Lecture du moment : le Journal du Général Edmond Buat

1 481 pages, rien que ça ! Georges-Henri Soutou et le Colonel Frédéric Guelton ont publié et annoté fin 2015 le « Journal » de guerre du Général Edmond Buat (1868-1923), officier français resté longtemps peu connu du grand public. Et pourtant, l’Armée française de 1918 lui dut beaucoup, notamment pour avoir créé et commandé la Réserve générale d’Artillerie lourde (RGAL).

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– Il ne s’agit pas ici de mémoires de guerre. En effet, celles-ci sont toujours écrites après un conflit avec une forte dose de justification des décisions prises, avec une propension à se défausser sur ses rivaux du moment. Le travail du Général Buat se présente comme un imposant journal composé de douze cahiers et couvrant dix années de service (1914-1923). Il s’agit néanmoins d’un travail inachevé en raison du décès soudain de son auteur suite à l’échec d’une opération médicale.
Chaque cahier est décomposé en notes rédigées quotidiennement sur le déroulé des journées du général. Comme le précise Georges-Henri Soutou en introduction, le Journal d’Edmont Buat a le grand intérêt d’une certaine fraîcheur et d’une spontanéité qu’on ne retrouve pas dans des mémoires. Emile Fayolle a laissé un travail comparable, quoique moins fourni, avec ses notes de guerre. Par choix personnel, nous nous bornerons à parler partiellement de la période couvrant la Grande Guerre et 1919.

– En quoi le journal du Général Buat est-il instructif ? Tout d’abord, les témoignages que nous avons de la Grande Guerre sont généralement ceux qui l’ont vécue depuis la tranchée, avec son flot de descriptions des bombardements, des privations et les assauts meurtriers. Tout cela a été abondamment relayé par les innombrables lettres et correspondances des soldats et officiers d’une part, ou bien à travers les récits et romans des écrivains qui y ont participé (Dorgelès, Barbusse, Cendrars, Oven, Jünger…). Certes, Edmond Buat, n’a mis les bottes dans les tranchées de Champagne, de la Somme ou de Verdun* que lorsque c’était calme, même s’il narre avoir essuyé des tirs de canons de temps à autre. Mais son témoignage, brut, subjectif mais sincère, donne la vision intéressante d’un officier d’état-major et celle d’un commandant de brigade et de division. Dans le carnet qu’il consacre à son commandement de la 121e Division d’Infanterie sur la Somme, il livre d’intéressants détails sur la façon de commander, d’instruire et de diffuser ses ordres. Son témoignage livre aussi d’utiles informations sur l’évolution de l’emploi de l’infanterie en 1916 (abandon de la charge en masse compacte et accroissement de la puissance de feu).

– Le Général Buat a passé une grande partie de la Grande Guerre au sein du Grand Quartier Général (GQG) de Chantilly et à Paris en tant qu’Aide-major Général et Major-Général des Armées françaises auprès de Pétain. Il est donc témoin de la vie de l’état-major, avec les réseaux parlementaires gravissant autour des Généraux en chef (Joffre et Foch). Lui-même proche d’Alexandre Millerrand**, Buat montre bien les menées parlementaires visant à faire écarter tel homme politique ou tel général. Mais on voit également le jeu d’interaction (et de rivalités) entre l’état-major, la Commission de l’Armée et les différentes Secrétaireries d’État en charge des questions militaires.
Nommé commandant de la RGAL en 1917, Edmond Buat explique en détail les points de la création, de la formation et de la composition des unités d’artillerie lourdes alliées***. Et ce, avec la contrainte de coopérer avec les Ministres et parlementaires chargés de l’armement, de l’équipement et des munitions. Buat loue notamment les efforts d’Albert Thomas pour la fourniture en obus.

– Détaillé et sincère, le Journal n’en est pas moins subjectif. La plume d’Edmond Buat n’est pas avares de critiques (souvent acerbes) et d’éloges. Du côté des politiques, il critique vite l’attitude de Clémenceau en 1919, notamment sur la question de la Rhénanie. Le futur Président du Conseil (alors député) Paul Doumer n’est guère épargné, dépeint comme un ambitieux et un plaintif. D’autres, moins connus, sont décrits comme compétents tandis que certains se voient reprocher leur compétence limitée et leur insignifiance.
Du côté des généraux, les lignes consacrées à Joffre tendent à montrer un chef calme et sûr de lui mais à la vision stratégique limitée. Edouard de Castelnau non plus, n’est pas épargné. Buat lui reproche particulièrement d’avoir tout misé sur la défense de Verdun, privant l’offensive sur la Somme d’importants moyens humains et matériels. Mais sa bête noire reste Denis Duchêne, son supérieur lors de la bataille de la Somme. Si Buat le considère comme intelligent, il dresse de lui le portrait d’un général vaniteux et de caractère exécrable. Quant à Foch, il pose sur le personnage un regard mi-respectueux, mi-ironique. Du côté allié, Douglas Haig et John Pershing ne sont pas épargnés. Buat considère que le premier « ne sait pas commander » et critique la décision du second – en dépit des qualités personnelles qui lui reconnaît – de vouloir créer une armée exclusivement américaine pour lancer une offensive jugée secondaire (Saint-Mihiel), au lieu de ventiler plus utilement ses divisions au sein des dispositifs français et britanniques.
En revanche, plusieurs généraux trouvent grâce à ses yeux. Tout d’abord Philippe Pétain dont il fait la connaissance durant la bataille de Champagne et qu’il rejoint dans l’emploi accru de l’artillerie. Ses notes laissent transparaître un profond respect et une solide loyauté envers celui qu’il appelle en 1919 « le Maréchal ». Chose curieuse, Buat décrit un Pétain d’après-guerre appréciant la solitude et fuyant le contact des foules. Edmond Buat voue aussi un grand respect à Emile Fayolle qu’il considère comme un général très compétent et un « homme de bon sens ». Enfin, s’il regrette qu’Eugène Debeney ne s’intéresse pas outre-mesure à son projet de RGAL et s’il tance l’ambition prononcée de Henri Gouraud à la fin du conflit, il décrit de bons rapports professionnels avec eux deux.

– Enfin la vie privée du Général ne transparait que très peu. Il fait mention de temps à autres de son épouse et de sa mère dont il s’inquiète pour la santé.

* Quand Buat parle de son expérience Verdun, il s’agit des combats de 1917 qui se sont achevés par des succès locaux pour l’Armée française.
** Ministre de la Guerre dans le Cabinet Viviani (août 1914 – nov. 1915)
*** La RGAL compte également des unités d’artillerie américaines et portugaises. Les Britanniques décideront de créer leur propre unité de réserve du même type.

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