Oskar von Hutier (1857-1934)

– Bien que méconnu aux yeux du public intéressé par la Grande Guerre, Oskar von Hutier reste sans doute l’un des généraux allemands comptant parmi les plus compétents sur la plan tactique. Plus particulièrement dans l’emploi des Stosstruppen ou Sturmtruppen (troupes d’assaut).
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– Issu d’une famille de militaires saxons, Oskar von Hutier voit le jour à Erfurt (à l’époque en Saxe) le 27 août 1857. Son père, Cölestin von Hutier est un officier de l’armée prussienne qui terminera sa carrière avec le grade d’Oberst (Colonel). La guerre est presqu’une affaire de famille, puisque son grand-père a servi dans les troupes saxonnes de la Grande Armée durant les guerres napoléoniennes.
Suivant la tradition familiale, le jeune Oskar intègre les rangs de la Kaisersheer en 1875, comme Sekondeleutnant (Sous-lieutenant) au 2. Nassauisches-Infanterie-Regiment 88. Promu Bataillon-Adjudant en 1881, il est promu Premierleutnant (Lieutenant) en 1883. En 1885, il rejoint les bancs de la Preussens-Kriegsakademie et y sort en 1888 avec le grade de Hauptmann (Capitaine). Remarqué par ses supérieurs, il intègre le Grossen-Generalstab (Grand Quartier Général impérial) de 1889 à 1890. D’autre part, il épouse Fanni Ludendorff, ce qui fait de lui le cousin par alliance du futur Adjoint du Chef d’état-major.
Promu Kompaniechef, il retourne à la vie de caserne au sein du Leibgarde-Infanterie-Regiment (1. Grossherzoglich Hessisches) Nr 116. En 1894, Oskar von Hutier devient officier au sein de l’état-major de la 30. Division et obtient le grade de Major en 1896. Il retourne au Grand État-major impérial. Après un passage comme chef d’état-major du I. Armee-Korps.

– Il poursuit sa carrière et sa montée en grade en commandant successivement le 6. Thüringischen Infanterie-Regiment Nr. 95, l’état-major du III. Armee-Korps, Le Leibgarde-Infanterie-Regiment Nr. 115, la 74. Infanterie-Brigade (avec le grade de Generalmajor) et la prestigieuse 1. Garde-Division. En 1911, il retourne au Grand Quartier Général impérial comme Oberquartiermeister. En 1912, il est promu Generalleutnant (l’équivalent de général quatre étoiles en France) et dirige la Commission d’étude de la Kriegsakademie.

– Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, Oskar von Hutier reprend le commandement de la 1. Garde-Division. Il participe activement à la « Bataille des Frontières » contre l’Armée française, puis à la Bataille de la Marne au sein du Gardes-Korps de Karl von Plattenberg (2. Armee). Sa division est engagée dans la portion des Marais de Saint-Gond tenue par la 17e Division d’Infanterie française du XIe Corps (IXe Armée). Les combats sont particulièrement âpres. Von Hutier malmène sérieusement ses adversaires dans le secteur de Toulon-la-Montagne – Bannes. Mais l’élan des Garde du Kaiser se brise sous les salves des canons de 75, permettant ainsi aux fantassins français de consolider leur position et d’empêcher les Allemands de percer.

– En avril 1915, il part pour le Front de l’Est (Lituanie) et prend le commandement du XXI.Armee-Korps en remplacement de Fritz von Below qu’il commande face aux Russes dans des opérations limitées. Le 2 janvier 1917, Oskar von Hutier prend le commandement de l’Armee-Abteilung D, avant de remplacer Friedrich von Scholz à la tête de la 8. Armee. Après une étude de l’Offensive Broussilov de l’été 1916, Oskar von Hutier met au point une nouvelle tactique de combat d’infanterie en vue d’obtenir des percées. Il remarque que si l’Offensive des Russes a saigné l’Armée austro-hongroise, elle n’a pu aboutir à un grand succès stratégique en raison d’un manque d’artillerie pour appuyer l’Infanterie, ainsi que de matériel et d’une bonne logistique.
Oskar von Hutier compte alors s’appuyer sur l’Infanterie d’assaut que les Allemands ont mis au point par étapes durant la Guerre. Il est important de bien noter qu’il n’est pas le créateur des Sturmtruppen, puisqu’il existait des unités expérimentales – notamment dans les Vosges et à Verdun – spécialisées dans l’Infiltration des lignes ennemies par groupes restreints (Fantassins et Pionniers), avec l’appui d’armes collectives telles les lance-flammes. Le cousin de von Hutier, Erich Ludendorff, s’est notamment montré un grand promoteur de ses nouvelles troupes en accroissant la proportion de Sturmbataillonen au sein des organigrammes d’Infanterie courant 1916-1917. Ludendorff mise aussi sur l’autonomie de ce type d’unité, ainsi qu’à l’esprit d’initiative en leur sein.
Dans « Le Mythe de la guerre éclair », l’Historien allemand Karl-Heinz Friesner explique bien comment von Hutier conçoit les conditions de percée par l’Infanterie comme suit :
1 – Bombardement court mais violent de la ligne de front ennemie, avec utilisation des gaz ;
2 – Attaque de l’infanterie sur vers des « points » du front (Schwerpünkte) identifiés pour chaque unité, avec infiltration des lignes adverses. L’autonomie tactique est laissée aux officiers subalternes pour obtenir la percée.
3 – Suivant les Sturmbataillonen, des unités de la taille de sections et de compagnies regroupées autour d’armes collectives (mitrailleuses, lance-flamme) s’élancent pour neutraliser les points de résistance que les Stosstruppen n’ont pas réduits.
4 – Envoi d’une vague d’infanterie pour occuper et tenir le terrain conquis.

– A l’été 1917, après la Révolution de Février qui a renversé Nicolas II, le Gouvernement Provisoire de Petrograd que dirige Aleksandr Kerenski décide de poursuivre la Guerre afin d’honorer les engagements russes auprès de l’Entente. Et ce, malgré l’épuisement de l’Armée et de la Population.
Devant la nouvelle offensive de Kerenski en Lettonie, Ludendorff ordonne d’évacuer Riga. Les troupes russes de la 12e Armée du Général Dimitri Parski s’établissent alors en Lettonie et constituent une tête de pont sur la Dvina (ou Düna), non loin de Jakobstad (Jegabpils). Mais Ludendorff ordonne à son cousin par alliance de liquider la tête de pont et de reprendre Riga. Von Hutier s’exécute et trouve l’occasion de mettre au point ses innovations tactiques. Il décide de percer en un endroit précis et étroit (près de 4 km seulement) sur la Dvina à mi-chemin de Riga (ouest) et de Friederichstadt (est). Une fois les premières lignes russes crevées, les unités de la 8. Armee se scinderont en trois nouveaux axes d’attaque. L’un pour reprendre Riga par un crochet vers l’ouest, le second dédoublé pour repousser les Russes entre le Petit Jägel et le Grand Jägel ; et le troisième pour atteindre Hinznberg. La difficulté majeure réside dans le franchissement de la Dvina, ce qui explique d’engager des Pionniers et des Pontonniers, en coordination étroite avec le feu d’artillerie. Pour l’attaque, von Hutier engage la 19. Reserve-Division (von Wartenberg), les 202 (Weese) et 203 (H. von Lüttwitz) Infanterie-Divisionen et la 14. Königlich-Bayerische-Division (von Rauchenberger). Enfin, une du flanc gauche de la VIII. Armee effectuera une attaque de diversion en direction de Riga.

– L’Offensive de Riga a lieu le 1er septembre 1917. Elle démarre à 09h00 par un terrible feu d’artillerie – avec Minnenwerfer et gaz – bien dirigé par l’Oberstleutnant Georg Bruchmüller. Les lignes de la 12e Armée Russe sont violemment ébranlées, permettant aux Pontonniers allemands de faire passer les Sturmtruppen de la 14e Division Royale de Bavière de l’autre côté de la Dvina.
Les 1er et 2 septembre, le succès est total. La 12e Armée russe se débande, talonnée par les Allemands. Dans le sillage des Sturmtruppen, le VI. Reserve-Korps (J. Riemann) se dirige sur Riga qui est reprise le 4. Le Gruppe Berrer (A. von Berrer) poursuit les Russes vers le nord et reprend Hinzenburg le 4. Enfin, le XXIII. Reserve-Korps (H. von Kathen) culbute les dernières forces russes qui tiennent encore les rives des Petit et Grand Jägel.
Défaite militaire pour l’Armée Russe, qui était déjà en mauvais état face à des Allemands décidés, combattifs et bien mieux entraînés. Défaire politique également pour Kerenski qui voit son prestige dangereusement ébranlé. En revanche, pour la qualité de son offensive et son franc succès tactique, Oskar von Hutier obtient de Guillaume II la Croix Pour le Mérite.

– Autre succès pour von Hutier, sa tactique d’infiltration appuyée par le feu de l’artillerie fait très vite école au sein du Grand Etat-major impérial, comme au sein des autres grandes unités allemandes. Conforté dans sa pensée, Ludendorff ordonne que le nombre de Sturmbataillonen soit encore accru. D’autre généraux et officiers allemands reprennent leur emploi à leur compte, notamment en Italie où les Sturmtruppen joueront un rôle décisif dans la percée du front italien à Caporetto en octobre suivant. En décembre 1917, la II. Armee de Georg von der Marwitz utilise les Sturmtruppen qui reprennent avec succès tout le terrain conquis par la IIIrd Army britannique en novembre précédent.
Seulement, il faut bien voir que von Hutier n’est pas le seul à innover dans ce domaine, même s’il a porté l’emploi des troupes d’assaut à un niveau non égalé. Sur le Front de l’Ouest, les Britanniques – mais aussi les Français – n’ont pas attendu Riga pour réfléchir à un meilleur emploi de leur Infanterie. Ainsi, sur recommandation des généraux Maxse et Rawlinson, les Britanniques créent au sein de leur Bataillons, des sections complémentaires assaut-appui-nettoyage-consolidation (voire article sur l’emploi de l’Infanterie britannique). Sauf que là, Britanniques et Français ont un point d’avance en matière de doctrine ; le char d’assaut. Et ce, en dépit des insuccès sur la Somme au Chemin des Dames et à Bullecourt. En effet, comme l’explique Friesner, les Allemands misent leur succès de percée sur leurs fantassins d’élite, alors que Britanniques et Français commencent à ébaucher le rôle complémentaire Infanterie-Char. Mais on peut avancer l’argument comme quoi l’industrie de guerre du Reich n’a pas les moyens de lancer la production de chars en grand nombre.

– Revenons à Oskar von Hutier. Après l’armistice de Brest-Litovsk qui libère une grande partie des forces allemandes à l’Est, von Hutier se retrouve à la tête de la nouvelle 18. Armee qui vient d’être créée en vue de la grande offensive de Ludendorff à l’ouest. Sont placés sous ses ordres les XXVI (O. von Walther) XVIII (L. Sieger) Reserve-Korps ; XIV. Korps (Fr. von Gontard) et I. Bayersiche-Korps (O.R. von Xylander). Le tout regroupe 24 Divisions, avec une forte proportion de Sturmbataillonen.
Von Hutier doit participer à l’Offensive « Michael » décidée par Ludendorff pour séparer le BEF de Haig de l’ensemble de l’Armée Française et des Américains. La mission incombant à la 18. Armee consiste à percer les lignes de la Vth Army de Gough sur la Somme, afin d’atteindre Amiens, important nœud ferroviaire et routier et point névralgique des dispositifs français et britanniques.

– L’attaque démarre le 21 mars 1918. Von Hutier procède comme à Riga et obtient un franc succès durant les premiers jours. Les lignes de la Vth Army de Gough sont infiltrées et bousculées. Ses forces avancent de 60 km en Picardie sur près d’un mois et font 50 000 prisonniers anglais et français. Mais très vite, de sérieux problèmes apparaissent au grand jour. Les Sturmtruppen s’épuisent et ne sont pas suivis à bon rythme par l’Infanterie chargée de consolider les zones conquises. D’autre part, les Britanniques ne sont pas les Russes. En effet, alors que les troupes d’assaut s’infiltrent, des groupes de soldats de Sa Majesté font preuve de ténacité et leur résistance retarde plusieurs divisions allemandes. Si la 18. Armee s’approche dangereusement d’Amiens, elle se retrouve bloquée par les Britanniques et l’aile gauche de la IIIe Armée française du Général Georges Humbert qui n’est pas Dimitri Parski. Les troupes alliées remportent un succès défensif à Montdidier. Épuisées avec plusieurs dizaines de kilomètres dans les bottes, affamées et ne pouvant acheminer leur réserves faute de moyens motorisés, les troupes de von Hutier sont contraintes de s’arrêter et de passer à la défensive. Pendant ce temps, Pétain a fait envoyer une partie de sa réserve stratégique, soit la Ire Armée du Général Eugène Debeney qui vient s’intercaler entre l’aile droite du BEF et la IIIe Armée.
Le 8 août, la 18. Armee reçoit de plein fouet la contre-attaque franco-britannique (Bataille d’Amiens). Face à des troupes allemandes néanmoins tenaces qui manquent de vivres et de matériels, la IVth Army de Rawlinson engage les Canadiens de Currie et Australiens de Monash frais et dispos, appuyés par plus de 400 chars et des avions. Cependant, face à ce rouleau compresseur, von Hutier réussit à retirer ses forces en ordre cohérent vers la ligne Hindenburg malgré le nombre de prisonniers cédés à l’ennemi. A l’automne, le général allemand mène ses derniers combats défensifs dans l’Aisne et en Belgique, jusqu’à l’Armistice.

– Acclamé par les Allemands, considéré comme un héros, Oskar von Hutier se retire de toute activité militaire en 1919. Il souscrit à la thèse de son cousin par alliance du « Coup de poignard dans le dos ». Il s’éteint donc le 5 décembre 1934. Mais ses innovations tactiques ne seront pas oubliées. Elles seront en grande partie reprises et perfectionnées par la Reichswehr sous la direction de Hans von Seeckt et par les « pères » de l’arme blindée allemande, comme Heinz Guderian durant les années 1930.
Outre de le la Crois de l’Ordre pour le Mérite, Oskar von Hutier était récipiendaire des décorations suivantes : Ordre de l’Aigle rouge de 2nde classe avec Couronne et étoile, Ordre de la Couronne de Prusse de 2nde classe, Croix de Fer de 1re et 2nde Classes, Ordre du Mérite Militaire de Bavière, Ordre du Lion de Zähringer de 2nde Classe (Duché de Bade), Crois de Chevalier de l’Ordre de Ludwig, Ordre du Griffon (Mecklembourg-Schwerin), Ordre de la Maison et du Mérite de Pierre-Frédéric Louis, Grand-Croix de l’Ordre d’Albert de Saxe et de l’Ordre ducal de la Maison de Saxe-Ernestine.

 

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