Verdun : le renseignement français et son utilisation

– Au sein du Grand Quartier Général, rappelons que le 2e Bureau est en charge du renseignement militaire et donc, l’espionnage. En somme, les yeux et les oreilles du GQG pour connaître les intentions des Allemands. Il est dirigé par le Général Charles-Joseph Dupont, polytechnicien et artilleur de formation qui a suivi le développement de la même arme côté allemand. A la fin de 1915, grâce à la présence d’agents et d’informateurs qui agissent dans les territoires occupés, les services du Général Dupont notent un « renforcement constant des Allemands » dans la RFV. Le 2e Bureau établit ensuite que les Allemands lanceront une attaque une première attaque sur la rive droite de la Meuse avant d’attaquer sur la rive gauche. Dans son journal de guerre, le Général Edmond Buat fait lui aussi mention d’un transfert de dix divisions allemandes de la Russie au Front de l’Ouest entre septembre et novembre. Mais l’état-major de Joffre ne semble visiblement pas voir où se trouve le danger, puisque les rapports de décembre et janvier font respectivement état de trois et d’une nouvelles divisions transférées. Buat note tout de même que plusieurs divisions allemandes sont arrivées dans des secteurs où des pièces de 380 mm ont été déjà localisées. Ajoutons que le Général en chef n’a qu’une confiance limitée dans les espions qui agissent derrière les lignes ennemies. Néanmoins, un document faisant état du renforcement du dispositif allemand est ensuite remis aux Généraux Herr et Pétain.

– Aucune incurie du renseignement donc. Mais tout dépend de l’interprétation qui est faite des informations récoltées. Ainsi, le 3e Bureau du GQG – en charge des ordres d’opérations – que dirige le Général Ferdinand Pont, n’ignore pas qu’une attaque aura bien lieu dans le secteur de la RFV mais il estime qu’elle se produira isolément et non pas dans un ensemble d’offensives. L’expérience de ses officiers qui ont connu les grandes offensives de 1914 les incite à croire qu’une attaque sur Verdun ne sera qu’un guet-apens pour aspirer des forces qui pourraient être plus utiles ailleurs. Sur ce point, la suite des évènements leur donnera en partie raison. État d’esprit corroboré par Edmond Buat : « L’orage qui se préparait contre Verdun, dès janvier et février 1916, n’était pas passé inaperçu, mais les renseignements que notre 2e Bureau avait recueillis laissaient supposer que la foudre ne s’abattrait pas seulement sur un point de notre ligne de bataille ; ces indices d’attaques multiples étaient en si parfaite relation que ce que nous pensions nous-mêmes, depuis 1915, de l’impuissance des attaques isolées, que l’idée s’était peu à peu ancrée de voir bientôt l’ennemi faire succéder à l’attaque de Verdun – en admettant qu’il commençât par là – une série d’autres attaques. Si même il n’augurait ses actions par Verdun, tout portait à croire que la première attaque ou les premières attaques auraient surtout pour objet de nous faire diriger faussement nos réserves vers les points menacés, alors que la plus puissante attaque viendrait ensuite ailleurs. »
(1)

– Ainsi, le 3e Bureau ne veut-il pas « se laisser hypnotiser par Verdun ». En outre, comme l’explique le Général Bernède (1), après le double échec des offensives d’Artois et de Champagne de septembre-octobre 1915, le 3e Bureau est happé par des travaux consacrés à l’emploi des forces et à la planification de l’offensive de la Somme.  Et Joffre est lui-même est occupé par son offensive sur la Somme. Lors de la Conférence interalliée de Chantilly qui se réunit du 6 au 8 décembre 1915, le Généralissime écarte d’une main toute référence à Verdun. C’est à peine s’il laisse son chef d’état-major général, Édouard de Currières de Castelnau, se rende à Verdun. Mais les deux officiers généraux ne s’appréciant guère, il est possible que Joffre ait souhaité écarté un temps Castelnau, alors de retour d’une mission à Salonique. En outre, si Castelnau reste le premier adjoint de Joffre, son rôle n’est pas décisionnaire pour autant, même si ses avis et remarques peuvent être pris en compte. Il n’empêche, Castelnau effectue une inspection dans la RFV en décembre. Il en tire alors un rapport modéré, avec quelques points qui attirent l’attention du 3e Bureau. Mais il semblerait que Castelnau ait été plus acerbes envers Joffre, comme l’atteste ( ?) un rapport de synthèse transmis au Général Herr. De son côté, Castelnau obtient que la RFV passe de l’autorité du Groupe d’Armées de l’Est à celle du Groupe d’Armées du Centre (GAC). Le 3e Bureau préconise également de renforcer l’artillerie disposée au nord de Verdun et de placer un Corps d’Armée en réserve entre Bar-le-Duc et Souilly.
Castelnau décide alors de prendre – discrètement – en charge le renforcement de la défense de Verdun, passant ainsi par-dessus le 3e Bureau qui se trouve déchargé de la tâche. Castelnau peut aussi compter sur son ancien chef des opérations, le Colonel Jacquand. Celui-ci incite Herr et ses subordonnés à dégarnir la ligne avancée afin d’organiser une défense mieux échelonnée dans la profondeur du dispositif. Et les renforts devront être envoyés en priorité à cette défense échelonnée. Cette mesure est vite connue au 3e Bureau qui demande un rapport. Mais Castelnau réussit à protéger Jacquand.

– Mais le 19 février, le 3e Bureau comprend que les Allemands préparent réellement une offensive. On confie au Capitaine Aimé Doumenc, du Service automobile des Armées, une Commission régulatrice automobile. Celle-ci a pour charge d’évaluer les possibilités d’acheminement de renforts sur Verdun. En raison du manque d’infrastructures ferroviaires – souligné dans un article précédent – le 3e Bureau privilégie l’option automobile. Enfin, Castelnau obtient le transfert du XXe Corps de Maurice Balfourier (11e, 39e et 153e DI), alors en repos dans les Vosges (3), dans le secteur de Bar-le-Duc.

(1) in BUAT Edmond : « Journal », présenté par Georges-Henri Soutou et Frédéric Guelton, Perrin, Ministère de la Défense
(2) BERNEDE Général Alain : « Verdun 1916. Autopsie d’une bataille, le point de vue français », in COCHET François (Dir.) : « 1916-2016. Verdun sous le regard du monde », Acte du colloque Verdun 23-24 février 2006, 14-18 Editions
(3) Castelnau connaît bien le « Corps de Fer » qu’il a commandé lors des batailles de Morhange et du Grand Couronné de Nancy. Considéré comme une très bonne unité, il a participé à la Seconde Bataille d’Artois (mai-juin 1915) et à la Seconde offensive de Champagne (septembre 1915).
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5 réflexions sur « Verdun : le renseignement français et son utilisation »

  1. Salut Eudes, il y a un problème avec la phrase « Du coup, il ne Et Joffre est lui-même est occupé par son offensive sur la Somme », suite à un changement partiel en cours de rédaction je pense. 🙂

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