-il d’un mauvais œil la concurrence industrielle que provoque le développement des chars, au détriment des camions et des tracteurs d’artillerie. Par conséquent, en mars 1917, même si l’engin est prometteur, Nivelle ordonne l’arrêt du développement du char. 150 Chars Renault sont néanmoins déjà sortis des usines en 1917, d’où leur dénomination FT-17. Cependant, Nivelle ordonne que l’Artillerie Spéciale (chars Schneider et Saint-Chamond) soit engagée pour l’Offensive du Chemin des Dames. Estienne refuse d’abord car il estime que les engins ne sont pas assez au point. Mais il doit s’incliner et comme il l’avait prévu, l’engagement des chars à Berry-au-Bac au sein de la Ve Armée n’est qu’un fiasco.
Cependant, lorsque Nivelle est remplacé à la tête de l’Armée française par Pétain, Estienne voit son projet sauvé et conforté. En effet, le nouveau Généralissime prône l’économie des fantassins tout comme le développement de l’Artillerie Spéciale. Par conséquent, la commande du FT-17 est portée à 3 000 exemplaires au cours de 1917.
Pour Estienne qui ne commande pas au feu, c’est un succès. Malgré les difficultés de développement (formation des personnels provenant d’armes différentes et améliorations techniques nécessaires), une ergonomie du char peu adéquate, et la nécessité d’améliorer la coopération avec l’Infanterie et l’Aviation, le char s’avère être l’une des armes terrestres de la victoire de 1918. Il est fourni autant aux Français qu’aux Américains. Après des débuts quelque peu mitigés au printemps 1918, le FT-17 remplit pleinement son rôle lors de la Seconde bataille de la Marne, sur la Vesle et à Saint-Mihiel**.

– Promu Général de Division et Commandeur de la Légion d’Honneur, Jean-Baptiste Estienne reste dans l’Armée jusqu’en 1922. Il commande l’Artillerie Spéciale qui devient la Subdivision des Chars de Combat, ainsi que la Région fortifiée des Alpes et la Subdivision de Nice. Estienne espère inciter le commandement à développer de plus grandes unités blindées pour les conflits futurs mais il se heurte à un retour des partisans de l’Infanterie mobile. En effet, comme l’explique le Colonel Goya pour Guerres & Histoires, les contempteurs de la cuirasse perçoivent le char comme une arme transitive pour résoudre le problème du franchissement des barbelés et des tranchés. Ils avancent aussi les argument suivants : le char est lent et inadapté à des combats dans des secteurs boisés et montagneux ; et pour la conquête du terrain, l’Infanterie ne peut se contenter d’un engin lent.

– Estienne est admis à la retraite en novembre 1922. Il passe les dernières années de sa vie à développer une nouvelle idée : l’expédition du Sahara en engins chenillés, avec André Citroën, Georges-Marie Haardt et Louis Audoin-Dubreuil.
Il se retire à Nice en 1933 et passe les quatre dernières années de sa vie à réfléchir sur l’emploi des chars, travaux qui restent écartés par le Ministère de la Guerre et l’Etat-Major… excepté par un certain Colonel Charles de Gaulle.
Jean Estienne s’éteint à l’Hôpital du Val de Grâce le 2 avril 1936. Il était récipiendaire de la Grand-Crois de la Légion d’Honneur deux ans auparavant.

Janin – plusieurs fois présenté par Edmond Buat dans son Journal – est plus connu pour son rôle en Sibérie durant la Guerre Civile russe. Envoyé en 1918 dans la région d’Omsk pour prendre le commandement des unités tchécoslovaques et alliés, il se brouille avec l’Amiral Koltchak, chef des Armées blanches. L’exécution de Koltchal par les Bolchéviks et la défaite des Blancs en Sibérie contraint Paris à rappeler Janin en 1920.
** Inutile de rappeler qu’un certain George S. Patton fit ses premières armes sur un FT-17.

(1) : GOYA Colonel Michel : « Le Renault FT, pionnier de la mécanisation militaire », in Guerres & Histoire, N°23, Février-Mars 2015

 

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