Alekseï Broussilov

– Sans vouloir le comparer de façon hâtive à son grand successeur soviétique que fut Georgi Joukov, Alekseï Broussilov reste sans doute l’un des meilleurs généraux de l’Armée du Tsar durant la Première guerre mondiale. Sa grande réussite – limitée certes – reste la grande offensive de Galicie qui saigna l’Armée austro-hongroise et contraignit von Falkenhayn à relâcher sa pression sur Verdun.

Broussilov
– Alekseï Alekseïevitch Broussilov voit le jour le 31 août 1853 à Tiflis (Tbilissi), capitale de la province de Géorgie. Son père, prénommé également Alekseï, est un officier de l’Armée du Tsar Nicolas Ier de rang de Général-Lieutenant et sa mère, Anna Luiza née Niestojemska, une aristocrate polonaise. Et son grand père est un ancien officier de l’Armée d’Alexandre Ier qui a combattu les Français durant la Campagne de 1812. Malheureusement en 1856, Alekseï Broussilov perd son père, victime de la tuberculose. Sa mère suit son époux dans la tombe peu de temps après. Recueilli par des parents, il passe son enfance à Kutaisi, toujours en Géorgie. A quatorze ans (1867), il rejoint le Corps des Pages à Saint-Pétersbourg. Il se fait remarquer comme ayant de grandes capacités intellectuelles, quoiqu’espiègle et enclin à la paresse. En 1872, après avoir échoué à l’examen final du Corps des Pages, il intègre le 15e Régiment de Dragons de Tver comme Enseigne. La coutume dans la Cavalerie russe veut que les élèves sortis du Corps des Pages intègrent un régiment de la Garde. Mais Aleksei Broussilov préfère rester incorporé au 15e Dragons de Tver, puisque ce régiment est posté à Kutaisi, ce qui lui permet d’être proche de sa famille. De plus, l’entretien d’un jeune officier dans un régiment de la Garde impériale peut s’avérer onéreux. Durant ses années de caserne, Broussilov obtient le grade d’Adjudant, puis de Lieutenant en 1874.
En 1877, il participe avec distinction à la Guerre russo-turque sur le Front du Caucase et notamment, à la prise de la Forteresse d’Ardahan. Pour sa conduite lors de cette opération, il se voit récompensé de l’Ordre Saint Stanislav de 3e Classe et de l’Ordre de Saint-Anne, avant d’être promu Stabskapitän. Il se distingue encore à Kars et obtient l’Ordre de Saint Stanislav de 2nde Classe.

– En 1881, le Capitaine Broussilov entre à l’Ecole des Officiers de Cavalerie de Saint-Pétersbourg, pour devenir instructeur deux ans plus tard. Sa carrière se poursuit ensuite de manière classique, entre missions d’instructions et commandements. Il se marie en 1884 et l’année 1887 voit la naissance de son fils unique. En 1900, il est promu Général-Major et se voit confier la tâche de sélectionner les officiers qui seront intégrés à la garde personnelle du Tsar Nicolas II. En 1902, promu Général-Lieutenant, il prend la direction de l’École de Cavalerie de Saint-Pétersbourg et rédige plusieurs mémoires et documents relatifs à l’emploi de la Cavalerie russe. Il rend également en voyages d’études en France, en Allemagne et en Autriche-Hongrie. En 1905, Broussilov est témoin des troupes qui agitent Saint-Pétersbourg et connaît la douleur de perdre son épouse. L’année suivante, il prend à contre-coeur le commandement de la 2e Division de la Garde. Il reste à ce poste deux ans, avant de prendre la tête du XIVe Corps d’Armée situé dans le District Militaire de Varsovie. Là, il prend en main l’amélioration de l’entraînement des soldats au combat. Il se remarie également avec Nadejda Jelilkhovski. Promu Général de Cavalerie en 1912, il devient Commandant adjoint en chef des forces russes du District Militaire de Varsovie. Mais il entre vite en conflit avec Georgi Skalon, le Gouverneur général de Varsovie. Broussilov obtient une nouvelle affectation, à la tête du XIIe Corps dans le District Militaire de Kiev en 1913.
– Lorsque Nicolas II ordonne de mobiliser l’Armée à l’été 1914, Aleksei Broussilov se voit confier le commandement de la VIIIe Armée qui compte les VIIe, VIIIe, XIIe et XXIVe Corps. La VIIIe est intégrée au sein du Front du Sud-Ouest que commande le Général Sergeï Ivanov. Engagée en Galicie, la VIIIe Armée repousse d’abord les Austro-Hongrois en Galicie de près de 150 km, avant de devoir se replier en septembre en raison de la défaite de Tannenberg. Néanmoins, Aleksei Broussilov obtient l’Ordre de Saint-Georges de 4e et 3e Classe. Dès les premières semaines de la guerre, il comprend que la Cavalerie a perdu grandement de son efficacité face aux canons et aux mitrailleuses.
Au début de 1915, il lance une nouvelle offensive en Galicie, atteint les Chaîne des Carpates et son armée met le pied en Hongrie. Remarquons quelque-chose d’intéressant. Contrairement à l’Europe de l’Ouest où la Guerre de mouvement a laissé place à la Guerre de position, le Front russe connaît une guerre beaucoup plus mouvante, compte-tenu des distances des territoires de l’Empire russe. Lors des phases d’offensives et de contre-offensives, les troupes du Tsar ou les Austro-allemandes couvrent des distances qui se chiffrent en plusieurs dizaines de kilomètres, voire davantage. D’autre part, en dépit de la supériorité tactique incontestable des forces des Empires centraux, l’Armée russe parvient souvent à se dérober et à éviter l’anéantissement total, en dépit des saignées infligées à ses divisions.

– En mai-juin 1915, le Général allemand August von Mackensen déclenche l’Offensive de Gorlice-Tarnow, engageant sa propre XI. Armee et la IV. Armee austro-hongroise de l’Archiduc Joseph Ferdinand. Bien préparée, l’offensive démarre par un terrible barrage d’artillerie de plus de trois heures sur les positions mal préparées de la IIIe Armée russe (Radko Dmitriev). Les Russes perdent au total 170 000 hommes. Le Grand-Duc Nicolas, commandant en chef de l’Armée russe, ne peut qu’ordonner un repli général pour éviter la catastrophe. En près de deux mois de combats, les Austro-allemands reprennent Zamosc, Lemberg, Tarnopol, Kowel et Lusk. Aleksei Broussilov réussit de son côté à replier sa VIIIe Armée de 180 km vers l’est entre Rowna et Sarny, en bon ordre. Nicolas II lui décerne alors sa quatrième étoile de général.
A la fin de l’année 1915, lors de la Conférence interalliée de Chantilly, les principaux chefs de l’Entente conviennent de lancer une série d’offensives à l’ouest, à l’est et sur le front des Alpes italiennes. Mais en mars 1916, les Français pressent le commandement russe d’attaquer sur son front afin d’alléger la pression sur Verdun. Nicolas II – qui a pris le commandement de son armée – et son Chef d’état-major Mikhaïl Alekseïev décident d’attaquer en force dans la région de Wilna-Narotch en Lituanie, un secteur composé de bois, de lacs et de marécages. L’attaque est confiée à la Xe Armée (Aleksei Evert), avec 1,5 million d’hommes contre 1 millions d’Allemands. Mais l’offensive est mal préparée, disposant d’une artillerie insuffisante et les Russes peinent à avancer face à des positions allemandes très bien aménagées. Résultat entre 70 000 et 110 000 soldats russes sont gaspillés en pure perte contre 20 000 Allemands.

– Seulement, malgré l’affaiblissement du moral de l’Armée et la fatigue qui gagne la population qui commence à ressentir durement les privations alimentaires (notamment dans les villes), Nicolas II, son Ministre de la Guerre et Alekseïev entendent bien respecter les engagements pris à Chantilly. Une nouvelle offensive est donc prévue la fin du printemps 1916, en même temps que Joffre et Haig lanceront leur offensive sur la Somme en France et que les Italiens attaqueront une fois de plus sur l’Isonzo. Ces offensives en série ont pour but d’affaiblir les Empires centraux qui devront relâcher leur pression sur les deux fronts. Seuls Ivanov et Evert se montrent hostiles à une telle entreprise, estimant que l’Armée russe manquant d’artillerie lourde, il serait plus raisonnable d’adopter une position défensive.

– Par conséquent, Nicolas II confie à Aleksei Broussilov le commandement du Front du Sud-Ouest en remplacement d’Ivanov. Aleksei Kalédine le remplace alors à la tête de la VIIIe Armée. Broussilov a sous son commandement les VIIIe, XIe (Sakharov), VIIe (Chtcherbatchev) et IXe (Letchinsky) Armées russes. Le tour regroupe 55 divisions, soit 40 d’Infanterie et 15 de Cavalerie. Notons aussi la présence d’un groupe d’automitrailleuses belges. Son ordre est de frapper l’Armée austro-hongroise en Galicie pour le 4 juin. Mais pour cela, il faut donner à ses forces des objectifs et des tâches précises, en sachant que les obus viendront irrémédiablement à manquer pour les canons. Et l’artillerie manque toujours de pièces lourdes. Néanmoins, Broussilov innove quant à son plan d’attaque. Chacune de ses armées doit attaquer sur quatre axes parallèles en divers endroits du front afin de tromper les Austro-Hongrois et les empêcher de masser une importante réserve.
Broussilov planifie une attaque sur plus de 300 km de front. Au nord, la VIIIe Armée de Kalédine doit partir de Rowna pour attaquer en direction de Lutsk contre la IV. Armee de l’Archiduc Joseph Ferdinand. Sur son aile gauche (sud), la XIe doit percer le dispositif de la II. Armee (von Bohn-Ermoli) entre Brody et Tarnopol et progresser en direction de Lemberg (Lvov) en face de la Süd-Armee (Bothmer). En même temps, la VIIe Armée doit attaquer à la droite de la XIe en direction de Stanislau, pendant que tout au sud, la IXe doit forcer le front du Dniestr tenu par la VII. Armee (Pfanzer-Baltin) pour s’emparer de Czernovitz.
Broussilov prévoit aussi un bombardement d’artillerie beaucoup plus court mais sur des cibles situées en profondeur du dispositif ennemi. Ainsi, les avions qui coopèrent avec le Front du Sud-Ouest photographient les routes et les postes de commandement qui seront ciblés en priorité. Et le tir de préparation devra durer moins de cinq heures. L’Artillerie est aussi amenée au plus près du front et devra suivre l’avance de l’Infanterie. Les officiers reçoivent également une instruction plus poussée sur le terrain qu’ils auront à conquérir. Broussilov et ses généraux mettent ainsi six semaines à préparer cette grande offensive.
Enfin, sur l’aile droite du Front du Sud-Ouest (nord), le Front de l’Ouest d’Evert doit effectuer une attaque de diversion, afin de fixer les forces allemandes mais son commandant y mettra de la mauvaise volonté.

– Le 4 juin, Broussilov déclenche sa grande offensive. Durant quatre jours, le succès est au rendez-vous pour les Russes. Les lignes fortifiées autrichiennes sont emportées. Lutsk est reconquise au nord et la rive gauche du Dniestr est dégagée. Les Russes font 375000 prisonniers, sans compter les dizaines de milliers de tués et de blessés. Mais le 9 juin, Broussilov apprend avec déception que Britanniques et Français n’attaqueront que fin juin en raison du mauvais temps. En plus de cela, Evert ne lance qu’une faible offensive contre les Allemands dans le secteur de Baranovitchi, afin d’économiser ses forces. Mais devant le succès de Broussilov, l’état-major prélève des forces au Front de l’Ouest pour les transférer à celui du Sud-Ouest dont les unités de première ligne commencent à fatiguer. En dépit des premiers succès, Kovel ne peut être reprise Néanmoins, en cinq jours, les quatre armées de Broussilov ont avancé de 30 km de profondeur sur un peu moins de 400 km de large. A Vienne, l’état-major accuse durement la catastrophe qui se profile. La première mesure est d’expédier d’urgence des troupes stationnées dans les Alpes. Et à Berlin, la nouvelle inquiète également von Falkenhayn. Si les troupes de Ludendorff et von Hindenburg n’ont pas du tout été ébranlées par l’offensive de Galicie, l’EMG allemand craint que son allié ne connaisse un effondrement rapide sur cette partie du front. En urgence, von Falkenhayn fait mettre un corps d’armée (4 divisions) sur rail qu’il expédie en direction de la Galicie pour rétablir la situation. Sur place, l’offensive Broussilov connaît un essoufflement certain en raison des pertes et du manque de coordination sur le terrain. Elle doit s’arrêter après de furieux combats le 20 septembre. La Russie a perdu plus de 500 000 hommes mais l’Autriche-Hongrie connaît un déficit de plus de 1 million de soldats, toutes nationalités confondues. Et cela aura pour l’Empire, de graves conséquences en matière de politique intérieure.

– Fin 1916, à la suite d’une nouvelle conférence interalliée à Chantilly, l’état-major russe et le Tsar conviennent de lancer une nouvelle offensive contre les Empires Centraux. En même temps, les Français et les Britanniques lanceront de nouvelles offensives majeures durant l’année 1917. Sauf que l’Armée accuse une nouvelle fois une grave baisse de son moral et l’agitation intérieure prend des proportions plus graves. Cependant, le 31 décembre à Moghilev, une réunion des chefs russes prépare une nouvelle série d’offensives. Une première doit avoir lieu contre les Allemands dans les secteurs de Vilnius et Riga. La seconde, attribuée au Front du Sud-Ouest de Broussilov a pour d’attaquer sur l’axe Lemberg-Sighet et de reprendre Vladimir, Volinsk et Kovel. Ce plan est approuvé par Alekseïev le 6 février 1917 mais pour l’été et non pour le printemps, comme le demandent les Français. Mais Alekseï Broussilov se montre partisan d’avancer la date de l’offensive. Seulement, la Révolution éclate, contraignant Nicolas II à abdiquer. Le Tsar parti, Aleksandr Kerenski prend la tête d’un Gouvernement Provisoire révolutionnaire. Mais alors que l’agitation sociale gagne la Russie, Kerenski entend honorer les engagements militaires russes. Sauf que l’Armée tombe en déliquescence. Les officiers sortis des écoles, sont moins bien formés mais plus grave, les désertions augmentent en flèche et nombre de commandants ne veulent plus assurer leur mission. A Petrograd, Kerenski doit faire face à l’opposition de plus en plus dure des Bolcheviks. Ceci dit, Kerenski remplace Alekseïev par Broussilov le 4 juin 1917. A cette date, le général vainqueur des Autrichiens se rallie à la Révolution, considérant que si Nicolas II s’était maintenu au pouvoir, le désordre aurait été encore pire.
Devenu chef d’état-major de l’Armée russe, Broussilov maintient les plans offensifs avalisés par son prédécesseurs. Dans l’espoir de reprendre l’Armée en main, il promulgue des mesures disciplinaires, ce qui accentue la radicalisation des éléments les plus séditieux dans les rangs. En plus, de nombreux officiers démissionnent. Constatant cet état, les états-majors allemands et austro-hongrois ne lancent aucune action offensive, afin d’encourager les soldats russes à quitter le front. On va même jusqu’à encourager les fraternisations.

– Sur le plan des opérations, Broussilov espère couper les communications entre Allemand et Austro-Hongrois. Ceux-ci isolés et bousculés seront contraints de demander la paix et de sortir du conflit. L’offensive prévue démarre le 27 juin et connaît des succès tactiques notables, notamment dans les secteurs des VIIe et XIe Armées. Pendant un mois, les Russes se battent encore bien en Galicie, malmènent durement la III. Armee austro-hongroise. Au sud, le Dniestr est même traversé.
Mais après l’arrivée des renforts allemands, les Austro-Hongrois se ressaisissent. Le 21 juillet, Ludendorff déclenche une contre-offensive avec des divisions fraîches et bien armées. Les unités russes sont durement bousculées et battent en retraite, démoralisées. La retraite se transforme alors en désastre et les Allemands reprennent Tarnopol. Très vite nombre de soldats forment des Soviets et refusent de porter les armes contre les Allemands.
Enfin, durant l’été également, les Russes parviennent un temps à reprendre Riga mais la contre-attaque d’Oskar von Hutier (XVII. Armee) inflige une nouvelle défaite à l’Armée russe.

– La situation militaire catastrophique entraîne un désastre politique pour Kerenski. Il est chassé du pouvoir en octobre 1917 par les Bolchevik. Durant cette période de désordre, Aleksei Broussilov est blessé d’une balle dans le pied. Néanmoins, il finit par se rallier aux Bolcheviks, ce qui lui vaudra l’anathème historiographique et mémoriel de la part de russes blancs exilés. Durant la Guerre Russo-Polonaise (1920), il rédige même un communiqué appelant les anciens officiers de l’Armée du Tsar à rallier l’Armée Rouge créée par Trotski. En fait pour Broussilov, la priorité est d’abord de défendre les frontières de la Russie menacée par de nouvelles forces étrangères, même si les défenseurs en question arborent le drapeau rouge et chantent « L’Internationale ». Mais les Bolcheviks jugent que Broussilov incarne à leurs yeux l’ancienne Russie qu’ils veulent faire oublier. Ils ne lui donnent aucun commandement ou autre fonction. Néanmoins, il n’est pas inquiété et doit partager un petit appartement avec son épouse Nadejda et d’autres personnes. Il s’éteint le 17 mars 1926 d’une insuffisance cardiaque. Il sera enterré en toute discrétion dans le cimetière orthodoxe du Couvent de Novodevitchi.
Lire :
– STONE David R. : The Russian Army in World War I, Kansas University Press

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2 réflexions sur « Alekseï Broussilov »

  1. « Il se marrie » à remplacer par « Il se marie ». 🙂

    « Engagée en Galicie, la VIIIe Armée repousse d’abord les Austro-Hongrois en Galicie de près de 150 mm » : euh, kilomètres sans doute, parce que 150 millimètres, ça ne fait pas une avancée formidable ! 😉

    « Durant de quatre jours » : le « de » est de trop.

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