12-13 septembre 1918 : Victoire franco-américaine de Saint-Mihiel (Argonne)

1 – Situation opérationnelle en septembre 1918

– Depuis la Guerre franco-prussienne de 1870, la ville de Saint-Mihiel était considérée comme importante d’un point de vue stratégique car elle commande l’accès aux routes de Verdun, Nancy, Toul et Metz. Et de plus, elle coupe la voie de chemin de fer entre Paris et Nancy.Les combats indécis de 1914 avaient formé le saillant de Saint-Mihiel qui s’étendait des Eparges à Pont-à-Mousson.

N’ayant pu forcé le saillant en 1914-1915 (combats du Bois d’Ailly, de Bois Brumé, de la Forêt d’Apremont et des Eparges), les Allemands décident d’y établir de solides positions défensives afin de prévenir de toute offensives françaises dans la région afin de soulager le Front de Verdun. Ainsi, en septembre 1918, le saillant de Saint-Mihiel forme une hernie large de 38 km et profonde de 23 entre la Meuse et la Moselle.

Source : http://pierreswesternfront.punt.nl
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http://pierreswesternfront.punt.nl

– Pendant l’été, Américains et Français veulent profiter du succès des combats défensifs et des contre-offensives qui ont mis en échec les opérations d’Erich Ludendorf. Ce fut le cas avec les contre-offensives victorieuses sur la Marne, l’Aisne et la Somme.

Le Général John J. Pershing envisage alors de réduire le saillant de Saint-Mihiel par une puissante offensive qui ferait la part belle à son corps expéditionnaire, jusque-là engagé efficacement à l’échelle de divisions sur plusieurs endroits du front (Bois-Belleau, Ferme Rouge, Saint-Quentin, Bois de Fère…). Cette fois, il compte engager sa nouvelle Ist US Army

Afin de libérer l’accès à la voie ferrée Paris-Nancy, ainsi que les voies de communication menant à Verdun.

– Comme le fait remarquer Jean-Christophe Notin dans sa biographie consacrée au Maréchal Foch, un mémorandum du 24 juillet 1918 estime qu’il faut réduire les saillants allemands dans l’ensemble du front allié (Amiens, Château-Thierry et Saint-Mihiel). Les Britanniques de Haig se chargeraient de la gauche, tandis que la droite reviendrait aux Français et aux Américains. Le 30 août, Ferdinand Foch vient expliquer à Pershing que la réduction du saillant de Saint-Mihiel est devenue un objectif secondaire et que ses Doughboys seraient plus utiles en attaquant aux côtés des VIe et IVe Armées françaises entre l’Aisne et la Meuse et non plus vers Metz. (1) Avec la contre-offensive victorieuse des Britanniques, Canadiens, Australiens et Français en Picardie, le Généralissime estime que la victoire peut être acquise plus tôt que prévu.
– Foch prévoit de déplacer 6 divisions américaines à la IInde Armée française et en laisser 8-9 pour la réduction du Saillant de Saint-Mihiel. Pour Pershing, c’est un coup dur car il tient à sa grande offensive exclusivement menée par des forces américaines (ou presque). Question de prestige. Après avoir consulté ses subordonnés, les Généraux McAndrew et Conner, Pershing demande à Foch le maintien de son offensive, tout en acceptant de participer à celle prévue entre la Meuse et la Forêt d’Argonne. Sauf que, Philippe Pétain soutient Pershing dans son vœu de lancer les forces américaines dans une opération de grande envergure. Pour le général français, Foch doit laisser l’autonomie tactique à Pershing et non pas lui dire comment utiliser ses forces et comment attaquer (2).
Le 2 septembre, Pershing vient rencontrer Foch à Bombon et lui explique qu’il se dit prêt à annuler Saint-Mihiel à condition de mener lui-même l’offensive entre la Meuse et l’Argonne. Cependant, il explique à Foch qu’il ne pourra être prêt avant le 20 septembre, ce qui laisse dix-huit jours d’inactivité à ses soldats.
Finalement, un accord est trouvé. La Ist Army réduira le saillant de Saint-Mihiel et en contrepartie, Pershing s’engage à participer à l’offensive prévue par Foch, aux côtés des IVe et IInde Armées françaises (3).

2. Forces et préparatifs
– La réduction du saillant doit être effectuée par les 460 000 Doughboys de la Ist US Army (dont 250 000 maintenus en réserve), avec l’appui de 100 000 Français, 3 000 pièces d’artillerie, 419 chars (Renault FT-17 et Saint-Chamond) et 1 400 avions (dont 600 appareils français et plusieurs escadrilles britanniques).

La  Ist United States Army dispose des forces suivantes :

– Ist US Corps du Major-General Hunger Liggett avec les 2nd (John A. Lejeune), 5th (J.E. McMahon) 82nd (W.P. Burham) et 90th (H.T. Allen) Divisions.

IVth US Corps du Major-General Joseph T. Dickman avec les 1st (Ch.P. Summerall),3rd (B.B. Buck), 42nd (Charles T. Menoher) et 89th (W.M. Wright) Divisions.

– Vth US Corps du Major-General George H. Cameron avec les 4th (J.L. Hines) et 26th (Clarence R. Edwards), ainsi que la 15e Division d’Infanterie Coloniale française (Guérin).

– Trois autres divisions sont laissées en réserve ; 35th (P.E. Traub), 80th (A. Cronkhite) et 91st (W.H. Johnston).

Chaque division américaine est fortement pourvue en hommes (entre 23 000 et 26 000), ainsi qu’en chevaux (6 400 environ pour chacune), ce qui en fait des unités particulièrement lourdes à faire manœuvrer. Elles sont enfin reliées avec des bataillons de ballons d’observation et d’aérostats qui leur fournissent les renseignements nécessaires quand aux positions et aux déplacements adverses.

– Au niveau du matériel, les Américains sont très bien pourvus avec 1 681 pièces d’artillerie moyennes et lourdes. Pour ce qui est des chars, Pershing et ses subordonnés peuvent compter sur les 144 chars français Renault FT-7 des nouveaux 327th, 344th et 345th Battalions de l’US Tank Corps. L’entraînement de ces deux unités mécanisées à Langres a été confiée à un jeune officier prometteur et déjà haut en couleur ; George S. Patton. Les tankistes américains peuvent aussi compter sur l’appui que peut leur fournir la 1re Brigade d’Artillerie d’Assaut française avec ses 275 chars.

Enfin, du côté de l’aviation, Américains et Français se partagent l’appui de 1 400 appareils biplans de combat. A l’Ouest du dispositif, Américains et Français du Vth US Corps de George H. Cameron doivent avancer dans la pince occidentale du saillant avant de se rabattre brusquement vers le Hauts-de-Meuse par un mouvement de 90°.

– Côté français, Foch à délégué à Pershing les 48 000 hommes du IInd Corps d’Armée Colonial du Général Antoine Blondlat (IInde Armée) aux opérations. Celui-ci doit opérer à la charnière. Bondlat dispose de trois divisions : la 26e Division d’Infanterie du Général de Benelet, la 39e DI de Pougin et la 2e Division de Cavalerie à Pied du Général Hennocque.

– En face, les Allemands ont massé douze divisions de la V. Armee du General von der Kavallerie Georg von der Marwitz, afin de défendre le secteur de Saint-Mihiel. Sont alignées en première ligne trois Infanterie-Divisionen (10., et 192. ID), quatre Landwehr-Divisionen (5., 8., 13. et 35. LWD) et deux Reserve-Divisonen (77. et 25. RD) . Trois autres divisions sont laissées en réserve, il s’agit de la 31. RD ainsi que des 88. et 123. Jäger-Divisionn.

– Le plan franco-américain finalement approuvé par Foch et Pétain prévoir de conjurer une attaque venant du sud en direction d’Essey (voir carte), Pannes et Haumont, avec une seconde opération à partir de l’ouest, vers Vigneulles et la ferme d’Hazavant. La première doit mobiliser les 1st, 42nd et 89th US Infantry Divisions, tandis que la seconde sera menée par la 26th US Infantry Division, appuyée sur ses flancs par le IInd Corps d’Infanterie Coloniale. Pershing prévoit un tir de préparation d’artillerie réduit afin de favoriser l’effet de surprise. Ce n’est pas l’avis d’un Général de brigade aussi courageux (jusqu’au suicide) que brillant. Douglas MacArthur, qui commande la 84th Brigade de la 42nd Rainbow Division, estime que l’effet de surprise est quasi nul et qu’il faut plutôt assommer sérieusement les Allemands avant de laisser les Doughboys partir à l’assaut. MacArthur a en tête les combats meurtriers de Sergy en août, durant lesquels les fantassins américains avaient dû partir directement à la conquête de positions allemandes qui n’avaient pas été entamées au canon. (4)

Source : http://cavspirit.weebly.com/
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http://cavspirit.weebly.com/

3. L’assaut

– L’assaut commence le 12 septembre par un temps brumeux. Les 3 010 pièces d’artillerie française pilonnent les positions allemandes tenues du saillant par l’Armees-Abteinlung C (Détachement d’Armée C). La forte préparation d’artillerie est en cela réussie car elle assomme littéralement les positions allemandes.

Profitant du brouillard matinal, les divisions américaines du Ist US Corps de Linggett s’élancent depuis la plaine de Woëvre sur toute une ligne entre Pont-à-Mousson et Limey, avec la Moselle comme objectif. Mais la journée est pluvieuse et le sol argileux de la vallée de la Woëvre se transforme en un véritable marécage. Cela fait dire à un Lieutenant de la « Rainbow » Division : « cette opération est vouée à l’échec, à moins que le haut-commandement n’emploie des sous-marins à la place des tanks, des canards comme pigeons voyageurs et des alligators comme soldats ». (5)
Cependant, sur l’aile droite américaine, les 2nd5th82nd et 90th Division (Ist Corps) emportent toutes les positions allemandes qu’elles rencontrent sur leur passage. La 2nd Infantry Division du Major.General Omar S. Bundy (qui compte la 4th Marines Brigade qui s’est distinguée au Bois-Belleau) réussit à atteindre Thiaucourt.

– Au centre, le IVth US Corps de Dickman fait de même en étendant la ligne de front vers l’Ouest entre Limey et Marvoisin. La 1st US Infantry Division de Charles P. Summerall soutenue par les chars du 326th Tank Battalion avance vers Nonsard, malgré quelques difficultés. Appuyé par le 327th Tank Battalion du Lt.Colonel George S. Patton Jr., la 84th Brigade de MacArthur (fortement malade mais présent au feu) s’emparent du village d’Essey dans un brouillard à couper au couteau. Mais plus au nord, les chars qui accompagnent les éléments de tête de la « Rainbow » Division s’enlisent, laissant les fantassins continuer à pied. Patton saute alors sur un char et s’en va lui-même rejoindre les pointes de Menoher et de MacArthur avec quatre engins. Dans l’après-midi du 12 septembre, Patton entre des Pannes, suivi de fantassins de la 84th Brigade et un seul char, les autres étant tombés en panne. Beney-en-Woëvre tombe ensuite sur le coup de 17h00. Blessé à la jambe, Patton sera récompensé de la Dinstinguished Service Cross (DSC) et de la Purple Heart.

– Sur la gauche, Américains et Français du Vth Corps de Cameron déclenche leur attaque vers l’Ouest vers les hauteurs de la Meuse depuis Mouilly, vers le nord de Haudimont. Enfin, à la charnière du dispositif alliés-allemands, le IInd Corps d’Armée Colonial français engage plusieurs attaques afin de fixer les forces allemandes sur le saillant. La 26th US Infantry Division de Clarence R. Edwards surgit des bois des Hauts-de-Meuse et progresse au nord de Dommartin, vers Hattonchâtel et Vigneulles. Les résultats positifs de la journée du 12 encouragent Pershing à ne pas relâcher son offensive.

Douglas MacArthur (second à partir de la gauche, coiffé d'une casquette), avec des officiers français et américains. Source : http://www.worldwar1.com/
Douglas MacArthur (second à partir de la gauche, coiffé d’une casquette), avec des officiers français et américains.
Source :
http://www.worldwar1.com/

– Le matin du 13 septembre, la 1st US Division fait sa jonction avec la 26th US Division en aval des Hauts-de-Meuse à l’Ouest du saillant. Obliquant vers le sud-ouest, l’aile droite de la 26th Division se porte sur Haudicourt où elle fait sa jonction avec les éléments de l’aile droite du IInd Corps Colonial français.
– Le Vth US Corps et les Coloniaux Français s’emploient pendant quelques jours à nettoyer le saillant. Et le 15 septembre, c’est un groupe de soldats coloniaux français, dont un certain Michel Clemenceau, le fils du Président du Conseil, qui entre le premier dans Saint-Mihiel. Américains et Français ont perdu 7 000 hommes en tout ; tués, blessés et disparus. Les Allemands ont perdu 2 200 tués, 5 000 blessés et doivent laisser de nombreux prisonniers.
C’est un incontestable succès pour le General John J. Pershing dont les troupes viennent de donner un grand coup d’accélérateur à la campagne d’Argonne, avant le dernier coup de rein vers Sedan. L’autre bénéficiaire de ce succès étant Foch qui voit la victoire alliée se profiler plus rapidement.

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(1) in NOTIN Jean-Christophe : « Foch », éd. Perrin
(2) NOTIN Jean-Christophe, Op.Cit.

(3) Ibid.

(4) in KERSAUDY François : « Douglas MacArthur. L’enfant terrible de l’US Army », éd. Perrin

(5) KERSAUDY François : Op.Cit.

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