Centenaire des combats du Hartmannswillerkopf

– Bref rappel : en août 1914, les troupes françaises de l’Armée d’Alsace entrent dans Mulhouse avant d’en être chassées. Après plusieurs combats dans les Vosges, les deux adversaires s’arrêtent sur la Vallée de la Doller.

Le Hartmannswillerkopf, avec le cimetière français (Photo personnelle)
Le Hartmannswillerkopf, avec le cimetière français
(Photo personnelle)

1 – Les enjeux de la « Mangeuse d’hommes »

– Le « Vieil Armand » ou « Hartmannswillerkopf », ou encore « la Mangeuse d’hommes » et « la Machine à casser du monde » est une montagne haute de 965 mètres située sur la partie alsacienne du sud de la ligne de la Crête des Vosges. Situé entre les vallées de la Thur et de la Lauch, le mont domine la plaine d’Alsace et la ville de Cernay, qui marque le point le plus méridional de la « province perdue ».
Le Hartmannswillerkopf comprend du nord au sud, trois avancées surnommées la « Cuisse gauche », la « Cuisse droite » ou « Aussichtfelsen » (« rocher panorama ») et le « Rehfelsen » (« Rocher du Chevreuil »). Elles constituent un très bon observatoire permettant de surveiller la logistique allemande transitant entre Colmar et Mulhouse. A la fin 1914, le 68e Bataillon de Chasseurs Alpins (BCA) occupe un côté du sommet du Hartmannswillerkopf, tandis qu’un détachement du Landwehr-Infanterie-Regiment 123 occupe l’autre côté. Mais chaque groupe ignore la présence de l’autre !
En janvier 1915, les combats gagnent en intensité. Ainsi, un peloton de chasseurs à pied français est anéanti par surprise par des soldats allemands. Les Français tentent de reprendre la position mais tous les assauts de la 1re Brigade de Chasseurs se brisent sur les défenses allemandes. Pour le seul mois de janvier, 1 000 soldats ont été tués de part et d’autre pour le contrôle du mont. Pour empêcher les Français de déborder en Haute-Alsace, les Allemands veulent interdire la prise de cet observatoire par les Français en misant sur l’Infanterie appuyée par de l’artillerie en contre-bas. Toutefois, si les Français s’en emparent, la Kaisersherr fera tout pour le reprendre.

– Durant le mois de février 1915, le Génie et les unités logistiques allemandes, avec 1 000 ouvriers réquisitionnés, aménagent dans la roche tout un réseau de tunnels, dépôts et postes de secours. De même, les Pioniere creusent tout un réseau de tranchées avec abris bétonnés et maçonnés, eaux courante et même électricité. Enfin, deux téléphériques sont même installés sur le versant est du Hartmannswillerkopf.
De leur côté, les Français aménagent aussi des tranchées mais aussi des routes dans les Vosges afin de pouvoir acheminer renforts, vivres et munitions. A côté des Régiments d’Infanterie, les Français vont y engager des Bataillons de Chasseurs à Pied (BCP) et Bataillons de Chasseurs Alpins (BCA). Le dispositif a été remanié dès la fin 1914. Ainsi, l’Armée d’Alsace du Général Pau a été dissoute et remplacée par le Groupement des Vosges du Général Ernest de Maud’huy. Outre un Groupe de Chasseurs Alpins, il compte des éléments de 41e Division d’Infanterie (Général Superbie), ainsi que des 58e et 66e Divisions de Réserve. Le tout est placée sous l’autorité de la Ire Armée du Général Auguste Dubail. Celui-ci propose à Joffre de renforcer le secteur du Hartmannswillerkopf pour tenter de percer en Haute-Alsace et déborder l’extrémité du flanc gauche allemand (extrémité du flanc droit français).

Général Ernest de Maud'huy
Général Ernest de Maud’huy
Exemple d’abri allemand (Photo personnelle)

2 – Les premières offensives françaises

– Le 27 février 1915, la Ire Armée française décide de passer à l’action. Après une préparation soutenue de l’Artillerie, les 7e, 13e et 53e BCA attaquent les positions allemandes tenues par l’Infanterie-Regiment 161 (Rheinische), des territoriaux du Mannheim-Abteilung et des hommes du Uhlanisches-Schwadron 11. Le 5 mars, le 13e BCA (Commandant Verlet-Hanus) réussit à conquérir la position baptisée « Jägertanne » (« le sapin du chasseur»). Dans les jours qui suivent, les troupes de montagne repoussent les contre-attaque menées par des compagnies du l’IR.161 et de l’IR.25 . Le 19 mars, le 13e BCA est relevé par le 152e RI (Lieutenant-Colonel Jacquemot).
Le 23 mars 1915, à l’aube et par un froid glacial, les Français lancent une nouvelle attaque. Le 152e RI se voit assigné la crête et les pentes nord du Hartmannswillerkopf, tandis que le 7e BCA (Chef de Bataillon Lardant) reçoit l’ordre de se rendre maître des pentes sud.
L’artillerie effectue un tir préparatoire à environ 100 m en amont des lignes du 152e RI comme il est écrit dans le JMO du Régiment. 57 « Glorieux 75 » matraquent les sommets du mont, déchiquetant ou faisant voler en éclats les sapins qui le recouvrent. La contre-batterie allemande est inefficace. Pour faciliter l’appui d’artillerie, des fantassins français sont munis de fanions rouges et blancs. Selon un code établi, ils doivent signifier aux observateurs d’artillerie « allonger le tir », « à droite », « à gauche » et « cessez le feu » (1).

– Le tir d’artillerie achevé, ceux que les Allemands vont eux même surnommer en guise d’hommage « les Diables Rouges » (« Teufelsregiment »), partent à l’assaut mais buttent dans le réseau défensif allemand. Sa 6e compagnie (2nd Bataillon) est décimée et perd tous ses officiers. C’est un sergent (Chenevard) qui va commander ce qu’il en reste. Néanmoins, la compagnie réussit à se frayer un passage dans les barbelés et à se cramponner au terrain, tout comme, les 2e et 4e Compagnies. En dépit des pertes terrifiantes, les courageux soldats du 152e RI parviennent à conquérir le col reliant le Hartmannswillerkopf et le Molkenrain mais buttent à 150 mètres du sommet. Les Allemands ne lancent pas moins de quatre contre-attaques durant la nuit pour tenter de déloger les hommes du 152e RI. Mais sans succès.
Sur la pente sud, les « Diables bleus » du 7e BCA (régiment levé à Draguignan, comptant des Provençaux et des Niçois) chargent au chant de la « Sidi Brahim »*. Mais ils sont accueillis par les mitrailleuses et les fusils allemands qui les clouent sur place.

– Après une pause de trois jours, les Français relancent leur effort, en mettant en lice les 13e, 15e, 27e, 28e et 53e BCA. Le 26 mars au matin, alors qu’il neige abondamment, l’artillerie française déverse ses obus durant trois heures et demie. Ensuite, le 152e RI et une partie des troupes de montagne repartent à l’attaque. L’Infanterie-Regiment 25 est anéanti par la vague des « Diables rouges » et « Diables bleus ». Malgré les obus et les Shrapnels de l’artillerie allemande, comme des difficultés du terrain, le 152e RI réussit à dégager l’« Aussichtfehlen » (« Rocher panorama ») et réussissent à tâter le « Bischofshut » et la « Serpentinenstrasse ». Ils s’emparent ensuite des positions supérieures du « Rocher du Chevreuil ». Mais les Allemands parviennent à tenir les positions situées plus bas. Le 152e RI s’enterre alors, non sans s’être emparé d’un important dépôt d’armes et de munitions. Néanmoins, une grande partie du massif se trouve aux mains des Français qui peuvent surveiller l’accès au versant est et la plaine d’Alsace entre Cernay et Mulhouse. Cela permet aux observateurs d’artillerie français de guider les tirs sur la ligne de chemin de fer Colmar – Mulhouse et les routes qui permettent aux forces allemandes de rejoindre le Hartmannswillerkopf. Si le 152e RI a perdu 530 hommes pour la seule journée du 26 mars, les Allemands ont subi une saignée de 1 800 hommes depuis le 23, ce qui est particulièrement lourd pour un espace aussi réduit à tenir.
La tactique allemande consister d’abord à arrêter la progression de leurs ennemis. Pour cela, ils acheminent sur cette partie du front, le II/Infanterie-Regiment. 40 et le II/Infanterie-Regiment. 126. En revanche, l’IR. 25 entièrement décimé quitte le front. Ensuite, au début du mois d’avril, alors que les Français sont contraints de déplacer leur artillerie vers l’avant, ce sont deux régiments d’élite, les Gardes-Jäger-Bataillon et Gardes-Schützen-Bataillon qui arrivent respectivement des Flandres et de Champagne.
Chez les Français, le dispositif est remanié une seconde fois, puisque le Groupement des Vosges est rebaptisé VIIe Armée avec Maud’huy à sa tête.

– Le 6 avril, les Français relancent une attaque pour s’emparer du rester du « Rocher du Chevreuil ». Malgré de violents combats, les Français échouent de peu à percer. Les Allemands peuvent alors faire venir l’IR. 87 en renfort, ce qui leur permet de préparer la reconquête de l’Aussichtfehlen. Ils déversent 3 000 obus pour neuf heures de bombardement (par intermittences) afin de ravager les lignes françaises. Entre 16h30 et 20h00, l’IR. 75 lance une première attaque qui échoue piteusement face au feu français. On prévoit alors de lancer le Reserve-Infanterie-Regiment 75 stationné à Guebwiller mais le temps se gâte sérieusement, laissant un répit aux Français. Mais les Allemands vont aussi mettre ce temps à profit pour soigner leur prochaine attaque.

– Le 25 avril (jour même du débarquement de Gallipoli), l’artillerie lourde allemande noie le Hartmannswillerkopf sous le feu des Mörsers (obusiers) lourds de 210, 250 et même 305 mm. Ensuite, six bataillons (ceux de la Garde, du RIR. 75 et du Landwehr-Reg. 56, ainsi que le Jäger-Bataillon 8) partent à l’attaque mais se font repousser par le 156e RI. Celui-ci va résister à trois autres contre-attaques durant tout l’après-midi. Mais après des combats d’une intense férocité, les fantassins allemands épaulés par des Pioniere (Génie), parviennent à se rendre maîtres de la Cote 956, du « Rocher du Chevreuil » et du « Panorama ». Mais tout le 3e Bataillon est encerclé avec des soldats du 57e Régiment d’Infanterie Territoriale (arrivé en renfort fin mars). Si certains parviennent à gagner les lignes amies, 825 hommes dont 14 officiers sont faits prisonniers. Durement blessé à la jambe, le Lt.Col. Jacquemot doit être remplacé par le Lt.Col. de Poumayrac. Le 26, ce sont les Français qui contre-attaquent et réussissent à reprendre plusieurs de leurs positions perdues la veille.

(Photo personnelle)
(Photo personnelle)

3 – Le « calme » de l’été et de l’automne

– Toutefois, à cause de l’artillerie des deux camps qui cible sans cesse le sommet, les Allemands décident de se retirer sur une ligne Sommet – « Rocher du Chevreuil » inférieur – Hirtzenstein. Ce troisième sommet est un promontoire rocheux de 570 m situé en-dessous du versant sud du « Vieil Armand ». Au vu de ses lourdes pertes, le 152e RI est replié sur Saint-Amarin dans les Vosges pour reconstituer ses effectifs et prendre un repos mérité. Il passe les mois d’août et juillet dans le secteur plus calme du Hilsenfirtst. Durant le reste du printemps et l’été, le front ne bouge pas sur le Hartmannswillerkopf, les deux parties se surveillant mutuellement.

– Le 9 septembre, les Allemands lancent un nouvel assaut sur le versant nord (Bischofshut) avec le Jäger-Bataillon 14, appuyé par les lance-flammes (Flammenwerfer) du Gardes-Pionier-Bataillon. Mais il est repoussé par les Chasseurs Alpins. Le 16 septembre, le 334e RI (Lt-Col. Hennequin) arrive sur le Hartmannswillerkopf pour renforcer le dispositif français. Le front reste calme durant près d’un mois mais le 15 octobre 1915, le Jäger-Bataillon 8 et le Landwehr-Regiment 56 déclenchent une nouvelle attaque et parviennent au sommet. Le 16 octobre, l’artillerie française riposte sur le sommet. Ensuite le 334e RI et le 15e Bataillon de Chasseurs à Pied (Commandant Dussauge) reprennent le sommet du Hartmannswillerkopf. Le 5 novembre, le 334e RI est relevé par le 229e (Lt.Col. Bigeard). Mais ni l’un ni l’autre des deux adversaires n’a pu dégager définitivement la position. D’autre part, le 3 novembre le Général de Maud’huy est remplacé à la tête de la VIIe Armée par le Général Etienne de Villaret. C’est ce dernier qui était entré dans Mulhouse en 1914, avant de se distinguer à la tête de la 14e DI lors de la bataille de la Marne. Villaret a été aussi blessé en mars 1915 aux côté du général Maunoury lors d’une inspection du front de la VIe Armée. En revanche, la carrière de se général énergique et porté sur la discipline pâlit en raison d’un ordre d’exécution donné à l’encontre de soldats de la 14e DI fin 1914.

Général Étienne de Villaret
Général Étienne de Villaret

4 – L’offensive de décembre 1915 et le sacrifice des « Diables Rouges »

– A la fin de l’année, l’état-major français décide de renvoyer le 152e RI dans ce secteur pour en finir une bonne fois pour toutes. On lui assigne, les deux « cuisses » et le sommet. Il reçoit aussi le soutien des 5e et 15e BCP et de 2 compagnies du 23e RI qui doivent dégager le « Rocher du Chevreuil ». Simultanément, les 27e et 28e BCA doivent s’en prendre aux pentes du Hirtzenstein.

– Le 21 décembre, l’assaut des Français démarre en trombe sur un front particulièrement étroit qui ne permet de « coller » 2 bataillons l’un à l’autre. En face, les positions allemandes sont défendues par le Jäger-Bataillon 14, le RIR. 78 et le LdWhr.Regt 99. Peut après 14h00, les 27e et 28e BCA réussissent à conquérir le Hirtzenstein, ne rencontrant pratiquement aucune résistance. En revanche, le 15e BCP et les 2 compagnies du 23e RI ne parviennent pas à dégager le « Rehfehlen ». En revanche, 152e RI conquiert les fortins de Rohrburg et du Grossherzog au fusil, à la baïonnette et à la grenade. Sur la gauche, les « Diables Rouges » et le 5e BCP (Commandant Barberot) réussissent à percer les lignes allemandes mais se retrouvent bloqué par le Rocher Hellé transformé en nid de mitrailleuses. Celles-ci sont réduites au silence à la grenade. Craignant une percée à juste titre, les Allemands lancent toutes leurs réserves contre les diables rouges qui se retrouvent bloqués à 150 m seulement du sommet. En revanche, ils ont reconquis tout le terrain perdu le 25 septembre précédent, au prix de 422 hommes dont 22 officiers, contre 800 Allemands tués et 1 400 faits prisonniers.

– Malheureusement, les Allemands qui s’attendaient clairement à une attaque française ont fait venir des renforts depuis le secteur de Guebwiller. Ainsi, dans la soirée du 21 décembre, 3 régiments rejettent les Chasseurs Alpins d’une partie des pentes du Hirtzenstein. Mais le lendemain 22 décembre, l’artillerie lourde noie le « HWK » sous un torrent de fer et de feu. Les « Diables Rouges » se retrouvent alors complètement coupés de leurs lignes. Après une effroyable journée marquée par des sacrifices et combats au corps-à-corps, les valeurs « Diables Rouges » cernés doivent se rendre au Jäger-Bataillon 8. 600 d’entre eux ont été tués et 1 500 partent en captivité de l’autre côté du versant du « HWK ». Plusieurs petits groupes parviennent néanmoins à regagner les lignes françaises. Les combats se concentrent alors sur le « Rehfehlen inférieur », sur les pentes sud du « HWK » et sur le Hirtzenstein.

Les rescapés du 152e RI sont renvoyés à Saint-Amarin Le 152e RI sera reconstitué à Saulxures-/s-Moselotte par addition de plusieurs régiments prélevés au sein des Ire, IIe et IIIe Armées. En revanche, l’unité ne sera plus envoyée dans ce secteur du front. Mais il trouvera encore à se distinguer moins de trois ans plus tard au Bois-Belleau…
* Le 7e BCA avait participé à la pacification du Maroc avant la Grande Guerre, d’où le titre de son chant de marche

(1) Lire le dernier numéro de Tranchées

Sources :
– « Les Diables Rouges à l’assaut du Vieil Armand », in Tranchées. Un autre regard sur la Grande Guerre, N°22, août-sept. 2015
http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/86-premiere-guerre-mondiale/3920-14-18-le-hartmannswillerkopf-mangeur-dhommes.html
Sincères remerciements à Patrice pour son aide.

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